Image à la une : Photographie Henri Bressolette : vue de l’aqueduc vers le sud et à gauche, Bab Sebâa, aux créneaux de laquelle fut suspendu le cadavre de l’Infant.
Dans le texte « Le rempart de la Makina » (Le rempart de la Makina) du 7 janvier 2017 j’ai mentionné la captivité de l’Infant du Portugal à Fès.
Maurice Desmazières, a publié dans la revue Le Maroc Catholique en 1925, un article intitulé « La captivité et la mort à Fez de l’Infant Don Fernando du Portugal au XV ème siècle (1437 – 5 juin 1443) », relatant l’histoire marocaine du prince portugais.
Ce récit nous montre les luttes du Vieux Maroc contre les Portugais où ces derniers n’eurent pas toujours le dessus ; il lève aussi un voile sur la vie des chrétiens à une époque lointaine d’un demi-millénaire :
Don Duarte (Édouard) 11 ème roi du Portugal, désireux de montrer qu’il n’était pas moins héritier de la piété de son père Jean 1er, que de sa couronne, décida, en 1437, de continuer les conquêtes paternelles en Afrique. Il leva une petite armée de huit mille hommes, dont il donna le commandement à son jeune frère, l’Infant Fernando ; cette armée devait traverser le détroit, assiéger et conquérir la ville et la forteresse de Tanger.
On avait imprudemment annoncé cette expédition depuis plusieurs mois et les Tangérois en étaient avisés. Le Pape avait déjà sanctifié par une bulle cette nouvelle croisade, qui pourtant n’était pas populaire, le roi Don Duarte et l’Infant Don Pedro la déconseillaient, seuls la reine et l’Infant Don Henri la prônaient ouvertement car ils voulaient procurer au jeune Infant Don Fernando l’occasion de faire ses premières armes et de se couvrir de gloire. Ce malheureux prince d’ailleurs, comme s’il prévoyait déjà sa fin tragique dans le « matamore » de Fez écrivait, avant de partir en campagne, un long et admirable testament publié dans la chronique de Mendes dos Remedios dont nous parlerons plus loin.
On avait demandé quinze mille hommes pour les envoyer à Tanger : mais l’enthousiasme très modéré de la population ne permit de lever que huit mille hommes. Après la bénédiction du Pape, on n’osa plus reculer et l’escadre prit le large sous le commandement de Don Fernando.
Le désastre de Tanger
Les Maures de Tanger, avertis à temps, avaient mis leur ville en état de formidable défense : les marabouts et les Chorfas avaient lancé l’appel à la guerre sainte et obligé les petits potentats ou roitelets indépendants du Riff et du Gharb à faire la paix entre eux, pour courir sus aux chrétiens sous les remparts de Tanger. Abou Zacharia, de la branche Watasside de la dynastie Mérinide et régent de royaume de Fez, projetait alors une expédition sur Tlemcen ou plutôt feignait de se diriger sur Tlemcen pour dérouter les tribus du Tafilalet qu’il voulait assaillir par surprise. À trois jours de marche de sa capitale, des émissaires vinrent le prévenir de l’arrivée prochaine des Portugais sous les remparts de Tanger ; il fit aussitôt demi-tour et, sans s’arrêter à Fez, marcha sur Tanger avec toutes ses forces.
Il vint des troupes du Riff, de l’Atlas, du Tafilalet, du Sous, et du Dra le plus extrême : à ce point que l’armée maghrébine comptait plus de soixante mille hommes.
Dès le début de l’expédition, à peine débarqués, les Portugais perdirent le contact avec leur flotte, et les musulmans dix fois supérieurs en nombre les écrasèrent aisément, les obligeant malgré leurs prodiges de valeur à signer une désastreuse capitulation.
Ils devaient payer un tribu et restituer Ceuta qu’ils occupaient depuis 1415. La flotte du Roi Jean Ier l’avait conquise du 15 au 21 août 1415 sur Salah Ben Salah, gouverneur de Ceuta (devenu indépendant de son suzerain le roi de Fez) l’antique Septum des Romains, la « Ept Adelphoï » de Ptolémée (les sept frères), la citadelle où Justinien avait édifié en 537 une basilique à la Vierge. Ceuta est d’ailleurs par excellence la cité chrétienne du Maroc du Nord, puisqu’à Ceuta, le 10 octobre 1227 sept frères mineurs – la rencontre de ce nombre est à souligner – recevaient la palme du martyre.
Les Portugais depuis vingt-deux ans occupaient ainsi le port méditerranéen des Échelles de Fez, à la grande colère et à l’indignation des vrais croyants qui considéraient la présence des chrétiens comme une souillure pour la terre d’Islam.Outre la reddition de Ceuta, si douloureuse au cœur des Portugais – n’avaient-ils pas édifié une église et un couvent et instauré un siège épiscopal ?- l’Infant Don Fernando devait rester en otage jusqu’à la ratification par le roi Don Duarte de la capitulation. Une grosse indemnité serait en outre versée au régent Abou Zacharia al Wattasi. Malgré la capitulation, qui prévoyait cependant une suspension des hostilités, les Musulmans poursuivirent les Portugais qui ne purent atteindre leur flotte et ne se ré-embarquèrent qu’à grand-peine.
La liste des signataires de cette capitulation montre combien étaient grandes la confusion des pouvoirs et l’anarchie dans l’Empire mérinide du XV ème siècle. Des noms de chiouks, de simples fquihs, de marabouts y figurent à côté des signatures des vizirs et des grands vassaux et au même titre qu’elles.
La captivité
L’Infant Don Fernando conservait avec lui son confesseur et quelques compagnons, mais il devait rester sous la surveillance de Salah Ben Salah jusqu’à la ratification définitive de la capitulation. On le traita d’abord avec les plus grands égards, en fils de roi. Mais les négociations de Lisbonne traînaient en longueur et pendant qu’à la cour du roi Édouard on discutait de la capitulation, Don Fernando écrivit lui-même à son frère pour s’opposer à la reddition de Ceuta. « À Dieu ne plaise, disait-il, qu’une forteresse qui a fait répandre tant de sang chrétien pour la conquérir, et qui est de telle importance pour le bien de la chrétienté soit mise aux mains des infidèles en rançon de ma liberté ».
La plupart des conseillers du roi et le Pape lui-même intervinrent dans le même sens et la Convention ne fut pas ratifiée. Salah fatigué d’attendre et pressé par le régent de Fez, envoya sur la capitale le malheureux Infant, ainsi sacrifié pour sa patrie. Pendant le voyage à Arzila, le royal otage eut la douleur de perdre son confesseur Gilles Mendés, qui fut, par la suite, enterré dans l’église chrétienne d’Arzila. Le voyage de Tanger à Fez se fit par la route habituelle et la petite troupe comprenant l’Infant Fernando et ses compagnons de captivité, fut livrée aux mains du régent Abou Zacharia.
L’émir Watasside, furieux de voir la capitulation non ratifiée à Lisbonne, entra dans une violente colère et il accueillit don Fernando non pas en otage ni en hôte de marque, mais en véritable prisonnier de droit commun. Sans avoir égard pour sa haute qualité, il considéra le jeune prince comme un esclave, mais il ne voulut pas le laisser avec ses compagnons de captivité à la prison commune, au « Daracana », l’actuelle Makina. Il fait construire, exprès, pour son prisonnier, une étroite cellule en planches mal jointes « sur le haut des remparts de Fez-Djedid, du côté où la muraille de Fez la neuve regarde contre Fès la vieille » suivant les propres termes de Diego de Torres rescatador espagnol qui séjournera à Fez au milieu du XVI ème siècle.
Ce cachot très étroit d’une surface d’un mètre carré à peine ne pouvait garantir le prisonnier ni de la chaleur ni du froid ni de la pluie et l’infortuné captif se voyait privé du réconfort et des consolations que la présence de ses compagnons lui aurait apportés. L’un de ces portugais de la suite de l’Infant, Jean Alvarez, avait accompagné son maître depuis Tanger, il fut le témoin de ses six années de captivité et de sa mort ; il a laissé un récit très détaillé et fort émouvant de cette misérable fin d’un fils de roi. Il vante, à chaque page l’admirable piété et les vertus chrétiennes de son héros. La chronique de Jean Alvarez, témoin oculaire présente une incontestable valeur d’authenticité : elle figure en latin aux « Acta Sanctorum » à la date du 5 juin 1443 ; elle a été reproduite dans « la vie du Saint Infant » de Ramos et Mendes dos Remedios l’a publiée à Coimbre en 1911, avec l’appareil critique et bibliographique le plus sérieux.
La cour de Lisbonne n’ignorait pas que la non exécution du traité entraînerait la captivité et peut-être le supplice du jeune prince. Elle se multiplia en démarches de toutes sortes pour racheter Don Fernando au prix de sommes importantes et offrit même de l’échanger contre le fils du gouverneur Salah Ben Salah, pour lors captif au Portugal.
Abou-Zacharia fut intraitable et prit plaisir à torturer son prisonnier dans l’espoir que le chiffre de la rançon serait encore augmenté et que le roi Duarte céderait enfin Ceuta pour obtenir la liberté de son frère.
Il espérait aussi que lassé des mauvais traitements et des privations, Don Fernando solliciterait lui-même son rachat au prix des plus grands sacrifices pour sa patrie. Mais la constance et l’admirable courage de l’Infant ne se démentirent jamais et toujours il écrivit au roi son frère, de ne pas livrer Ceuta et de se refuser à signer un traité désastreux préférant la captivité et la mort à l’humiliation de sa patrie. « Grande exemplo, Nobilissima accao ! » comme écrit son biographe M. dos Remedios.Les esclaves durement traités, étaient employés à scier le bois ou utilisés dans les fours à chaux et les briqueteries de Bab el Guissa. Au Daracana, les esclaves chrétiens faisaient aussi des ouvrages en fer sous le commandement de renégats grenadins ou andalous. Travaillant sous le bâton, mal nourris ces esclaves n’avaient plus la liberté relative de pratiquer leur culte comme jadis au XIII ème siècle. En effet les Almohades, très tolérants, avaient autorisé le séjour des religieux franciscains au Maroc, la libre pratique du culte, l’usage des cloches et les Cordeliers, les Mercédaires et les Trinitaires circulaient librement à travers l’empire, de Marrakech à Fez, soit pour apporter aux captifs les secours spirituels soit pour des rachats ou rédemptions. De 1250 à 1350 la paroisse de la « Purissima Conception » à Fez-Bali, en face de l’actuelle chapelle St-Michel de la médina, comptait quatre à cinq cents fidèles recrutés parmi les captifs, la milice chrétienne du Sultan et les marchands génois, pisans, marseillais, installés à la Douane près de la Karaouiyine. Cette chapelle desservie par les frères mineurs, fut l’église Métropolitaine des évêques franciscains, lors de la création du siège épiscopal de Fez au milieu du XIII ème siècle avec l’évêque Agnello, « facensis épiscopus » comme dit sa bulle d’investiture. Les Mérinides (sous la poussée de l’opinion et l’ardente prédication des marabouts qu’exaspéraient les conquêtes des chrétiens sur la côte) furent beaucoup moins tolérants que les Almohades. N’avaient-ils pas condamné au bûcher, à la fin du XIV ème siècle, le mercédaire espagnol Julio del Puerto, qui fut supplicié précisément à Fez et le descendant d’Abou Zacharia, le sultan Ahmed el Watassi n’allait-il pas livrer au bourreau, toujours à Fez, le 9 janvier 1532, le franciscain italien André de Spolète qui périt aussi confesseur de la foi ? Il est même intéressant de noter que le P. André de Spolète périt en 1532 sur un bûcher édifié précisément face à Bab Dekaken, où le cadavre du Saint-Infant avait été exposé.
Don Fernando était donc soumis à la loi très dure de la captivité : il logeait avec les autres esclaves et travaillait aux écuries royales comme palefrenier. Son biographe nous le représente rongé de vermine, vêtu de loques, mais il retrouvait la nuit ses dévoués compagnons dont le sort l’affligeait plus que le sien. Jean Alvarez a d’ailleurs noté, par le menu, tous les faits et gestes de son prince et il s’attendrit souvent sur l’effroyable destinée de ce fils et frère de rois, sacrifié à une capitulation honteuse pour les chrétiens.
La mort de l’Infant
Abreuvé d’injures et d’outrages par son bourreau Lazreq, épuisé par six ans de captivité, l’infant Don Fernando prit mal à panser les chevaux du Sultan – ils étaient 1500 aux écuries royales – et il mourut à la prison de Fez-Djedid le 5 juin 1443. Lazreq donna l’ordre d’ouvrir son cadavre, d’enlever les entrailles, de saler le corps pour le conserver, en y mettant du musc et du benjoin, car il voulait le garder pour le vendre très cher au Portugal. Il était écrit que ce malheureux jeune prince servirait pendant sa vie et même après sa mort d’objet d’échange ou de rançon avec les Infidèles. Mais les compagnons de captivité de l’infortuné Fernando cachèrent ses entrailles comme des reliques, les déposèrent pieusement dans une cassette, encastrèrent ce reliquaire dans une cavité creusée dans les murs de leur prison, et dérobée ainsi à tous les regards et à toutes les perquisitions de leurs geôliers.
Plus tard, à leur libération, les serviteurs de l’infant pourront rapporter au Portugal ces précieux restes.Le cadavre de l’Infant Fernando fut exposé pendant trois jours aux risées et aux quolibets de la populace et accroché aux créneaux de Bab Sebâa (la porte du lion), notre moderne de Bab Dekaken (la porte des bancs), à l’endroit où est installée la Mahakma du Khalifa du Pacha de Fez-Djedid.
Le miracle de Sidi Kefer à Bab Sebâa
Le corps du saint Infant était suspendu aux créneaux de Bab Sebâa et beaucoup de Maures accouraient pour le voir ; au bout de trois jours, un musulman aveugle conduit par un jeune garçon, descendait la rue de la Juiverie (actuelle grande rue de Fez-Jedid) et se dirigeait vers Bab Segma. Saisi d’une inspiration soudaine, il demanda à son compagnon de guider ses pas vers Bab Sebâa, pour voir, disait-il, « ould sultan nazerani » – le fils du roi chrétien -. Ce à quoi son guide répondit en riant, « Que t’importe où il est, puisque tu es aveugle et que tu ne verras rien ? »
Mais l’aveugle insistant pour être conduit à Bab Sebâa, on l’emmène au pied de la muraille où le cadavre était exposé. Alors comme le racontent Alvarez, les Bollandistes, Marmol, Diego de Torrès, dont les récits sont unanimes et concordants, quelques gouttes de pus s’écoulant du pied du cadavre déjà en décomposition tombèrent sur le visage de l’aveugle, qui s’en frotta les paupières et recouvra soudainement la vue. Dans ces transports d’ allégresse le miraculé se mit à louer Dieu et à dire tout haut qu’il croyait à ce que le prince chrétien avait cru et qu’il adoptait sa religion. Ce prosélytisme intempestif eut le don d’exaspérer à ce point les maures rassemblés que le nouveau converti fut conduit au palais devant Abou Zacharia. Comme il résistait à confesser la foi des chrétiens et à bénir la mémoire de l’Infant martyr, l’Émir le fit livrer aux gens de justice qui sommèrent le renégat de rétracter ses aveux et ses erreurs. Mais le miraculé persista à se dire chrétien et ajouta qu’il préférait mourir dans la foi du prince qui l’avait guéri plutôt que le renier. Déférant à son désir de martyre le Cadi le condamna au dernier supplice. On traîna le condamné dans les rues de la médina où les passants se moquaient de lui en lui décernant le surnom ironique de « Sidi Kefer » (le seigneur renégat ou le seigneur infidèle). Il fut lapidé par la populace en furie et Marmol comme Diego Torrès lui décernèrent le titre glorieux de martyr. Aux dires de ces auteurs, on fit au supplicié une sépulture fort honorable auprès de Fez- Djedid : « C’était comme un petit ermitage, aux tuiles et mosaïques blanches et bleues » et on appelait cette Kouba « Sidi Kefer », le saint mécréant, comme traduit Marmol.
Ce tombeau était encore au XVI ème siècle en grande dévotion et Diego de Torrès explique qu’il s’est enquis sur place avec soin de cette histoire et qu’on lui a assuré que plusieurs nuits après l’enterrement de Sidi Kefer, on voyait d’éclatantes lumières au-dessus de son tombeau. Ce tombeau était d’ailleurs vénéré à la fois par les musulmans et les chrétiens en 1550 lors du séjour à Fez du rescatador espagnol.L’emmurement du cadavre de l’Infant
Après trois jours, Lazreq fit enlever le cadavre de l’Infant et le fit placer dans un coffre qui fut déposé au Mellah dans la Juiverie – comme dit Marmol- car le séjour d’un cadavre chrétien ne doit pas souiller la ville des vrais croyants et le coffre fut encastré dans une muraille des remparts avec au-dessus une inscription énonçant la qualité du défunt « ould sultan bortogali », et Marmol a vu le cercueil et l’inscription plus d’un siècle après ces événements.
Jamais le sultan ne permit qu’on rachetât ces précieux restes, même à prix d’or et il resta sourd à toutes les offres et à toutes les propositions de la cour de Lisbonne à ce sujet. C’est cependant en prévision d’un fructueux échange que le coffre contenant la dépouille du Saint Infant avait été conservé au Mellah.Rivalités, retour offensif des Portugais, prise d’Arzila
En 1470, Ech Cheikh, fils d’Abou Zacharia, après avoir pris Arzila, s’occupait à conquérir sa capitale Fez, restée sous le pouvoir du naquib des Chorfas proclamé sultan. Ech Cheikh, vainqueur du chérif s’empara de Fez-Djedid, mais dut assiéger pendant près de deux ans Fez-Bali. L’anarchie était extrême dans l’empire et les Portugais songeaient à en profiter pour étendre leur domination sur la côte atlantique. Ils avaient détruit Anfa – la moderne Casablanca – en 1463 car cette ville était un repaire de pirates qui écumaient les côtes.
Le roi Alphonse V réunit à Lisbonne en 1471, une flotte de 477 voiles portant trente mille hommes. Le but avoué du chef de la flotte était une expédition contre les Anglais dont les navires faisaient la course contre les bateaux marchands portugais. Les Anglais, effrayés demandèrent immédiatement la paix. Cependant le jour de l’Assomption, l’expédition était prête à mettre la voile. Le roi entendit la messe et après son oraison révéla aux officiers son projet d’expédition sur Arzila, voulant mettre à profit les ennuis d’Ech Cheikh, retenu par le siège de Fez-Bali.
Les navires défilèrent aussitôt sur le Tage, au milieu de l’enthousiasme général. Des contingents des places africaines, des officiers rompus dans la connaissance des indigènes marocains tels que le Duc de Guimaraës, gouverneur de Ceuta et le comte de Valence, gouverneur de Ksar-el-sghir, avaient rejoint la flotte avant son départ. Cette flotte fut en vue d’ Arzila le 20 août 1471. La canonnade éloigna les Maures en les effrayant et les murailles ne purent résister au bombardement. Le 24 août, le caïd d’Arzila, estimant toute résistance inutile, offrit la reddition de la place. Ech Cheikh était à El Ksar, se hâtant au secours d’Arzila, quand il apprit la défaite. Il avait laissé le gouvernement de Fez-Djedid à sa soeur Zohour et le soin de continuer le siège de Fez-Bali à son cousin Youçof ( Abou Hadjdjadj Youçof ben Mansour el Watassi).
Les troupes portugaises avaient envahi la ville de toutes parts, massacrant les Maures qui se réfugièrent dans les mosquées. Mais les mosquées furent prises et les combats dans la rue, très meurtriers devinrent une véritable tuerie. L’armée musulmane fut faite prisonnière. Il y eut deux mille morts et cinq cents captifs, et parmi ces derniers la femme, le fils et les deux filles de Mohamed Ech Cheikh, tous pris en même temps que son trésor.Trêve et restitution du cadavre de l’infant Don Fernando. Sa sépulture définitive à Leira.
En arrivant sous les remparts d’Arzila, le Watasside demanda à traiter ; le roi du Portugal y consentit, moyennant une trêve de vingt ans ; il lui rendit son trésor, sa femme et aussi une soeur (suivant le Kitab el Istaqça et Léon l’Africain) mais Mohamed, fils d’Ech Cheikh, alors âgé de huit ans fut retenu en otage et emmené au Portugal.
Ce prince, à la mort de son père en 1505, régna jusqu’en 1525 comme sultan de Fez et fut connu dans l’histoire sous le nom d’El Bortogali (le Portugais). Pendant sa captivité à Lisbonne, il avait épousé une chrétienne et l’un de ses fils, Ahmed Ben el Bortogali, monté sur le trône en 1525, fut le témoin des dernières convulsions du royaume des Benimerine. C’est lui qui fit supplicier, à Fez, André de Spolète en 1532 et qui se fit ravir son royaume par le Chérf Saadien : ce fut le dernier mérinide Watasside.Dans la capitulation d’Arzila, le roi Alphonse V avait obtenu la restitution des cendres de l’Infant Don Fernando, en échange de la libération de la femme et des filles de Mohamed Ech Cheikh. Le corps de l’Infant Fernando fut remis aux Portugais à Arzila, puis de là, transporté à Lisbonne où il reçu des honneurs et une pompe funèbre, dignes de la qualité du héros et d’une fin aussi glorieuse, d’un vrai martyr de la patrie. On lui éleva un tombeau magnifique auprès de la capitale, à Leïria, au couvent de la Batalha, là où repose précisément aujourd’hui le soldat portugais inconnu de la Grande guerre. Ce nom « la Batalha » ainsi donné au couvent de Leïria, commémore la victoire du Portugal sur l’Espagne en 1385.
La piété populaire et la reconnaissance nationale firent du tombeau de Fernando un lieu de pèlerinage ; sa captivité fut chantée par les poètes ; il fut honoré comme un confesseur de la foi et décoré par ses biographes du titre de bienheureux, bien que le Siège apostolique ne l’ait jamais admis au catalogue des saints. Son culte fut célébré au Portugal au XV ème et XVI ème siècles avec beaucoup de dévotion.

Le cliché ci-dessus (Photo J. Bouhsira) illustre l’article de Desmazières avec ce commentaire : « Ce fut sur ces remparts orientés vers la Médina du côté où la muraille de Fez-la-neuve regarde contre Fez-la-vieille suivant l’expression de Diégo Torrès, que fut vraisemblablement, installée l’étroite cellule en planches où était enfermé l’Infant Don Fernando du Portugal ».
L’emplacement de la cellule de Don Fernando est situé ailleurs, par Henri Bressolette, dans une étude postérieure. (voir clichés Bressolette ci-dessous)
Joseph Goulven publie en 1933 « l’Infant Ferdinand. Prince et Martyr (1402-1443) » Édition « Imprimerie Franciscaine Missionnaire ». (125 pages).
Il montre dans cet ouvrage comment la lente agonie et la mort de l’Infant Ferdinand sont tout autant le résultat du calcul de quelques uns de ses parents et de ses propres concitoyens que de la haine de ses ennemis : c’est en somme un crime perpétré froidement par le roi Edouard et la « nation » qui ne mirent aucun empressement à respecter les conditions de la capitulation, et par tous ceux qui devaient la vie au Prince resté prisonnier pour leur permettre d’avoir la vie sauve en attendant la restitution de Ceuta au Maroc.
On a souvent dit que l’Infant n’était pas lui-même favorable à la restitution de Ceuta, mais il n’était certainement pas trop désireux de mourir en captivité. Je pense que la version « officielle » du sacrifice sur l’autel de la patrie pourrait n’être qu’une légende que ses contemporains ont forgée pour excuser leur « crime » en laissant pourrir la situation.
Comme Desmazières, Goulven cite Jean Alvarez compagnon d’infortune du prince, puis son chroniqueur qui a relaté la vie de l’Infant dans « Chronica do Infante Santo D. Fernando ». Alvarez préciserait dans son ouvrage que le corps de l’infant aurait été porté jusqu’à Bab Sebâa, puis pendu, complètement nu, aux créneaux de la muraille, tête en bas et proposé pendant quatre jours à la vindicte populaire.
Goulven ajoute, ce qui est en contradiction avec ce que disent Desmazières et Bressolette (qui a aussi consacré une « note » à l’Infant) qu’après la mise en bière le cercueil de l’infant fut suspendu aux créneaux de Bab Sebaa où il devait rester là pendant 29 ans … !! ce qui est surprenant.

Illustration dans l’ouvrage de J. Goulven montrant le cercueil suspendu à Bab Sebâa, souvent appelée Bab Dekkaken aujourd’hui.
Henri Bressolette, a prononcé en janvier 1952, devant l’association « Les Amis de Fès » dont il était secrétaire, une conférence sur la captivité à Fès de l’Infant du Portugal. Il cite d’ailleurs Desmazières pour ce qui est de la chronique historique de l’Infant et replace cette chronique avec ses développements légendaires dans l’histoire de l’époque mérinide.
L’apport intéressant de Bressolette est sa recherche de terrain qui lui permet de préciser les emplacements liés à la captivité et à la mort de l’Infant du Portugal. Diego de Torrès avait mentionné une étroite cellule sur le haut d’une muraille « du côté où la muraille de Fès la Neuve regarde contre Fès la vieille ». Bressolette pense avoir retrouvé ce cachot dans l’aqueduc du vieux méchouar (méchouar de la Makina).
Cette muraille présente, dans sa partie supérieure, à huit mètres au-dessus du sol, une voûte et un trou aujourd’hui comblé, qu’il est impossible d’expliquer autrement que par son utilisation pour ce cachot aérien. À cette hauteur, la largeur de l’aqueduc est de 1,40m ; à l’étroitesse du cachot s’ajoutait l’exposition continuelle aux intempéries. La haute muraille qui ferme le méchouar à l’est, n’a été édifiée qu’à la fin du XIX ème siècle, sous le règne du sultan Moulay Hassan 1er ; par suite, l’aqueduc mérinide regardait bien contre Fès la vieille. Cet emplacement correspond donc parfaitement aux indications données par Diego de Torrès, qui séjourna à Fès au milieu du XVI ème siècle. H. Bressolette « À la découverte de Fès » Éd. l’Harmattan. 2016

Photo H. Bressolette. Partie centrale de l’aqueduc du méchouar de la Makina, avec au centre en partie haute, la niche prison aérienne de l’Infant du Portugal.

Cliché H. Bressolette. Partie centrale de l’aqueduc du méchouar de la Makina, avec la niche en partie comblée de la prison aérienne de l’Infant du Portugal.
Pour Bressolette comme pour Desmazières, le cadavre de l’Infant après avoir été accroché aux créneaux de Bab Sbâa pendant trois ou quatre jours fut enlevé et placé dans un coffre que l’on encastra dans la muraille d’un borj dans le jardin de Boujeloud (pour Desmazières le coffre fut déposé au mellah « dans la Juiverie ») à une dizaine de mètres de haut.
Au-dessus fut scellé un bandeau de carreaux de céramique blancs, sur lequel, émaillé en bleu et tracée en grandes lettres d’écriture cursive, pouvait se lire l’inscription « Ould Soltan Bortogali », fils du roi du Portugal. Lors de son passage à Fès, cent ans plus tard, Marmol dit avoir vu cette inscription encore intacte.
À mon arrivée à Fès, en 1932, j’ai remarqué que des carreaux subsistaient encore à l’extrémité nord du bandeau, mais j’ignorais alors les raisons de cette inscription. Avant mon départ en 1966, il ne restait plus que les six carreaux extrêmes du bas. J’ai suggéré au conservateur du Musée du Batha de les faire recueillir et de les inscrire à l’inventaire ce qui fut fait. Aujourd’hui, on peut encore voir sur le borj, le rectangle allongé (3,50 m x 0,80 m) des traces du bandeau de l’inscription disparue et au Musée du Batha, les restes des derniers carreaux. H. Bressolette. À la découverte de Fès.

Cliché H. Bressolette. Les six carreaux de céramique, avec les restes de l’inscription « Ould soltan Bortogali »

Cliché Bressolette. Borj du jardin de Boujeloud portant la trace du bandeau de l’inscription « Ould soltan Bortogali ».
Dans la seconde partie de sa conférence aux Amis de Fès, Bressolette a évoqué le drame religieux « El principe Constante », le prince Constant, que le dramaturge espagnol Calderon de la Barca a consacré à l’Infant en 1629. La tragédie de l’Infant écrite par Calderon est une refonte du texte « Chronica do Infante Santo D. Fernando » d’Alvarez, compagnon de captivité de Don Fernando. C’est surtout l’occasion pour Henri Bressolette d’aborder la littérature espagnole et plus particulièrement le « siècle d’or » de cette littérature fertile en versificateurs de génie mais le texte de Calderon de la Barca prend quelques libertés avec la vérité historique donnant une description fantaisiste de Fès et de la cour mérinide au moment de la captivité de Don Fernando.
J’ai cité le livre d’Henri Bressolette « À la découverte de Fès » publié en 2016. Cet ouvrage rassemble les souvenirs, conférences, articles et études sur Fès d’Henri Bressolette au cours de sa découverte de la ville qui s’est échelonnée sur trente-quatre ans de séjour (1932-1966). Dans ma recherche des textes des conférences des « Amis de Fès » j’ai contacté la famille Bressolette qui m’a remis un carton de documents ayant appartenu à Henri Bressolette. L’analyse de cette documentation pour l’essentiel ignorée de la famille, me permet de découvrir des textes destinés à ses enfants mais déjà pratiquement structurés pour une éventuelle publication. J’ai suggéré à la famille de publier ces textes d’un grand intérêt pour l’histoire de la ville de Fès. Claude Bressolette, avec l’accord de ses frères et sœurs décide de revoir et de publier l’ensemble des textes qui constituent « À la découverte de Fès ».
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