Image à la une : marchandes d’herbes au souk, vers 1925
Assises à même le sol surchauffé, dans l’ombre précaire d’un mur demi ruiné ou au franc soleil, des vieilles, couleur de glèbe, offrent sans geste ni cri superflus, le produit de leur cueillette patiente.
Ce sont les marchandes de chiendent et d’herbes sarclées qui, depuis l’aube, amassent brin à brin les tiges vertes qu’achèteront les âniers citadins et les gens du bled dont les mules, les chevaux, les bourricots au dos pelé attendent, dans la cour des fondouks, un peu d’eau et de provende.
Les vieilles sont allées patientes, attachées à leur labeur de fourmi, arrachant sur les pentes là où les crevasses du sol fondu par l’été ont ménagé un peu d’ombre, les racines du nedjem, le précieux chiendent marocain, désespoir du cultivateur, providence du pasteur.
Au bord des fossés et des seguias partout où l’humidité périodique ou permanente des irrigations a fait proliférer les graminées, les doigts noueux mais précis des vieilles ont coupé, de l’ongle, la tige molle et fraîche, véritable friandise pour les équins, dont la bouche ne connaît durant de longs jours que l’aride saveur de la paille hachée, le contact sans douceur (mais combien occasionnel le plus souvent) de l’orge nourrissante armée de barbes piquantes.
Une fois la récolte recueillie, la charge poussiéreuse est arrimée sur le dos courbé de la ramasseuse qui la transporte aux portes de la cité, lieux de vente traditionnels.
Les usagers, sans se hâter, sans grand bruit, discutent de la qualité de la denrée, du prix, s’accordent avec la vendeuse, lui versent le prix de sa peine.
Alors la vieille redressée après quelques heures de vente qu’elle n’a jamais comptées, tourne sur son bras la rêche corde de palme tressée et se rend à pas moins pesants vers une demeure, qui représente pour elle l’asile, le foyer sacré.
(Article non signé. Courrier du Maroc du 21 août 1951)

Femmes se rendant au marché. Cliché anonyme, vers 1915