Image à la une : la ville européenne vers 1920. Photo aérienne de Flandrin sur avion des Lignes aériennes Latécoère. Au premier plan, barrant horizontalement la carte : le tracé de la future avenue de France (av. Hasssan II). Parralèle, en arrière, la rue Léon l’Africain. Partant de la droite 1/3, en diagonale l’avenue Maurial (av. Slaoui).
En mars 1953, Christian HOUILLON, journaliste au Courrier du Maroc part à la (re)découverte des grandes industries de Fès : il propose des « visites » d’Adour Sebou, des moulins Baruk, des établissements Milleret, de la SIOM, des frigorifiques de Fès, de la Branoma et de la Makina. J’ai retrouvé une grande partie de ces articles et les mettrai en ligne dans les semaines à venir.
Pour introduire ces visites le journaliste interroge Léon Barraux, témoin des années 20 pour faire le point sur la situation de départ.
Fès se meurt ! Fès est morte ! N’entend-on pas souvent signer ainsi, brutalement, l’acte de décès de notre ville ? Affirmation gratuite sans doute, mais qui, cependant, repose sur certaines données valables. Pour les « anciens », Fès est la capitale politique, commerciale, intellectuelle du Maroc. Le « politique » lui a échappé au profit de Rabat. Le « commercial » ne lui appartient plus depuis que Casablanca, naguère minuscule bourgade, a pris la place. L’intellectuel seul demeure, encore qu’il ne soit plus question aujourd’hui d’exclusivité fassie. Pour les anciens, Fès n’est plus tout cela ; politicien par atavisme et par disposition d’esprit, le Fassi émigre vers les villes où la politique, plus que jamais, est et sera reine. Commerçant sans égal le Fassi émigre créant des succursales à Casablanca avant d’y construire son « home ». Il ne laisse plus à Fès que des succursales plus ou moins dynamiques. Intellectuel, le Fassi émigre pour les mêmes raisons qui font que nous quittent les politiciens. Alors, que reste-t-il à Fès ?
Il lui reste le présent et l’avenir. L’un et l’autre sont inscrits sur le sol. Il y a trente ans, il n’y avait pas de Ville-nouvelle et il était encore moins question de la nouvelle ville marocaine de Kasba ben Debab. Il y a trente ans il n’y avait pas, à Fès, 250 000 habitants et le niveau de vie de ceux qui habitaient la ville et la région n’était en rien comparable à ce qu’il est devenu depuis. Il y a trente ans, il n’y avait pas à Fès les grandes usines que d’autres villes marocaines peuvent, à juste titre, nous envier.

Vue aérienne de Fès, par Flandrin, vers 1920. En bas au 1/3 droit, départ du Bd Poeymirau (Bd Mohammed V) avec à sa droite, les bâtiments des Grands Moulins Fasis. Au centre, le « triangle » de Fez V-N initial. Les tracés de l’av. Maurial et de l’av. de France aboutissent à la gare de la voie de 60 ( 1/3 bord gauche). En haut à droite, on distingue les remparts du palais royal
Nous pourrions nous plonger dans le puits de la statistique et dresser un bilan qui servirait à détruire les assertions des pessimistes. Ce ne serait pas une méthode infaillible de prouver qu’ils aient tout à fait tort : car ils ont peut-être, en définitive, un peu raison. Parallèlement à un essor certain (voyez les maisons que l’on élève, les avenues que l’on construit, la campagne alentour dont l’essor est indiscutable et prometteur, les usines que l’on bâtit quand même !), on dénote à Fès une nonchalance, une somnolence certaines. Il ne nous appartient pas présentement d’en analyser les causes diverses. Nous tenterons simplement, au fil d’une première enquête à travers les grandes industries fassies les plus caractéristiques de l’importance commerciale de Fès, de prouver que notre ville n’est pas morte mais qu’au contraire les plus grands espoirs lui sont permis.
L’économie de la région a pris son essor il y a trente ans, mais « nous n’avions pas la cote » nous dit l’un des plus vaillants promoteurs de cet essor. Paris ne s’est pas fait en un jour. Fès non plus. Vérité de La Palice. Encore faut-il l’admettre lorsqu’elle nous intéresse directement.
Au belvédère des Mérinides, l’étranger, passager rapide s’entendra raconter par un guide la leçon toujours la même : « C’est aux alentours de l’an 800, alors que Charlemagne était empereur des Français que Moulay Idriss II fonde la ville de Fès ». Suivront l’histoire, plus ou moins vraie, et la légende.

Fès vue du café des Mérinides. Cliché des années 1940. (Le café a ouvert en 1932/33)
Pour en savoir davantage, interrogez des ouvrages d’historiens. Par exemple, l’excellente thèse de M. Letourneau sur « Fès avant le Protectorat ». Vous y découvrirez la grande histoire de Fès, la petite se fait tous les jours. Elle a ses témoins. Pour aujourd’hui, nous y sommes. Pour les années plus lointaines du début du Protectorat, il reste parmi les Marocains et les Français quelques témoins.
« La ville nouvelle de Fès est née aux alentours de 1920. Nous n’étions alors que quelques Français, vivant tous en Médina ou au Mellah. Nous étions là, certains depuis fort longtemps. L’esprit aventureux était le nôtre et nous venions avec au cœur, un idéal. Que faisions-nous à Fès ? Du commerce, importation de denrées alimentaires, de tissus en provenance de Manchester, draps d’Allemagne et d’Autriche, soieries de France ; plus tard cotonnades du Japon, exportations de peaux de moutons et de chèvres, de laine et des babouches vers le Sénégal et l’Égypte. Tenter de comparer les conditions et le rythme de la vie d’alors avec celle de 1952 est inutile. Tout a changé ».
En face de moi, un homme au regard clair et droit, à la barbe de papa Noël, au sourire fugitif, à la voix franche et nette. Au delà du bureau qui nous sépare et accroché au mur juste au-dessus de sa tête, un résumé de quelques-unes des plus belles années de sa vie.
Le titre de président honoraire à vie a été décerné par acclamation à M. Barraux Léon, officier de la Légion d’honneur, conseiller du commerce extérieur, en séance plénière le 16 janvier 1935. En hommage reconnaissant d’un passé tout de dévouement à Fès pour les éminents services qu’il a rendus pendant plus de dix ans de présidence. Le diplôme est signé au nom du président de la Chambre française de Commerce de Fès *. De tous ceux qui ont été à la tête de cette compagnie avant M. Fernandez, il est le seul survivant. Pour tous ceux qui l’ont vu à l’œuvre, il reste l’un des Fassis les plus ardents à la tâche et à la défense des intérêts de notre région.
* La Chambre française de Commerce et d’Industrie de Fès a été créée comme Chambre mixte d’Agriculture et de Commerce par arrêté résidentiel du 20 avril 1919 et est devenue Chambre de Commerce par arrêté du 12 février 1932.
Les présidents successifs ont été : MM. Jourdan jusqu’en 1921, Barraux en 1921, Baudrand en 1928, Suavet en 1931, Barraux en 1932, Bestieu en 1935, Hugot en 1938, réélu en 1941 et 1944, Fernandez en 1947, réélu en 1950.
Qu’avait-on alors à défendre ?
« La ville nouvelle de Fès venait de naître. Le Maroc moderne, comme une belle au bois dormant assoupie depuis des siècles semblait sortir d’un rêve. Les routes c’était … l’avenir. De chemins de fer point en 1920 (seule existait la voie de 0,60 m). Or le développement économique de la région, la création de la ville nouvelle donnèrent naissance à des activités diverses. Des minoteries furent créées, on eut besoin de ciment, de chaux, de tuiles et de briques : quelques entreprises s’installèrent ; il en est parmi elles qui ont prospéré. Les fours à chaux ont disparu. Nous avons beaucoup lutté pour avoir une usine à ciment : il s’en installa une à Petitjean et les résultats furent défavorables ; aujourd’hui c’est Meknès qui a la cimenterie. Nous avons voulu faire installer le gaz comme à Tunis : nous n’y avons pas réussi. Il avait été question aussi de la création d’une usine de pâtes à papier : « échec ».

Moulin de la SIOM, dans les années 1920
Ces usines ont pris place, d’autres préparaient leur installation. Mais comment étaient résolus sur le plan municipal et sur le plan gouvernemental les problèmes majeurs ? Comment Fès dont on dit, à tort, qu’elle se meurt, a-t-elle pris le départ ?
« Il y avait tout à faire et pourtant les problèmes ressemblaient souvent à ceux qui se posent aujourd’hui : simple différence de proportions. Nous devions avant tout réunir des documentations et tenter d’établir des liaisons avec la côte occidentale. Jusqu’à cette époque, tout se faisait par Tanger. On a réalisé que Casablanca était susceptible de devenir un centre important : c’était la thèse de l’administration. On a donc voulu lancer des antennes en cette direction. Le premier contact à établir devait l’être avec Meknès. Ce ne fut pas toujours sans heurts amicaux.
Tribunal, frigorifiques, terrain d’aviation, cimenterie, ferme expérimentale. Vraiment cela a-t-il changé ?
« Non, nous ne nous sommes toujours pas entendus avec Meknès. Notre voisine il faut le dire a beaucoup de chance. Elle eut pour premier administrateur un homme de très grande valeur qui était en outre le « chouchou » de Lyautey : Poeymirau. Il a voulu faire d’une région géographique un ensemble économique cohérent et riche. Il a réussi. Ses successeurs ont bénéficié de sa cote et la région se prêtait à une expérience qui, si audacieuse fût-elle alors, a magnifiquement réussi ».
Pour nous ce fut différent. On a fait à Fès ce que l’on a pu. Mais nous n’avions pas la « cote ». Lyautey n’a jamais oublié l’accueil qui lui fut réservé les 17,18, 19 avril 1912 : il y eut des émeutes alors qu’il était dans la ville ; il ne l’a jamais pardonné à Fès.**
** Cette affirmation reprise par C. Houillon est inexacte : c’est grâce aux émeutes de Fès que Lyautey est nommé Résident général au Maroc ! Au moment des émeutes Lyautey était à Rennes. Un décret du 27 avril 1912 nomme Lyautey commissaire résident général de la République française au Maroc. Il arrive à Fès le 24 mai 1912 et les premières attaques des tribus berbères ont lieu la nuit suivante. C’est le général Gouraud qui dégage Fès le 28 mai libérant Lyautey, réfugié avec son état-major au Dar Mennhebi. Ce sont peut-être ces attaques de mai 1912 que Lyautey n’a pas pardonné … si l’on veut bien admettre cet argument comme seule explication de la « décote » de Fès.
Il a fait de Rabat la capitale. Les administrateurs ont fait le maximum. Gouraud était un homme charmant et de valeur. Puis il y eut la guerre et les chefs se sont succédé rapidement. Parmi les plus grands Maurial qui connaissait très bien le milieu marocain et la langue arabe, eut une influence considérable. Homme d’une haute culture, très diplomate, il avait lui aussi l’oreille de Lyautey. Et Fès allait son chemin en dépit des obstacles. De Chambrun, le colonel Simon firent une excellente besogne. La ville nouvelle grandissait, les rues et avenues étaient construites, téléphone et télégraphes modifiaient les conditions d’existence, l’essor était indiscutable.
Fès, la ville de Moulay Idriss n’est plus la capitale. Pendant qu’elle grandit autour d’elle le Maroc aussi se développe. Cet essor on le découvre au Conseil du gouvernement.
Nous nous y retrouvions venant de tous les horizons géographiques pour préparer le Maroc d’aujourd’hui. Les batailles homériques mais toujours verbales ne manquaient évidemment pas ! Comme aujourd’hui. On parlait surtout ports et routes. Peut-être a-t-on fait trop de ports. Chacun voulait avoir sa part pour sa région et chacun se défendait hardiment. Les Fassis se sont battus longtemps pour obtenir la ligne de chemin de fer Fès-Taza-Oujda : nous avons gagné et il ne semble pas aujourd’hui que l’on ait à s’en plaindre. On a senti peu à peu que la grosse industrie allait s’installer à Casablanca : j’ai toujours considéré que c’était dommage et surtout dangereux .

Gare du Tanger-Fez du chemin de fer à voie normale. Fin des années 1920.
Le présent quel est-il ?
« Les mêmes problèmes. Les mêmes batailles pour le même idéal. Des arguments analogues. Des résultats. Pour la génération de ceux qui peuvent dire « en 1920 la Ville- nouvelle n’existait pas, nous l’avons vue et aidée à naître », le chemin parcouru est très long. Des souvenirs qui s’envolent. La Ville-Nouvelle c’est une « unité » pour les urbanistes. Ce n’en est pas une pour les économistes. Ce n’en sera bientôt plus une pour les sociologues. Médina, Mellah, Ville-Nouvelle ne formeront plus qu’un bloc de Bab Ftouh à Dokarat, de Bab Semmarine à Kasba ben Debab. Cet ensemble, ce sont des consommateurs et des travailleurs. Parce qu’ils sont à Fès deux cent cinquante mille et dans la région deux millions il était logique que des industries s’installent à Fès. Il est logique de prévoir qu’elles se multiplieront ».
Léon Barraux et Christian Houillon, en 1953, sont optimistes sur l’avenir industriel de Fès.
Mais soixante-cinq ans plus tard on retrouve le « Fès se meurt ! Fès est morte ! N’entend-on pas souvent signer ainsi, brutalement, l’acte de décès de notre ville ? » de C. Houilllon.
En effet, en août 2017, dans le quotidien économique marocain l‘Économiste on peut lire sous le titre « Quel avenir pour une ville en faillite » : … « Le monde des affaires de la région Fès-Meknès tire la sonnette d’alarme. Fermeture d’unités industrielles, crise économique, insécurité et absence d’interlocuteur… sont les maux décriés par les élus de la Chambre de commerce d’industrie et de services (CCIS). Ces derniers sont atterrés … Les autorités locales et élues doivent agir d’urgence … Le désespoir économique et le marasme social gagnent une grande partie de la ville ». Un des membres de la CCIS déclare : » Fès est tristement connue par des projets lancés mais inachevés, arrêtés ou en cours de lancement ».
Quelques jours plus tard, sous le titre « Grogne générale à Fès », dans le même quotidien on lit : … « La ville de Fès est cliniquement morte. Ses élus sont dépassés et la situation des habitants est de plus en plus précaire ». C’est la conviction de bon nombre d’opérateurs économiques, militants associatifs et simples citoyens. Depuis quelques semaines, les élus sont la cible de toutes les critiques. Ils sont pointés du doigt pour leur « mutisme et inaction, l’absence de projets structurants, l’insécurité… ». Un seul mot d’ordre anime les débats : « Doit-on quitter cette ville et partir ailleurs? ».
Pour être complet le site Yabiladi signale le 29 août 2017 que le maire de Fès a décidé de déposer plainte contre le journal L’Économiste et son correspondant à Fès ; le maire dénonce la campagne de communication provocatrice visant « la ville, ses conseillers communaux et son président ». L’occasion pour lui de souligner que la mairie de la capitale spirituelle « veille à répondre aux attentes » des Fassis.
Il semble nécessaire que Fès se donne ou retrouve, en 2018, les moyens d’un développement économique offensif pour compter efficacement dans la compétition nationale marocaine.

Vue aérienne de Fez V-N dans les années 1950. Cliché centré sur la place Clémenceau (place Mohammed V).
Les commentaires sont fermés.