Cliché à la une : Vue sur la médina depuis le cimetière de Bab Ftouh. Vers 1920, j’ignore l’auteur. Sous les yeux de ces femmes de Fès qui avaient l’habitude d’aller en pèlerinage sur cette colline le vendredi après-midi, s’étalent les « petits cubes des maisons » de la ville blanche et immobile.

Vue du haut de la grande nécropole de Bab Ftouh, Fès dessine, en épousant le vallon, un arc au creux duquel le soleil levant emmagasine sa lumière. Dorés par le « Chergui », les petits cubes des maisons ont l’air de tombeaux. Au contraire, les mausolées des Sept Hommes et ceux des Docteurs, avec leurs dômes côtelés, semblent destinés à des vivants. On se trouve aussi à l’aise dans la nécropole que pressé, bousculé dans la cité.

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Cliché de Albert HARLINGUE, « Informations illustrées » Paris. Vers 1930, et intitulé improprement « Fès, les tombeaux des Sultans ». Il s’agit d’une photographie de la partie ouest du cimetière extra-muros de Bab Ftouh, appelée El-Kbab (les coupoles), en raison des nombreux mausolées qui y sont élevés. Le cimetière de Bab Ftouh est le cimetière par excellence des savants et des oulémas renommés de Fès.

La colline aux morts ne diffère pas énormément de n’importe quel autre fragment du bled. Rien n’y vient rappeler le tien et le mien. À peine se distingue-t-elle des collines voisines par une plus grande abondance de pierres. De ci, de là, un olivier s’y dresse, tordu par son démon, mais immuable, paisible. Le tout puissant maître de ce champ en use pour sa moisson comme le ferait n’importe quel fellah : l’herbe, plus haute au voisinage des dalles, les contourne, leur faisant un cerne sombre. Cette herbe envahit aussi les coupoles, pousse dans les interstices des petites tuiles vertes. Les corps semblent avoir été bus par l’espace sauvage. Seules les Koubbas veillent, distraitement, sur cette multitude déjà à demi confondue avec les choses ; la ville et le cimetière ne figurent qu’un accident à peine perceptible dès que l’on regarde au-delà. Le Zalagh, la plaine du Sebou, les masses du fond composent un ensemble vaste, tourmenté, silencieux, un peu amer. Éternel abandon – se dira l’homme venu du « sombre Occident » – éternel abandon de la créature dans les replis d’un bled austère, stérile !

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Cliché du Protectorat de la République Française au Maroc. Office marocain du tourisme. Photo J. Belin. Vers 1950. A côté des mausolées du cimetière de Bab Ftouh avec leurs coupoles blanches ou leurs dômes patinés, au milieu du vert soutenu des oliviers centenaires, on trouve éparpillés dans un désordre tranquille, stèles et tombeaux de familles anonymes et les innombrables sépultures des plus humbles qui donnent à la colline son aspect bosselé. Au fond le Zalagh.

Pour les « moûminin », les lignes entrecroisées des collines, des vallons, des montagnes, les couleurs, les élans, les balancements, tout concourt à faire du site de Fès un site de ville sainte. La ville, dans son vallon, brille à l’écart du reste du monde, « comme un œuf dans un nid », comme une topaze au doigt de l’Air. Les minarets figurent autant de grosses veines creuses, par où le sang des Cieux pénètre dans la cité et dans les cœurs, avant de s’aller perdre dans les épaisseurs terrestres. Les méandres de l’Oued Sebou, là-bas, rappellent le calme et la patience, et les perpétuels retours en arrière qui sont de mise quand l’enjeu de l’effort est l’éternité. Surtout, il y a, bordant l’horizon derrière l’oued Sebou, cette montagne en forme de table, légèrement infléchie en son centre, qui domine, trône gigantesque, les autres montagnes, et la plaine et le vallon d’Idriss. Depuis son enfance, il semble au Croyant que cette table représente la majesté de la Règle, élevée haut à l’Orient de la cité, maîtrisant par son calme le drame passionné des alentours, imposant à l’agglomération de tourner le dos à la noirceur, à la désolation atlantiques.

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Djebel Bou Iblane. Photographie aérienne 16 mars 1936. Pilote Sergent-Chef Gaudry, observateur Capitaine Breyton. « Il y a, bordant l’horizon derrière l’oued Sebou, cette montagne en forme de table, légèrement infléchie en son centre, qui domine, trône gigantesque, les autres montagnes, et la plaine et le vallon d’Idriss » La photographie est ainsi légendée : « … au nord la vue s’étend au delà du plateau du Saïs jusqu’à Fès, la vieille capitale… »

Chaque fois, dit-on, que naît un Fassi, Dieu fait naître en même temps dix Djeblis pour le servir ! C’est que tout Fassi se doit considérer comme une pierre du saint édifice de sa Cité. Tandis que le promeneur flâne dans le souk, à peine séparés de lui par l’épaisseur de quelques blanche muraille, par la bulle irisée d’un patio, des dévots, un saint peut-être, sont en prière. Des centaines, des milliers de gens y rêvent de la « sakinah » de la Paix. Même la vie de libertins se trouve réglée par la religion, depuis le lever jusqu’au coucher, comme dans nos monastères. Pour qui sait la voir, Fès demeure la servante de ce que nous appelons le Verbe de Vie et le Musulman, la Parole. Le porteur d’eau y donne gratuitement à boire à qui ne peut le payer.

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Porteurs d’eau. Cliché des années 1930, anonyme, mais probablement de Belin

Tous les artisans ont pris l’engagement de ne travailler que « pour Dieu ». Ceci est un symbole. Il est, par exemple, des tanneurs dont la vie se passe à courir, demi-nus, sur le bord des cuves pleines de matières nauséabondes et qui ne manquent aucune des cinq prières, pour qui il n’est de joie et d’espoir, comme ils disent, qu’en Dieu le Très-Haut. On en pourrait dire autant des autres corporations. La fierté de Fès est faite des fiertés de milliers de milliers de travailleurs actifs, sobres, amoureux des « caïdas », heureux d’offrir leurs peines à Dieu. Voilà ce qui fait de Fès la subtile, plus encore que le mystère de ses cent mosquées, de ses médersas, de sa vieille Université, de ses zaouïas aux ramifications innombrables, plus encore que la fièvre de ses tolbas, de ses fqih, de ses théologiens, une vraie ville d’Islam. Le passant croit y voir, comme dans n’importe quelle ville, des hommes travaillant pour des hommes. Ce n’est là qu’une apparence. Un musulman ne doit travailler que pour Dieu. En fin de compte, il se trouve que ce n’est pas une si mauvaise façon de travailler pour les hommes.

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Photographie anonyme et non daté, vers 1940. Sur le cliché, deux ouvriers manipulent à la perche des peaux, au dessus des fosses à chaux. En toute saison, à moitié nus, vêtus d’un pagne de tissu grossier, ces ouvriers passent des heures dans l’eau plus ou moins froide, piétinent des peaux dans des bains de fiente, ou les foulent au pied dans les « merkel » pour leur faire dégorger la chaux qui brûle les jambes.

Article de François Bonjean dans la revue Nord-Sud n° 26. 1936. Nord-Sud est une revue mensuelle illustrée d’informations marocaines publiée de 1932 à 1938.

François Bonjean est un écrivain-voyageur qui ne s’est pas contenté de rouler sa bosse des rives de l’Atlantique à celles du Pacifique. Dans les pays où il a séjourné, il n’a pas cessé de garder le contact avec la jeunesse orientale. Il a enseigné la littérature française au Caire, à Alep, Pondichéry, Constantine, et au Maroc, où il s’installe définitivement, à Fès, Marrakech et Rabat. Il a été professeur au collège Moulay Idriss à Fès, membre des « Amis de Fès », conférencier apprécié et auteur de nombreux articles dans les journaux et revues marocains. À Rabat, il participe au cercle intellectuel des « Amis des Arts et des Lettres » avec Henri Bosco et Gabriel Germain. Il décède à Rabat en mai 1963.

Parmi ses livres écrits au Maroc :

Confidences d’une fille de la nuit. Éditions du sablier. 1939

Reine Iza amoureuse. Éditions du Milieu du Monde. 1947

L’Âme marocaine vue à travers les croyances et la politesse. Éditions Draeger frères. 1948

Au Maroc en roulotte. Éditions Hachette. 1950

Les contes de Lalla Touria : Oiseau jaune et Oiseau vert Éditions Atlantides. 1952