Image à la une : Photographie « France-Presse » du 17.11.1938 ainsi commentée : la danseuse Moulay Hassen est condamnée à 15 ans de travaux forcés. Moulay Hassen escortée de gendarmes, descendant de la voiture cellulaire devant le Palais de justice de Fès.
Cet article est un peu différent de mes autres articles : il s’agit de l’histoire de la tenancière d’une maison close de Meknès, meurtrière, tortionnaire également inculpée de séquestration mais Oum el Hassen bent Ali n’était pas simplement une délinquante criminelle, elle était réputée pour être aussi une héroïne des événements de Fès en 1912.
Son procès à Fès en novembre 1938 a fait venir de nombreux journalistes parisiens dont la célèbre femme de lettres et romancière Colette.
Dans un article de la Dépêche de Fès du 19 novembre 1938, un journaliste écrivait :
Moulay Hassen aura fait plus pour notre ville et le tourisme marocain, que tous les Blaque-Belair – homme politique français qui était directeur de l’office chérifien du tourisme – et autres députés en rupture de circonscription réunis. Telle est la conclusion d’ordre matériel et pratique qui s’impose au lendemain de cette récente session des Assises.
Désormais, Fès est connue du monde entier grâce à son tribunal, … Meknès ne se consolera jamais d’avoir été frustrée d’une publicité aussi massive et qui lui revenait. Car c’est Meknès, ayons la franchise de l’avouer qui a fait Moulay Hassen. Elle y jouissait d’une excellente réputation et les commissaires de police si l’on en juge par leurs rapports n’auraient fait aucune difficulté pour lui délivrer des certificats de bonne vie et mœurs. Moulay Hassen ne faisait pas de politique !
Comment fut-elle assez bête pour se dénoncer un jour, en jetant en pleine ville le corps d’une femme assassinée par elle et coupée en morceaux par son domestique ? Il y a des choses qui ne se font pas, surtout quand on a de bonnes relations avec la brigade des mœurs, une solide réputation de femme patriote ayant sauvé la vie à des dizaines d’officiers français et donné généreusement le meilleur et le plus intime de son corps à des milliers d’autres …
Pour assister à des débats prometteurs une armée imposante de journalistes et reporters s’était abattue sur la ville. L’opinion métropolitaine avait été alertée à temps par les spécialistes du genre. « Détective » avait dit des choses délicieuses ; « Candide », « Paris-Soir » et d’autres de moindre importance n’avaient point dédaigné de s’intéresser à la personnalité mystérieuse et originale de Moulay Hassen.
J’avais à l’occasion de différentes lectures entendu parler de Moulay Hassen, héroïne des événements de Fès d’avril 1912 mais c’est le livre Souvenirs du Colonel Maire de la Légion étrangère, recueillis par Jean-Pierre Dorian. (Editions Albin Michel 1939), qui m’a amené à vouloir en savoir un peu plus sur cette personnalité originale.
Voici ce qu’écrit, en 1939, le colonel Maire qui avait connu Moulay Hassen en 1919, alors qu’il était stationné avec son unité au Camp des Oliviers à Meknès.
C’est à cette époque (décembre 1919) que je connus la célèbre beauté, Moulay Hassen, qui défraya, il n’y a guère, la chronique politique des journaux marocains et même parisiens. Peut-être se souvient-on qu’elle eut maille à partir avec la justice à propos d’une macabre découverte faite à son domicile. Après avoir abattu les murs de sa chambre, on trouva, encastrés dans la pierre – ligotés et debout – trois cadavres de femmes.
En cette année l9l9, Moulay Hassen, au sommet de sa réputation, frayait avec les plus grands chefs de l’Afrique du Nord. Excès d’honneur qu’elle devait au fait – inséparable de nos annales militaires – d’avoir, à Fès, en l9l2, sauvé une vingtaine d’officiers français de la mort.
Moulay Hassen était, quand je fis sa connaissance, tenancière d’une boîte – sorte de beuglant arabe – où elle hébergeait ses pseudo-nièces, belles « comme des lunes ». Le soir les officiers se rendaient chez elle. En bonne et avisée commerçante, elle leur offrait généreusement tous les piments de sa fabrique constituée par les apports héréditaires d’une science, magistralement éprouvée, des voluptés occidentales. Le champagne coulait à flots, tandis que s’époumonaient, dans une atmosphère chimiquement préparée, les rhaïtas nostalgiques et les guerrières derboukas.
À l’heure « mousseuse » où elle sentait les esprits inclinés sans résistance vers des séductions plus positives, elle tirait un rideau … Alors, dans une tabagie invraisemblable, répandue en brouillard à travers la pièce somptueusement décorée, quelques corps d’adolescentes – d’où jaillissaient des seins à peine formés – évoluaient, hanche à hanche, le buste renversé, les yeux chavirés, les lèvres entr’ouvertes, les mains tendues comme des offrandes …
Puis, sur un signe de Moulay Hassen, leurs ventres nubiles de la veille ou de l’avant-veille, se déchaînaient pris dans un tourbillon insensé où nos billets de banque étaient infailliblement, en dépit de nos fermes résolutions, entraînés comme des feuilles.J’ai conservé de Moulay Hassen, une image qui domine cette profusion d’enluminures et je lui réserve dans mes souvenirs, un coin violent et parfumé digne des Mille-et-une-nuits. Cela se passait le jour fameux de la Fête des Äïssaouas – bande fanatique et démoniaque – rendue pendant vingt-quatre heures, une fois par an au paroxysme de ses dévotions. Je m’étais posté au-dessus de la porte de Sidi Aïssa, qui enjambe l’entrée du Mellah, quartier juif.
Trente mille Aïssaouas, hurlant, gesticulant, se griffant les joues, s’arrachant des lambeaux de chair, se rendaient au tombeau de leur Saint, en dehors des murs de la ville. Mais le Mellah se trouvait sur leur passage. Aussi, pour éviter qu’ils y pénétrassent, avions-nous installé, de chaque côté de la « porte », quatre rangs de légionnaires.
En tête de cette horde de possédés, dont on apercevait les poitrines sanguinolentes, les mains rougies de sang, et les visages tendus de hideuses grimaces, chevauchait sur un pur sang magnifique de noirceur, et comme passé au cirage, ceinte de mousselines blanches qui la drapaient strictement, l’immarcescible, la resplendissante, l’éblouissante Moulay Hassen. Chaque côté du mors, en fin argent ciselé, était tenu par un nègre revêtu de drap rouge soutaché d’or. Un à droite. L’autre à gauche. De la tête aux pieds de l’étrange créature, coulait une rivière de scintillements… Des colliers – il y en avait pour 30.000 francs – cerclaient son cou… Des douzaines de bracelets couvraient ses bras. Un superbe diadème couronnait les flammes de ses cheveux. Et du ventre à ses chevilles, toute sa toilette resplendissait de fils d’or … Véritable fétiche pour les Aïssaouas, Moulay Hassen les dirigeait, les gonflait d’orgueil mystique et les entraînait – elle-même rayonnante et touchée par l’extase – dans cette sarabande forcenée. »
J’ai recherché dans le Courrier du Maroc, quotidien de la région Fès-Meknès, la relation des faits concernant « les trois cadavres de femmes encastrés dans la pierre » dont parle le colonel Maire. Je n’ai trouvé que ce petit article du 30 septembre 1936. Pas de rappel dans le mois suivant ….. après je n’ai pas cherché !
Courrier du Maroc 30 septembre 1936
Le mystère de la femme coupée en morceaux : les deux criminels sont arrêtés
Meknès, 29 septembre. Le mystère de la femme coupée en morceaux a été rapidement percé grâce à la diligence et à la perspicacité de la sûreté régionale. En effet, cette dernière qui s’était emparée de cette affaire particulièrement grave et qui n’avait pour toute base d’enquête que le cadavre coupé en morceaux, après avoir été préalablement ébouillanté et dont le visage avait été rendu parfaitement méconnaissable parce que les assassins en avaient totalement enlevé la peau, la sûreté donc commença ses investigations dans les milieux spéciaux de la Médina et ces actives recherches devaient être rapidement couronnées de succès : en effet, on disait dans ces milieux, qu’une indigène algérienne nommée Oum el Hassen se livrait à la prostitution clandestine et qu’elle séquestrait chez elle de jeunes mauresques.
La piste était donc bonne et ce ne fut alors qu’un jeu pour nos policiers de découvrir la personne qui pourrait les renseigner plus utilement et ce témoin fut la jeune domestique de Oum el Hassen, qui dévoila le secret que l’on croyait si bien gardé. Elle dit comment le nommé Mohamed ben Ali ben Taïeb, âgé de 46 ans et domestique de la maison avait, avec sa patronne, assassiné puis découpé en morceaux leur victime. Les aveux de ce domestique furent complets, ce qui permit son arrestation et celle de Oum el Hassen. L’enquête se poursuit encore, dirigée par M. Favaverde, chef de la sûreté régionale et d’ores et déjà on peut annoncer que les quatre mauresques qui étaient séquestrées par Oum el Hassen ont été découvertes dans le domicile de cette dernière, dans un état de misère physiologique complet, à telle enseigne que deux d’entre elles durent être hospitalisées. On suppose que les criminels ont assassiné parce que leur victime avait sans doute tenté de s’échapper et qu’ils craignaient que le scandale n’éclatât.
Le parquet de Fès va incessamment se rendre à Meknès, pour diriger son enquête et la reconstitution du crime. D’ores et déjà, la culpabilité des deux assassins est certaine, car les aveux du domestique ont permis de découvrir dans la maison d’Oum el Hassen de nombreuses pièces à conviction, notamment un couperet, un marteau, le récipient où les morceaux de la victime avaient été bouillis, ainsi qu’un matelas, dont le crin végétal avait été extrait, qui servit à envelopper les restes de la jeune mauresque.
Le procès : 15 et 16 novembre 1938
Si la découverte du cadavre n’avait pas fait la « une » des journaux, le procès est très médiatique. (Cf l’article de la Dépêche de Fès cité plus haut).
Maître Larrouy, défenseur de Oum el Hassen dira d’ailleurs en commençant sa plaidoirie: « Messieurs, ce sera un grand procès, ce sera un duel. C’est le Maroc bourgeois, égoïste, de l’heure actuelle, qui met en accusation le vieux Maroc héroïque. Eh bien, nous nous défendrons et ce sera un grand procès. Et vous le voyez déjà que c’est un grand procès, ils l’ont bien vu ainsi tous ces envoyés de la presse parisienne, venus à Fès pour la circonstance : quand il vient des rédacteurs de cette qualité, c’est que le procès est grand. Si ces écrivains sont venus, dont Madame Colette, qui fit l’enchantement de notre jeunesse, n’est-ce pas parce que l’on a senti qu’il s’agissait du procès des deux Maroc, le Maroc d’aujourd’hui contre le Maroc d’hier ».
Résumé de l’affaire et rappel des faits
Oum el Hassen bent Ali, plus connue dans le monde de la galanterie sous le nom de « Moulay Hassen » et son domestique Chérif Mohamed ben Ali sont inculpés de meurtre avec préméditation et de séquestration de plusieurs femmes, avec ces circonstances aggravantes que celles-ci ont été soumises durant leur captivité, à des tortures corporelles et ce, pour les obliger à se livrer à la prostitution.
Le 25 septembre 1936, des enfants jouant dans un terrain vague de la rue du Derb-el Aïn, à Meknès, avaient leur attention attirée par un volumineux couffin abandonné en plein champ. Comme une volée de moineaux, les gamins se précipitaient ; mais leur curiosité devait rapidement se transformer en épouvante. En effet, le premier qui avait plongé une main avide dans le couffin retirait, au grand effroi de ses camarades, un pied humain enveloppé dans de vieux chiffons. Rejetant dans le couffin le débris macabre, les enfants s’enfuyaient à toutes jambes et leurs cris ne tardaient pas à alerter tout le quartier. La police, avisée, se transportait sur les lieux et l’inventaire du couffin révélait le cadavre d’une femme, découpé en onze morceaux sur lesquels on relevait des traces de cuisson.
Je n’insisterai pas sur les macabres détails du meurtre minutieusement décrits lors du procès mais le journaliste local note que l’affluence des spectateurs au procès de Moulay Hassen, ancienne hétaïre « haut cotée », ancienne proxénète, n’est pas visiblement , ce matin là, composée de la même manière que d’habitude. Beaucoup de visages étrangers sont plus ou moins mêlés au public fasi habituel d’oisifs et de curieux. À vrai dire le public de Fès ne s’est pas du tout passionné pour cette triste affaire, qu’il ignore généralement ce qui s’explique, les faits s’étant déroulés à Meknès et dans une maison « close ». « Pour les européens, c’est une histoire arabe et pour les musulmans, c’est un sujet dont on ne pourrait parler honnêtement ».
Différents incidents émaillent le début du procès : choix des jurés et en particulier l’absence de jurés marocains ; l’appel des témoins : l’inculpée a fait citer, comme témoin à décharge un général en retraite, grand officier de la Légion d’Honneur qui n’est pas là et qui ne se présentera pas. Le tribunal est incompétent pour contraindre un grand officier de la Légion d’Honneur à comparaître.
L’interrogatoire de Moulay Hassen et de son domestique Chérif Mohamed ben Ali confirme les éléments contenus dans le dossier. Chérif Mohamed est un homme fruste, qui fait ses déclarations sans aucune réticence, ni artifice d’aucune sorte. Ce sont d’ailleurs ses aveux qui ont entraîné la première perquisition chez Oum el Hassen en 1936. Il reconnait les faits et sur un ton monotone, il retrace ensuite, sans marquer la moindre émotion, la scène du meurtre et le macabre dépeçage.
Moulay Hassen, elle, va faire front, avec assurance et nie les faits : elle déclare que c’est par vengeance et pour se disculper que Chérif l’implique dans le meurtre. Elle reconnait simplement avoir tenu une maison de tolérance jusqu’en 1922, date à laquelle on lui a retiré son autorisation ; depuis elle louait simplement des chambres à des femmes sans s’occuper de ce qu’elles y faisaient.
Sa biographie est intéressante : née à Alger, elle quitte Alger, toute jeune encore avec un interprète et la voilà au hasard des colonnes à Colomb Béchar, Bou Denib, Aïn Sefra, Saïda jusqu’au moment où elle est prise en charge par un toubib qui l’amène au Maroc, elle fait toutes les étapes à cheval, et la voici à Casablanca, Rabat et Fès aux temps héroïques.
« J’étais riche, considérée, couverte de bijoux. Je suis restée à Fès avec mon ami, les événements sont survenus alors que j’avais ici une maison de tolérance très fréquentée ; après l’émeute, j’ai eu peur que l’on m’assassine, parce qu’on me savait vivant toujours avec des européens, et je suis allée à Meknès ».
Elle affirme que lors de ces émeutes d’avril 1912 vingt officiers se sont réfugiés chez elle et qu’elle les a sauvés de la mort. Parmi les pièces à conviction il y a un revolver : c’est le revolver avec lequel elle déclare avoir tiré à Fès en 1912 du haut d’une terrasse contre les dissidents mais elle ne donnera guère de détails sur cette action d’éclat.
Elle affirme avoir fait échouer une rébellion du Pacha de Meknès contre les français en 1922 ou 1923 « en prévenant le général ».
De nombreux témoins défilent : les femmes découvertes, enfermées nues, chez Moulay Hassen, lors de son arrestation et d’anciennes « pensionnaires » révèlent les mauvais traitements qu’elles subissaient. Les femmes présentes au moment du meurtre rapportent en termes simples la fin dramatique de la prostituée Chérifa.
Nous nous intéresserons aux témoins européens – le Commandant Pisani, le docteur Cristiani, Baudoin – et du moqqadem Bou Ras qui évoquent les évènements d’avril 1912.
Où l’on évoque les événements de 1912
Le commandant Pisani, chef d’escadron en retraite et qui était à la mission chérifienne à Fès en 1912, comparaît le premier. Le témoin connaît Oum el Hassen. Il fait l’énumération des troupes françaises qui se trouvaient à Fès, en 1912, pour bien établir qu’il ne pouvait absolument se trouver une vingtaine d’officiers chez Moulay Hassen lors des événements. Il retrace le récit dramatique de l’émeute et décrit les lieux. Chacun fut surpris où il se trouvait. Il connaissait bien le lieu où se trouvait la maison de Moulay Hassen, il résidait à côté à Bab Semarine. Il y avait du reste un des deux tabors caserné tout à côté. Le commandant Pisani énumère ensuite tous les endroits où ses camarades ont été assiégés ou tués : la chapelle, l’hôtel de France, etc. Oum el Hassen prétend avoir vu tuer l’officier Charini. C’est matériellement impossible, déclare le témoin, l’inculpée plaçant le meurtre à 10h30 alors que les premiers coups de feu ont été tirés à midi quinze. De plus il était impossible depuis sa maison d’apercevoir la cour du fondouk.
Oum el Hassen peut avoir été avisée du massacre puisque lui-même avait été averti par le khalifa du ministre de la Guerre. Il fit son rapport, mais on n’en tint pas compte. Du reste, à la suite des événements tous les rescapés ont fait leur rapport au général et aucun de ces rapports ne fait allusion à Oum el Hassen.
Sur la femme rien à lui reprocher. Elle était considérée et on la reconnaissait surtout à son large collier d’or.
La déposition du docteur Cristiani
« Je l’ai connue en 1911 et 1912. C’était une prostituée, venue à Fès pour y fonder une maison de tolérance. Elle avait une allure assez scandaleuse et les Fasis en étaient outrés. Puis je l’ai perdue de vue jusqu’à la fin de 1912, je l’ai retrouvée à Meknès où elle avait fondé une nouvelle maison au bout de la rue Rouamzine ».
Cristiani était à Fès pendant les événements comme médecin-capitaine de la mission française. Il déclare n’avoir jamais eu connaissance que vingt officiers se sont réfugiés chez elle et qu’elle les a sauvés de la mort, ni d’un rôle quelconque de Oum el Hassen pendant les événements. « Nous n’étions pas si nombreux à Fès que nous eussions ignoré vingt officiers cachés chez Oum el Hassen. Nous étions, en tout, trente officiers. Dix-sept furent tués ce jour là ».
La déposition de Monsieur Baudoin
M. Baudoin a connu Moulay Hassen à Fès en 1912. Elle tenait une maison de tolérance à Sidi Bou Nafa. Il n’a jamais entendu dire qu’elle avait sauvé des officiers ou autres européens pendant le massacre. Il n’a également jamais entendu dire que l’inculpée aurait été proposée pour une récompense ou une décoration quelconque.
Déposition du moqqadem de Fès-Jdid
Mohamed ben Hadj Mohamed Bouras habitait le quartier de Sidi Bou Nafa lors de la révolte. Il était naïb de son père, alors caïd « mia ». Il reconnaît Moulay Hassen, mais dit-il , à l’époque elle était belle, elle n’était pas comme maintenant.
C’est lui qui, connu pour ses bons sentiments pour la France, fut chargé de rechercher dans la médina les européens disparus ou rescapés que le pacha lui désigna. À la question du président du tribunal « Est-ce vrai qu’elle a sauvé vingt officiers ? » il répond « À moins qu’ils n’aient été sous terre je les aurais bien vus »
À une autre question du président, il déclare : « Oum el Hassen était en bons termes avec les autorités et les Marocains ne pouvaient pas aller chez elle lui chercher querelle ». Question du procureur : Qu’est-ce que Oum el Hassen a fait pendant ces émeutes ? « On n’a pas entendu parler d’elle… Nous ne l’avons vue elle et ses femmes qu’après les événements. Du reste tout le monde était barricadé chez soi » répondra le moqqadem.
Le rôle revendiqué par Moulay Hassen en 1912 et 1923, revu et apprécié par des témoins de « poids », s’effondre et la défense aura du mal à associer à cette histoire de maison de tolérance, toute cette fioriture pseudo-historique, lancée dans le débat criminel.
Les témoins à décharge
L’audience de l’après-midi commence par la lecture d’un télégramme reçu par le président du tribunal à l’adresse de Me Larrouy et émanant de M. Foquenot, employé de douane à Fédhala. En voici le texte que dans une brève déclaration, Me Larrouy a estimé être capital, à l’appui des dires de Oum el Hassen : « Contemporain massacres Fès 1912 suis en mesure de confirmer déclarations Moulay Hassen sur ses actes héroïques »
Raoul André, ancien magistrat, ancien avocat à Fès, aujourd’hui rédacteur à la « Dépêche Marocaine », en 1919, 1920, 1921 a eu l’occasion de voir comparaître à son tribunal de Meknès Oum el Hassen qui était à cette époque couverte de bijoux : elle avait quelques pensionnaires qui parurent avoir un air de santé resplendissante. À ce moment là, on disait à Meknès parmi le monde des officiers, que « si elle n’avait pas la Légion d’Honneur, c’est que sa profession l’interdisait ». Le témoin trouve étonnant qu’en 1935-1936 elle ait pu commettre les faits qu’on lui reproche.
Le deuxième témoin Fathma Zohra est patronne d’une maison de tolérance à Moulay Abdallah à Fès-Jdid: « On ne dit rien d’elle… j’ai même plutôt entendu dire du bien »
Le troisième témoin : Meryem Ahmed, algérienne, ancienne patronne d’une maison de tolérance, maintenant mariée. Elle déclare que Moulay Hassen a vécu longtemps maritalement avec un officier. » Une fois je suis venue à Fès, il y a 23 ans ; je suis restée une heure chez Moulay Hassen, je ne puis savoir si l’on en disait du bien ou du mal. »
Le quatrième témoin Soulika bent Mohamed, algérienne, patronne de maison close à Moulay Abdallah. « Il y a si longtemps ! 16 ou 17 ans, on en disait du bien »
M. Géraud Jean, professeur en retraite, l’a connue de vue à Meknès, alors qu’il tenait en cette ville le restaurant Volubilis. Il l’a vue quelquefois venir à ce restaurant où elle fréquentait du beau monde. Elle était surtout accompagnée de deux ou trois dames arabes et toutes portaient de beaux bijoux, elle-même étalait un luxe prodigieux ; quelquefois elle avait avec elle deux ou trois dames européennes. Des officiers qui venaient au restaurant la saluaient et lui baisaient la main. Curieux il s’enquit de la belle Oum el Hassen et des officiers lui dirent qu’au moment des massacres de Fès elle avait sauvé des français et qu’elle méritait la Légion d’Honneur.
La fin des témoignages de moralité est marquée par la lecture de la lettre d’une dame Cuttoli, qui dit avoir été scandalisée par l’insolence d’Oum el Hassen en 1913, par le scandale de sa vie de débauche avec un commandant. Elle vit un jour aux courses, Oum el Hassen allant s’asseoir sur une chaise des tribunes aux côtés de la femme du général qui présidait la réunion, la dame, outrée se leva et s’en alla.
Le réquisitoire
Le procureur Mattre prend alors la parole :
« Après une information qui a duré plus de deux ans malgré les embûches semées sur ma route depuis le commencement des débats hier, malgré des questions répétées et oiseuses, des incidents multiples, je puis enfin requérir. Cette minute là, Oum el Hassen a cherché à l’éluder jusqu’au bout, car elle sonne le glas de sa légende et de sa liberté.
Et cependant elle s’accroche, elle s’agrippe à ses moyens de défense Elle ose encore proclamer son innocence et ce qui est plus impudent encore, elle se dit encore une héroïne des émeutes de Fès. Cette attitude m’oblige aujourd’hui et au début de mon réquisitoire de jeter bas son masque, de dévoiler ses artifices, non pas comme une héroïne du vieux Maroc, mais comme une courtisane déchue ayant sombré avec l’âge et les rides dans l’abjection et le sadisme.
Je regrette certes, elle était belle cette légende mais je ne suis pas un poète ou un littérateur, je suis par ma profession, curieux. Ce passé, je crois que je l’ai aujourd’hui détruit ; de sa légende il ne reste rien et pour le détruire qui ai-je amené ? Les notables les plus honorés, témoins de ces événements : le commandant Pisani, rescapé héroïque du massacre ; le docteur Cristiani dont le nom est révéré dans tout le Maroc européen et indigène ; un humble commerçant, un moqqadem estimé et au cours de l’information nous avons entendu d’autres témoins connus, indiscutés : Jouffray, Barraux, qui tous ont dit que ces soi-disant actes d’héroïsme étaient faux, que c’était de la pure imagination ».
Plaidoirie de Maître Larrouy
Nous ne rapporterons pas la totalité de la défense de Me Larrouy concernant l’assassinat de Chérifa puisque nous avons choisi de nous intéresser ici à la personnalité et à la conduite d’Oum el Hassen pendant les évènements de Fès davantage qu’au crime de Meknès.
Il commence ainsi sa plaidoirie :
« Lorsqu’à la requête du pouvoir exécutif, le monarque anglais Henri VIII eut condamné à mort son ancienne maîtresse Anne de Boleyn, celle-ci déclara : « Sire, vous m’avez prise petite fille, vous avez fait d’une petite fille une demoiselle, d’une demoiselle vous avez fait une dame de la Cour ; je n’ai pas été sans reproche pendant tout ce temps, mais maintenant vous faites de moi une persécutée et bien c’est maintenant que j’entre dans l’histoire. »
« Eh bien, cette déclaration, Oum el Hassen peut la reprendre entièrement à son compte : « vous m’avez prise à 12 ans petite fille, vous avez fait de moi une petite prostituée, puis une compagne de vos colonnes de guerre, une compagne de vos officiers, de vos généraux, et maintenant me voilà une persécutée … »
« Nous, vieux Maroc, nous mettons en accusation le Maroc d’aujourd’hui, parce que c’est le vieux Maroc qui avait fait de nous une femme riche et honorée. Et maintenant le Maroc d’aujourd’hui, le Maroc bourgeois a fait de nous un débris. Il nous jette à la figure le grief d’être une prostituée, mais s’il n’y avait pas d’usagers, de consommateurs, il n’y aurait pas de prostituées. »
Le défenseur raconte depuis la jeunesse, la vie d’Oum el Hassen et met en cause la société qui l’a faite ce qu’elle est, certes, dit-il, je ne vous demande pas de condamner la société mais cette société a des responsabilités dont vous devez tenir compte.
« Ces prostituées sont capables des plus hautes vertus quand elle trouvent quelqu’un pour les aider. Elle, elle n’a trouvé que des amants de deux ans, de trois ans qui la quittaient quand ils partaient pour un poste supérieur, après avoir profité de ses charmes et de sa connaissance du pays. Ah si elle avait été française, elle aurait aujourd’hui une haute situation ! nous en connaissons de ces françaises épouses de messieurs puissants qui ont eu une jeunesse orageuse ; je ne leur reproche pas, ce sont celles parmi nous qui sont les meilleures, qui ont les plus belles qualités. »
Me Larrouy rappelle comment les rois de France, et notamment Louis XIV épousaient leurs vieilles maîtresses, la chanson disait même que le roi avait épousé la vieille putain. Ici, le vieux militaire a laissé tomber sa vieille maîtresse.
« Oui c’est une prostituée, mais il faut savoir le rôle des prostituées au Maroc, en colonne, elles ont eu un rôle capital pour le moral de nos petits soldats, leur servant de mère. Oui, ces femmes là ont joué un rôle et c’est pour elles que Lyautey a dit un jour « On n’a pas fait le Maroc avec des pucelles »
Sa maison était un lieu de débauche, il y venait même des femmes mariées, on lui a retiré l’autorisation en 1922, mais elle créa aussitôt une maison clandestine ; en raison des services rendus aux émeutes de Fès, elle bénéficiait d’une certaine tolérance.
Le défenseur cherche à essayer de prouver les actes d’héroïsme de Moulay Hassen en 1912 et propose un long cours d’histoire sur les fameuses journées d’avril, mais d’histoire se ramenant toute entière à sa cliente !
Il évoque le journal parisien « Gringoire » en juin 1937 où toute une page est consacrée à Moulay Hassen et cet article est précédé de cet exergue (à noter qu’on la savait inculpée d’assassinat) « À ceux qui n’ont pas oublié malgré tout » Dans cet article on racontait ainsi son exploit : «… Elle brandissait un revolver et elle tirait sur la tourbe vile assiégeant la maison, un marocain tombait étendu raide à ses pieds… Et cette femme ne fut pas récompensée ? Seule la Légion d’Honneur … »
Me Larrouy conclut : « Cette femme, ce qu’elle est, c’est la société qui l’a faite, elle a connu des hauts personnages, ils l’ont maintenue dans cet état. Elle y est restée tant qu’elle a été jeune et belle, puis quand cela fut fini, qu’elle fut devenue une ruine, elle a bien dû revenir à son ancien métier de proxénète. » … « Vous avez affaire à une femme vieille, qui est ce que la société l’a faite ; ce qui l’a mise en accusation c’est le nouveau Maroc égoïste et bourgeois et parce qu’elle est une épave du vieux Maroc » … « On n’a pas été pour elle généreux. On m’aurait beaucoup gêné si on avait été indulgent, mais on a été impitoyable.. »
Après délibération la sentence est proclamée :
« Attendu qu’il résulte de l’information et des débats qu’Oum el Hassen bent Ali et Chérif Mohamed Ben Ali se sont rendus coupables à Meknès en septembre 1936, d’assassinat sur la personne de Chérifa et de séquestration sur les autres femmes, et que ces inculpations sont passibles de la peine de mort pour le premier chef et des travaux forcés à perpétuité sur le second, mais qu’il existe des circonstances atténuantes :
Oum el Hassen est condamnée à 15 ans de travaux forcés et Chérif Mohamed ben Ali à 10 ans de travaux forcés.
Parmi les journalistes parisiens envoyés à Fès pour suivre le procès, il y avait, nous l’avons dit, Colette accompagnée de son mari Maurice Goudeket. Ils étaient là pour Paris-Soir, Goudeket pour le compte-rendu technique des débats et Colette pour donner ses impressions sur l’ambiance du procès.
Dans Paris-Soir du 15 novembre 1938, Goudeket relate l’ouverture « devant le Tribunal criminel de Fès, du plus sensationnel procès que la Cour d’assises marocaine aura connu jusqu’à ce jour ».
Il évoque l’histoire et la personnalité de Oum el Hassen. Dès l’adolescence elle vit dans la mouvance des campements qui suivent les colonnes ; elle est tour à tour ou en même temps chanteuse, danseuse et amante. Elle se fixe à Fès au moment où les premières forces françaises s’installent à Dar Debibagh après être venues « au secours de Fès ». Oum el Hassen ouvre une maison accueillante où se retrouvent beaucoup d’officiers français qui viennent applaudir danseuses et chirats.
Goudeket rapporte qu’en avril 1912, Oum el Hassen est prévenue par un mendiant aveugle que des événements graves se préparent pour la soirée et menacent les officiers français. Elle demande alors à son domestique de faire le tour des officiers habitués des lieux pour les inviter à une soirée festive chez elle. Au cours de cette soirée les askris révoltés viennent pour réclamer les français. Moulay Hassen s’oppose à cette demande, refuse de les laisser entrer et est blessée par un coup de feu tiré par les révoltés. Mais « les français sont sauvés. Une grande dame est née ».
Colette dira même dans un article du même jour et du même journal que Moulay Hassen a tué de sa main un assaillant avant d’être blessée d’une balle dans la main. « C’est au péril de sa propre vie qu’elle cache chez elle et sauve une précieuse poignée d’officiers menacée par les révoltes de 1912 et de 1925 », de sorte que plusieurs d’entre eux demandent pour elle la légion d’honneur. Aujourd’hui, elle a perdu sa beauté, et tous lui tournent le dos ».
Une grande dame est née …. mais surtout semble-t-il une légende !
En relisant les compte-rendus des événements de Fès, et en particulier le livre d’Hubert Jacques, correspondant de guerre du Matin, « Les journées sanglantes de Fez, 17-18-19 avril 1912», écrit en 1913, on constate que les troubles ont démarré vers midi le 17 avril, que les premiers français, civils ou militaires ont été tués vers 14 heures et qu’il est évident qu’aucun des officiers n’était disponible pour aller faire la fête chez Oum el Hassen dans la soirée. Elle aurait pu à la rigueur cacher chez elle quelques personnes venues se réfugier pour échapper aux askris révoltés, une fois les troubles débutés.
Mais dans la chronologie des événements et les récits des militaires que l’on peut lire dans le livre d’Hubert Jacques il n’est jamais fait mention d’un rôle quelconque de Moulay Hassen lors des émeutes d’avril 1912 .
Les correspondants à Fès de l‘Illustration ou du Bulletin mensuel du Comité de l’Afrique Française et du Comité du Maroc ne font pas davantage état d’une intervention de Moulay Hassen lors de ces « journées sanglantes », bien qu’ils évoquent le rôle de nombreux marocains ayant aidé les français.
Je n’ai pas trouvé le nom de l’officier Charini pour lequel le commandant Pisani met en doute la possibilité qu’Oum el Hassen ait pu le voir tuer depuis sa maison et à l’heure de midi. Aucune des listes, en ma possession (trois sources différentes), des officiers tués à Fès ne mentionne ce nom. (mais Pisani ne met pas en doute sa mort)
À l’époque ou dans l’immédiate après-guerre, aucun des historiens, des annalistes, des journalistes n’a signalé cette histoire, n’a enquêté, lors d’un passage au Maroc sur Oum el Hassen sauvant les officiers français.
On ne parle de Oum el Hassen que depuis les années 1920.
René VANLANDE dans « Au Maroc. Sous les ordres de Lyautey ». Éditions coloniales J. Peyronnet & Cie Éditeurs , 7 rue de Valois. Paris. 1926, décrit l’attente à Meknès, en mars 1913, de l’arrivée du général Lyautey : troupes officielles, cavaliers des tribus et « face aux troupes, de l’autre côté de la large piste, de nombreux indigènes contenus par quelques gendarmes, forment une haie braillarde et bariolée. La belle Moulay Hassen, que tant d’ « Africains » connaissent, légèrement voilée, resplendissante de sequins et de bijoux, parade sur une blanche mule richement caparaçonnée … Assez loin, dans la pénombre des oliviers centenaires, une section d’artillerie est parée pour les salves réglementaires ».
Ce n’est qu’à partir de 1930 que des récits évoquent son rôle pendant les émeutes d’avril 1912. Avant c’est surtout la belle courtisane, resplendissante, toujours accueillante pour les officiers français, en charge d’une maison close de qualité ( même si toutes les descriptions ne concordent pas !) qui est décrite, sans mention de sa conduite héroïque.
Oum el Hassen, héroïne des évènements de Fès, a été racontée par Pierre Mac Orlan dans son livre « Légionnaires » paru en 1930 avant qu’elle ne fut connue en dehors du Maroc.
Mac Orlan dans un chapitre intitulé « À Dar Mahrès » raconte une discussion qu’il a avec un légionnaire dans « une taule assez spéciale » de Moulay Abdallah, le quartier réservé de Fès et peu éloigné de la « maison » de Oum el Hassen.
Le légionnaire raconte « J’étais à la « montée », qui à cette époque, était commandée par un capitaine fameux. C’était également un grand prince d’Europe (il s’agit du Prince Aage de Danemark). Nous entrions doucement dans la ville, salement mystérieuse, en contournant des jardins sournois. Alors on entendit une voix qui provenait d’une terrasse invisible, une voix de femme arabe qui criait « Vive la Légion » ! C’était épatant ! Avez vous entendu parler de Moulay Hassan ou Moulay Hassèn – je n’ai jamais pu orthographier ce nom qui n’en est pas un – la célèbre Moulay Hassan ? Elle habite en ce moment Meknès.
Elle criait : « Vive la Légion ! » dans la nuit parfumée et sanglante. Elle venait de sauver je ne sais plus combien de Français, m’a-t-on dit. On devrait lui donner le ruban rouge…. seulement, à cause de sa profession …. enfin , elle ne l’a pas eu. »
Le légionnaire but son verre d’un trait. « Moulay Hassan, c’est quelqu’un d’unique comme la Légion. Quand elle passe à cheval à Meknès, elle ressemble à une vrai sultane. Il faut avoir vu ça … parce que, bon Dieu, c’est déjà si fragile que c’est mort, terriblement mort, comme toutes les histoires qu’on a payé cher pour avoir le droit de les raconter. »
La conversation a eu lieu avant 1930 et l’épisode relaté date de 1922/1923 car le capitaine-prince d’Europe s’est engagé en 1922 et a fait environ un an au Maroc.
En 1931, « Détective » sous le titre « Ciel de cafard » dans un article signé de Marcel Montaron, évoque le personnage de Oum el Hassen, décrit sa maison à Meknès avec une cour spacieuse, garnie de vasques de marbre, d’arcades et de mosaïque. Moulay Hassen, drapée d’un magnifique manteau de soie, la tête couronnée d’un turban à aigrette, avec ses bracelets, ses colliers et ses voiles « avait l’air d’une vraie Sultane des contes de Shéhérazade … »
Montaron publie en 1932 « Ciel de cafard » aux éditions Gallimard, préfacé par Pierre Mac Orlan , où il raconte « sa mélancolique promenade » dans les quartiers réservés et les bagnes militaires d’Afrique du Nord. Il parle de sa rencontre, en compagnie d’un ami, à Meknès, de la fameuse Moulay Yassem (sic), qui aux sombres heures de la révolte de Fès en 1912, a recueilli chez elle « je ne sais plus combien d’officiers français » qu’elle sauva ainsi du massacre. « Nous bûmes le thé devant une petite table incrustée de nacre et d’ivoire et, Moulay Yassem, l’Algérienne, fit revivre pour nous, devant les verres à filet d’or, les tragiques journées« . Un jour, où elle se rendait au hammam, un vieux mendiant s’était approché d’elle et lui aurait dit : » Le prophète permet à un croyant de laisser une fois dans sa vie la pitié prendre le pas sur le devoir. Tu m’as plus d’une fois secouru. Je ne voudrais pas voir tes yeux pleurer. Tu as des amis parmi les Français de Fès. Rassemble-les sans tarder. Cette nuit leur vie sera probablement en danger. J’ai dit. » (C’est l’histoire du mendiant aveugle citée par Goudeket, en 1938, dans Paris-Soir, à l’occasion du procès).
Moulay Hassen suit le conseil du mendiant, réunit chez elle les officiers « qui avaient coutume de fréquenter sa maison et ses filles« , verrouille sa porte et attend. Aux émeutiers qui viennent chercher les Français réfugiés chez elle, elle répond : « Si vous n’êtes pas des chiens, entrez et passez sur mon corps. Mais si vous assassinez mes hôtes, que ma malédiction attire sur vous la colère d’Allah et de son prophète. » Il y eut un silence puis une voix dit : « Tu as raison, Moulay Yassem« . « Alors, éloignez-vous, la poudre vous appelle. » Les émeutiers se retirent et « souriante, la courtisane se retourne vers ses hôtes et s’évanouit ». (Intervention pacifique de Moulay Hassen, ni mort ni blessé, comme dans la version Goudeket/Colette de Paris-Soir)
Moulay Hassen déclare à Montarron « Oui, cela est bien vieux. Qui se souvient, en effet, de celle qui suivit à cheval les troupes de Poeymirau et chez qui étaient fêtés les soirs de cafard, le retour des lointaines colonnes ? »
Le livre du colonel Maire paraît en 1939, après le procès où la conduite héroïque de Oum el Hassen a été battue en brèche par les témoignages des acteurs de l’époque. Il maintient cependant qu’en cette année l9l9, Moulay Hassen, au sommet de sa réputation, frayait avec les plus grands chefs de l’Afrique du Nord (ce qui n’est pas impossible !!). Excès d’honneur qu’elle devait au fait – inséparable de nos annales militaires – d’avoir, à Fès, en l9l2, sauvé une vingtaine d’officiers français de la mort. (Plus contestable surtout quand c’est écrit après le procès).
Robert Brasillach dans son roman, « La Conquérante » publié en 1943 chez Plon, après le procès de Fès, consacre pratiquement la première partie, intitulée « Le prologue au feu » à Moulay Hassen.
Il situe le début de l’action à Fès en 1912, à la veille des émeutes d’avril. Son héroïne Brigitte Lenoir, « la conquérante » trouve refuge chez Moulay Hassen pour échapper aux émeutiers. Moulay Hassen est présentée comme une chirât, danseuse, courtisane et entremetteuse qui reçoit régulièrement dans sa maison accueillante aux français des officiers qui apprécient « ses » filles, le « vin juif » et le champagne. Brasillach évoque le passé suspect et scabreux de Moulay Hassen – séquestrations, empoisonnements – mais la décrit comme loyale à l’égard des français pour lesquels sa maison sera toujours un asile « comme dans l’enceinte de la mosquée, dans le horm … ». C’est d’ailleurs un peu osé de comparer le horm de Moulay Idriss à la maison de tolérance de Moulay Hassen !!
Moulay Hassen cache chez elle la jeune Lenoir, qu’elle habille en chirât, comme les quelques filles présentes dans la maison. Au cours de l’après-midi et en soirée des officiers et sous-officiers français trouvent refuge chez Moulay Hassen et l’auteur décrit une scène un peu surréaliste : le premier étage occupé par 12 officiers, 7 sous officiers (on retrouve la vingtaine d’officiers évoquée au procès !) et dans le patio des askris révoltés qui viennent boire et se distraire en compagnie des danseuses. Plus tard d’autres émeutiers qui savent que des français sont cachés dans la maison viennent pour les arrêter. Moulay Hassen s’interpose et harangue les révoltés, leur rappelant les règles de l’hospitalité et à l’issue de ce véritable sermon les askris quittent les lieux. Moulay Hassen a sauvé les soldats français qui deux jours après quand le calme sera revenu et la révolte matée, rejoindront leurs unités.
Moulay Hassen ne demande qu’une chose à la jeune femme qu’elle a cachée et sauvée , de ne pas l’oublier.
Brasillach mentionne alors par une note de bas de page « En 1938, un grand procès d’assises vit comparaître Moulay Hassen, accusée de séquestrations, de mutilations, et de meurtre. Elle fut condamnée à quinze ans de travaux forcés. On vint alors témoigner qu’elle avait sauvé la vie de soldats et d’officiers français lors des massacres de Fès en avril 1912 ».
D’autres témoins ont nettement affirmé le contraire !
L’héroïsme de Oum el Hassen légende ou réalité ? Nous n’avons pas beaucoup d’éléments déterminants quant à une conduite héroïque.
Les livres de Pierre Mac Orlan et de Marcel Montarron qui parlent du rôle de Moulay Hassen lors des émeutes de Fès d’avril 1912 sont écrits avant le procès : ils évoquent la conduite héroïque de Moulay Hassen, mais de manière imprécise : le légionnaire de Mac Orlan, rapporte une rumeur « Elle venait de sauver je ne sais plus combien de Français, m’a-t-on dit » ; Montarron tient l’information de l’héroïne elle-même : quelle valeur lui accorder ? même si « Ciel de cafard » est publié dans la collection « Documents bleus » de Gallimard
Brasillach (1943) utilise manifestement pour son roman les données recueillies lors du procès aux assises de Fès.
Le colonel Maire paraît prendre quelques libertés avec la vérité dans son livre de souvenirs écrit en 1939.
Les différents témoins à charge ou à décharge entendus au procès ne sont pas convaincants. Beaucoup répètent ce qu’ils ont entendu dire, d’autres, qui auraient pu savoir, semblent ne pas trop vouloir se souvenir.
Moulay Hassen a, probablement, été toujours très accueillante pour les officiers français, a -t-elle pour autant été héroïque ? Je pense qu’elle a su utiliser ses relations, que sa maison de Fès a pu être un temps – probablement très court – un lieu « à la mode » et Moulay Hassen a probablement fourni des informations intéressantes à certains officiers. On trouvait en ces débuts du protectorat, beaucoup de courtisanes, semi-espionnes ou informatrices, monnayant leurs charmes et leurs informations, entretenant de bonnes relations avec les uns et les autres.
Je ne crois pas au sauvetage d’une vingtaine d’officiers car pour l’instant les faits ne sont pas efficacement documentés ; au contraire les témoignages immédiats sur les événements de Fès ne valident pas cette hypothèse. Il paraît aussi assez invraisemblable d’imaginer que quelques heures après le début des émeutes, alors que la ville était assiégée, les officiers français soient venus se réfugier chez Moulay Hassen.
Comment est née cette légende, comment s’est-elle propagée ?
On remarque que Moulay Hassen semble avoir quitté Fès dès 1913 au plus tard : René Valande la décrit, à Meknès, en mars 1913 « La belle Moulay-Hassen, que tant d’ « Africains » connaissent qui parade sur une blanche mule richement caparaçonnée … ». Le colonel Maire décrit lui aussi « l‘immarcescible, la resplendissante, l’éblouissante Moulay Hassen » paradant à la tête des Aissaouas en 1919 à Meknès.
Jean Géraud l’a connue de vue à Meknès, alors qu’il tenait en cette ville le restaurant Volubilis et où des officiers qui venaient au restaurant la saluaient et lui baisaient la main.
Dans un registre moins glorieux on retrouve Moulay Hassen en 1915, 1919, 1920, 1921 au tribunal toujours à Meknès.
« C’est Meknès, ayons la franchise de l’avouer qui a fait Moulay Hassen » écrit le journaliste de la Dépêche de Fès le 19 novembre 1938. Moulay Hassan est finalement restée peu de temps à Fès, ce qui peut expliquer que les témoins cités n’aient pas grand chose à en dire. C’est à Meknès dès 1913 qu’elle a développé son activité, ses relations, a fréquenté les officiers français et même vécu avec certains d’entre eux. C’est à Meknès qu’est probablement née la légende la belle Moulay Hassen qui a sauvé une vingtaine d’officiers français en avril 1912.
Une hypothèse quant à la légende : il était plus honorable pour les officiers français de fréquenter une héroïne des émeutes d’avril qu’une tenancière de maison close, chacun tirait bénéfice de cette version qui au fil du temps a été considérée comme la vérité ! On remarque que même après le procès, Goudeket et Colette valident cette version romantique dans Paris-Soir.
Mais d’autres raisons sont peut-être à découvrir.
On conclura en disant que Moulay Hassen fut belle, cajolée, choyée du temps de sa jeunesse. La prostitution lui donna l’opulence. La vieillesse ne lui permit plus de fréquenter les hauts personnages et de se maintenir sur le devant de la scène. Le crime vient de la sacrer grande vedette : la fin justifie les moyens, pourrait-on dire … cyniquement !

Paris-Soir 15 novembre 1938