Image à la Une : Hôtel Transatlantique du Batha ( ex Hôtel de France) vers 1925

Les hôtels étaient peu nombreux à Fès dans les premières années du Protectorat. À l’occasion de l’Exposition Franco-Marocaine de 1915 à Casablanca, l’Écho du Maroc, journal quotidien de Rabat publie un Guide pratique illustré du Touriste pour la zone nord du « Maroc français ».

Pour Fès il ne cite que 2 hôtels :  l’ Hôtel de France, en face le Batha, Bernard propriétaire et l’Hôtel de Lyon, Place Djedid

Dans son Guide de Fès en 1916, à l’occasion de la « Foire d’échantillons de Fès » Prosper Ricard cite :

à Fès el-Bâli :
Hôtel Belle-Vue, Bab el-Hadid, près de l’Hôpital Auvert (propiétaire Figari) ; 12 chambres ; terrasse avec grand jardin et parc ; voiture ou auto à la gare, au moment de la Foire.
Grand Hôtel, rue Tariana Kebira, 27 (pr. Galy) ; 12 chambres ; arrangements pour séjours prolongés ; jardin, chambre noire, piano, écurie, auto à la gare.
Hôtel de France, r. Ed-Douh ; 21 chambres ; jardin.
  à Fès el-Jdid :
Hôtel de Lyon, Derb Ali Chérif ( Hech) ; 18 chambres ; petit jardin, chambre noire, bains, voiture à la gare.
Hôtel de Paris, rue Djemâa El Amra,(Mme Reyboutet)
Maroc-Hôtel, place du Commerce ( Map) ; 6 chambres.
Grand Hôtel de la Résidence, Grande Rue ( de Caprara) ; 8 chambres ; voiture à la gare.

Il y avait quelques autres hôtels de moindre qualité.

À propos de l’Hôtel de France on rappelle qu’il existait avant le protectorat un hôtel du même nom, dans une rue proche du Talaâ Kbira, propriété de Mme Imberdis où fut tué le Père Michel Fabre lors des émeutes de 1912 Le Père Michel Fabre ; il deviendra le Grand-Hôtel dont le nom sera repris en 1929 avec la construction du Grand-Hôtel en V.N. et l’hôtel de la médina disparaîtra … au moins des guides touristiques !

L’Hôtel de France cité par l’Écho du Maroc et Prosper Ricard est donc le deuxième du nom, installé au Batha après 1912.

Voici la publicité faite par Eugène Bernard, dans l’Écho du Maroc.

Pub HDF

Hôtel de France : à gauche l’entrée principale , à droite la cour et une entrée vers les chambres (cliché vers 1916/1917).

Hôtel de France : Cour intérieure et fontaine, vers 1916/1917 pour le cliché photo ; la carte postale est postérieure mais avant 1920 ; au fond le bar.

Le 3 juin 1920 Eugène BERNARD et Émilie NOC vendent l’Hôtel de France qu’ils exploitent rue Ed-Douh (qui passe devant la poste du Batha) à Fès à la Compagnie Générale Transatlantique, rue Auber à Paris. Cet hôtel prend aussitôt (Guide bleu Hachette de 1921) le nom d’Hôtel Transatlantique. Le nom exact est d’ailleurs hôtel de la Compagnie Générale Transatlantique et des Autos-circuits nord-africains avant de devenir  vers 1930 « Société des voyages et des hôtels nord-africains« .

Hotel Transatlantique 01

Le Transatlantique  vers 1925 : à droite les arcades masquent l’ancienne entrée (voir photo ci-dessus). À gauche, les marches du bureau de poste du Batha (qui existe toujours). Entre les deux la rue Ed-Douh. La façade a été modifiée

L’Hôtel Transatlantique disparaît des guides touristiques en 1933/34 … et pour cause une partie des locaux de l’hôtel (immeuble Benjelloun) abritent alors la maternité indigène ! Cette maternité deviendra le « Dispensaire Gynécologique Musulman », mais sa situation, place Gaillard – du nom du consul de France à Fès avant 1912 -, n’est pas satisfaisante : lieu bruyant et passager, il renforce les réticences des marocains à y envoyer leurs femmes pour accoucher. En 1937 ce dispensaire est implanté dans une partie des locaux laissés vacants par le transfert de l’hôpital Auvert à Dhar Mahrès. (La maternité « indigène » et le dispensaire gynécologique musulman.)

Le reste des bâtiments de l’Hôtel Transatlantique s’est, depuis les années 30, progressivement dégradé : un mur ferme la façade que l’on voit sur la photo de 1925 et l’on trouve maintenant un pressing, un dépôt de boissons gazeuses, un garage, un dentiste, des appartements … Si l’on monte dans les étages on peut encore voir les plaques en faïence  avec les numéros des chambres et si l’on a la chance d’accéder à la terrasse on découvre dans les cours intérieures ce qu’il reste de la splendeur passée de cet hôtel à l’histoire originale.

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Plaque de répartition des chambres à droite ou à gauche.

Ancienne entrée d’accès aux chambres à gauche ; à droite une des fenêtres du 1er étage avec son auvent.

(Clichés communiqués par Ismaïl). Encore de beaux restes ! le bar est toujours ouvert !!

Nous avons vu dans l’article sur le Palais Jamaï  Le Palais Jamaï à Fès  que dès 1921 la Compagnie Générale Transatlantique avait au moins la gestion si ce n’est la propriété du Palais Jamaï puisqu’il était désigné comme une annexe du Transatlantique du Batha pour les séjours prolongés. De même Joseph Vattier dans son texte Palais Jamaï, écrit en 1921, évoque la fine silhouette d’une jolie jeune fille de France, voyageuse de la Transat, dans le jardin de la Sultane.

Seul au milieu de ses jardins, le Palais Jamaï domine toute la ville de Fès de ses terrasses crénelées. Colette écrit dans Notes marocaines (notes prises en 1926 mais publiées en 1958) :

 Du haut du Jamaï, nous possédons tout, tout ce qui importe : Fez concave, aux rives relevées, ses minarets, son inextricable amas de quadrilatères, sa blancheur du matin, sa rouille du soir, son ciel d’un azur blanc comme le ciel qui mire les sables, sa voix confuse percée de cris distincts et l’Atlas …

On comprend donc que rapidement la « Transat »  privilégie l’aménagement du « Jamaï » pour en faire un hôtel de luxe et choisisse d’abandonner le Transatlantique du Batha situé « dans un lieu bruyant et passager ».

Les jardins contribuent également à faire la réputation du Palais : « Joli jardin d’Islam entre les plus beaux! » écrit Vattier. Colette elle aussi est séduite par la qualité de l’environnement (elle séjourne à plusieurs reprises au Jamaï, en particulier en 1938 quand elle vient suivre à Fès pour Paris-Soir le procès aux Assisses de Oum el Hassen, l’ancienne tenancière de maison close à Meknès) :

Les parfums des fleurs sont tous d’une sorte épaisse, traînante, victorieuse par de bas moyens. Certains attendent la nuit pour triompher de nous : le datura, le tabac blanc, le genêt jaune. Mais l’oranger n’a point de repos et affadit, au milieu du jour, l’appétit. Mais le chèvrefeuille, et l’olea fragans, occupent les coins les plus immobiles de l’air, à toute heure. un arbre, dont je ne connais pas le nom, balance jour et nuit un clocher de fleurs d’où descend un fil ininterrompu, une onde d’arôme où je retrouve l’abricot blet, la fraise confite, le muguet quand il passe fleur, la tubéreuse, et la rose à l’heure de sa décomposition.

Jardin du Palais Jamaï vers 1950

La Compagnie Générale Transatlantique d’abord, puis vers le début des années 1930 la Compagnie des Chemins de Fer du Maroc qui a racheté l’Hôtel Palais Jamaï et après l’indépendance l’Office National des Chemins de Fer ont rénové et embelli le palais qui est devenu une référence de l’hôtellerie de luxe à Fès et au Maroc.

09 Salle à Manger

Salle à manger

Salons

21 Grille

Vue sur la ville

Au début des années 1930 la Compagnie Générale Transatlantique pouvait proposer aux  touristes des Auto-circuits nord-africains trois hôtels à Fès : le Transatlantique du Batha encore en activité, le Palais Jamaï qui recevaient les artistes, les personnalités et les hauts fonctionnaires en visite à Fès et l’Hôtel Bellevue à Bab el Hadid, près du premier hôpital Auvert.

L’Hôtel Belle-Vue (propriétaire Figari) est ouvert en 1916, à Bab-el-Hadid : cité dans le Guide de Fès de 1916.

02 Hôtel Bellevue

Cliché avant 1919

Lyautey  le 3 décembre 1919 lors d’une visite d’inspection dans la région de Fès-Taza vient visiter l’Hôtel Bellevue : on peut supposer que des travaux ont été entrepris car rien ne justifie une visite d’un hôtel ouvert depuis près de 4 ans.

J’ai trouvé quelques informations sur l’hôtel Bellevue dans un article de Prosper RICARD du 20 janvier 1920 sur l’hôtellerie à Fès. Il constate que Fès ne dispose pas d’hôtel digne de rivaliser avec le Grand Hôtel de la Tour Hassan à Rabat (« Style mauresque, le plus luxueux et le plus confortable » selon son directeur M. Schaetti) ou l’Excelsior à Casablanca, mais, dit-il, un premier effort pour avoir un hôtel « plus que convenable » vient d’être entrepris … en attendant mieux ! Ce qui confirme l’idée de travaux récents.

« L’essentiel est que l’hôtel Bellevue existe » : bel emplacement, en face de Bab el Hadid c’est à dire en dehors de la médina mais tout proche, sur la route du tour de Fès qui à cette époque longeait les remparts au plus près. La construction est modeste mais en harmonie avec le cadre qui l’environne « une bâtisse monumentale et somptueuse eût choqué dans le voisinage des vieilles murailles ».
« Comme une auberge de montagne, il se cache donc à demi parmi les luxuriants et odoriférants vergers de grenadiers, d’orangers, de poiriers, de pommiers au dessus desquels se dressent plus fièrement les hauts peupliers et micocouliers tuteurs naturels de pieds de vigne centenaires »… « De la terrasse, qu’abrite un immense abricotier, la vue s’étend sur le ravin boisé de l’oued Zitoun et sur le bordj Sud et sur les pentes des cimetières de Bab Ftouh »

01 Hôtel Bellevue

« Les maîtres du logis sont aimables et complaisants », les chambres sont « simples mais nettes » la vaste salle à manger est partagée en trois allées par deux hautes et longues corbeilles de fleurs qui isolent des tables couvertes d’un linge immaculé.
Ricard mentionne même « une table de famille qu’éclaire une lampe de table illuminée par une prise de courant voisine ». (Détail remarqué en 1920 car la compagnie fasi d’électricité n’avait pas la concession de distribution depuis bien longtemps).

Il n’oublie pas non plus la gastronomie: « il faudrait réunir les qualités d’un cordon-bleu et d’un gourmet » pour dire tout le bien que le menu mérite. La publicité ci-dessous confirme au moins la qualité des produits utilisés.

Publicités parues dans les « Guides Diamant » Fès et ses environs 1920.

Terrasse pour le farniente du printemps à l’automne, feu de bois dans la cheminée mauresque pour l’hiver, tapis berbères au sol et piano dans le grand salon tout est fait pour retenir les touristes … en attendant mieux ! nous a dit Prosper Ricard

 

Fès Hotel Bellevue 1 1925 - copie

Hôtel  Bellevue. Cliché de 1925

Je ne sais pas à quelle date l’Hôtel Bellevue est devenu propriété de la « Transatlantique » : en 1916 à son ouverture il appartenait à M. Figari. En 1920, M. Davize est directeur, ce qui laisse penser qu’il n’est pas propriétaire. Sur le Guide Bleu Hachette de 1925, M. Davize n’est plus mentionné mais l’hôtel n’est pas cité comme un des hôtels de la Transatlantique … ce qui est le cas dans le Guide de 1930 où les trois établissements : Transatlantique Batha, Palais Jamaï et Bellevue sont présentés sous l’étiquette Compagnie Générale Transatlantique. Je n’ai pas les guides intermédiaires !!

La suite de l’histoire de l’hôtel est singulière : l’hôtel est acheté en 1939 par la famille R. qui l’habite jusqu’en 1953, avant de le vendre à la congrégation religieuse des Petites soeurs de Jésus pour en faire leur noviciat .

HB vers 1954

Façade arrière de l’ancien hôtel Bellevue, vers 1953. Cliché transmis par Gérard R. un des enfants de la famille propriétaire de 1939 à 1953.

En 1988 les religieuses mettent cette propriété à la disposition des moines cisterciens qui furent au nombre de 4 pendant une douzaine d’années.

« …..Les premiers frères sont arrivés à Fès le 26 janvier 1988, en la fête des saints Fondateurs de Cîteaux. Les deux frères arrivés en « éclaireurs » furent le père Jean-Baptiste et le père Roland ; mais deux autres ne tardèrent pas à les rejoindre : le père Pierre – un moine sénégalais – et le père Guy, d’Aiguebelle. Quatre moines : ce nombre n’a quasi jamais varié, durant les douze années de présence de la petite communauté à Fès. Il est vrai que cette propriété de l’Église mise à notre disposition, ne pouvait guère en contenir plus. C’était un ancien hôtel, construit au début du XX e siècle et qui se nommait « l’hôtel Bellevue ». Il a été acquis, – en bonne partie en ruine – par Petite sœur Magdeleine, en 1954, pour en faire le noviciat des Petites sœurs de Jésus … »

En 1996 les deux moines survivants de Tibhirine rejoignent la communauté de Fès. Puis en 2000 la communauté s’installe à Midelt au Monastère de N.D. de l’Atlas.

Actuellement l’hôtel-noviciat-monastère est vide et d’après ce que l’on m’a dit il y a quelques années il aurait été vendu et retrouverait sa vocation initiale : un hôtel 5 étoiles. Le bâtiment est entièrement à refaire mais l’emplacement reste « un bel emplacement ».

La vue est toujours magnifique en particulier au soleil couchant même si le verger et autres arbres ont laissé la place à un ensemble broussailleux, d’où dépassent quelques beaux palmiers, qui descend jusqu’à la route de Taza et l’usine électrique.

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Ancien Hôtel Bellevue, il y a 5 ans

  Vue sur le jardin, il y a 5 ans

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Autel à l’intérieur du bâtiment témoignage du séjour des moines pendant une douzaine d’années à partir de 1988.

Aujourd’hui les trois hôtels « Transatlantique » sont fermés. Le Palais Jamaï a cessé ses activités depuis fin 2014, des travaux de rénovation seraient envisagés mais n’ont toujours pas commencé.