Image à la une : Cliché antérieur à l’incendie. Les mamounis de roseaux qui ombragent les souks (à gauche) et couvrent le Talaa Kbira entre le souk au henné et la médersa Attarine.
J’ai retrouvé l’article publié dans la revue mensuelle France-Maroc, du 15 septembre 1918 par Thunimont. Cet article a été repris dans l’hebdomadaire Le progrès de Fez du 3 juillet 1938, à l’occasion du vingtième anniversaire de l’incendie.
On est en plein solstice d’été. C’est le 21 juin, douzième jour du mois de Ramadan. Le vent chaud dit chergui dessèche l’air. La précédente journée a paru d’une longueur démesurée. La défense de boire, de manger, et de fumer l’a faite sembler plus longue encore.
Aussi l’heure du dernier Maghrib a-t-elle été saluée avec joie. On a dénoué le jeûne en absorbant avec délices le contenu d’un grand bol de délicieuse harira épicée. On a ensuite grillé de nombreuses cigarettes en buvant le thé à la menthe. À dix heures du soir on a pris un consistant repas et allongé sur de moelleux matelas on a devisé en famille, cependant que des joueurs de clarinettes, juchés sur le chemin de ronde des minarets lançaient dans l’atmosphère un peu rafraîchi leur airs aigus et nasillards et que les muezzins aux voix chantantes psalmodiaient des louanges à l’adresse du Seigneur et de son prophète. À deux heures du matin les neffars ont fait retentir leurs trompes, les deqqaqs ont heurté aux portes pour réveiller ceux qui ont pu s’endormir et leur signaler que le moment est venu de prendre un dernier repas avant l’aube proche. On s’est donc remis à table et aussitôt après, on s’est endormi, inerte, anéanti…

Dessin de Cerny, dans France-Maroc avec cette légende : la rue Moulay-Idriss telle qu’elle apparaissait, avant l’incendie, aux visiteurs étonnés de retrouver si près de la France, un coin du Moyen Age.
Il est cinq heures du matin. Tout le monde dort d’un profond sommeil. Et un événement d’une gravité exceptionnelle vient de se produire : un incendie ravage les souks, les étranges et merveilleux souks de la Médina. La rumeur s’en propage lentement. Mais est-ce croyable ? Moulay Idriss ne veille-t-il pas sur eux ? Et pourtant le fait s’est déjà vu. Le souk Attarine fut entièrement détruit il y a quinze ans à l’époque de Moulay Hassan. Des chroniqueurs arabes rapportent aussi qu’il y a des siècles, on eut plusieurs fois à déplorer pareil malheur. Ceux qui tiennent boutique à la Kissaria se lèvent enfin, suivis de parents et d’amis. Ils n’en croient pas leurs yeux : le feu s’est rapidement propagé, les flammes courent sur les mamounis de roseaux qui ombrageaient les ruelles. Que faire devant un pareil fléau ? Sauver au moins ce que l’on pourra. En grande hâte on arrache les volets des échoppes encore indemnes, on extrait quelques paquets de marchandises et surtout la petite corbeille d’alpha ou la petite caisse de bois où est caché l’argent. Des individus qui disent être des hommes de bonne volonté s’offrent. On accepte tous les concours et les paquets de draps, de cotonnades etc. sont rapidement enlevés.

Souk des cotonnades à la Kissaria. Cliché des années 1920.
Pendant ce temps, les pompes des divers quartiers de la ville sont mises en batterie, bientôt suivies de celles des différents services militaires de la garnison. Les autorités locales, françaises et indigènes ont accouru. La situation est claire : en même temps qu’il faut pour circonscrire l’incendie, il convient de rétablir l’ordre. C’est vite fait. Les pillards – ils sont nombreux – sont arrêtés et conduits en prison, on fait évacuer la Kissaria et on combat méthodiquement le sinistre.
À huit heures, tout danger est conjuré. La mosquée de Moulay Idriss, un moment menacée est préservée. La grande mosquée de Karaouiyine, la médersa Attarine et le Maristan ou hospice des aliénés, monuments historiques de premier ordre, sont hors d’atteinte.

Cliché Flandrin. On peut voir que les souks de la Kissaria (au premier plan) et le sanctuaire de Moulay-Idriss sont mitoyens.
L’eau arrive de tous côtés, à flot, et jaillit sur les ruines fumantes. Bien encadrées, des équipes de travailleurs indigènes font tomber les mamounis des souks voisins, abattent les murs et les terrasses des boutiques brûlées. La flamme dévastatrice ne se propage pas davantage. Tel est l’effort du 21 juin, de la nuit et de la journée suivante.
On compte les boutiques détruites il y en a 730 appartenant aux souks des épices, des tailleurs, des tellis, des haiks, des passementeries, des soieries, des parfums, des bijoux, des cotonnades, des draperies, des babouches.
On procède maintenant au déblaiement avec méthode. Après avoir sommairement débarrassé les rues des matériaux qui les encombraient, on explore les magasins. Le travail s’effectue en présence de leurs locataires et d’adouls. On retire tout ce qui a été épargné par le feu : marchandises, argent, bijoux. On découvre ainsi dans le fatras des loques consumées, des douros ou simplement noircis ou détériorés et agglomérés par un commencement de fusion : quelques fois aussi des billets de banque intacts ou incomplètement carbonisés ; beaucoup d’autres malheureusement se sont en allés en fumée, exceptés ceux qui fort rares étaient enfermés dans des coffres forts. Depuis 1912, la Kissaria était devenue si sûre qu’on y gardait toutes les valeurs.
Au premier jour, la reprise du commerce a été mise à l’étude. Deux commissions se sont formées. L’une recherche les endroits où les marchands sinistrés pourront s’installer : à l’heure actuelle, 200 boutiquiers sont déjà en mesure de livrer au détail des marchandises à leurs clients. L’autre se préoccupe de la construction des souks. On nous affirme que le plan primitif sera rigoureusement suivi et que la nouvelle Kissaria conservera tout son caractère et qu’elle sera réédifiée dans trois mois. C’est de bon augure.

Cliché Sixta. Années 1930. Souk des ceintures
On ignore encore le chiffre des pertes ; il est, certes, très élevé : c’est l’équivalent de l’un des grands magasins de Paris qui a été la proie des flammes. Toutefois les stocks étant très importants à Fès, la répercussion de l’incendie sur le marché marocain sera peu sensible.
Nous ne manquerons pas de signaler en terminant l’accord parfait qui n’a cessé de régner entre Français et Fassis. Ces derniers ont pu se rendre compte, une fois de plus, de la valeur de notre organisation, de la promptitude et de l’élan de nos secours : ils disent bien haut que sans nous le sanctuaire de Moulay Idriss et peut-être une bonne partie de Fès-el-Bali seraient en cendres à l’heure actuelle.

Cliché Flandrin. Fin des années 1920. Le souk aux soieries
Merci la France !!!! pourtant « des chroniqueurs arabes rapportent aussi qu’il y a des siècles, on eut plusieurs fois à déplorer pareil incendie » écrit Thunimont et dans ces moments-là, le sanctuaire de Moulay-Idriss et les autres monuments historiques voisins ont été épargnés et les Français n’y étaient pour rien !
Voir aussi La grande Kissaria en 1919
Le Courrier du Maroc, du dimanche 26 septembre 1954, titre : « Gigantesque incendie. La Kissaria totalement détruite. 400 boutiques ont été la proie des flammes. 1 milliard de dégâts. 3 pompiers blessés » à la suite d’un nouvel incendie à la Kissaria le 25 septembre 1954.
C’était la troisième fois depuis 1918 qu’un incendie éclate à la Kissaria (la seconde s’étant déroulée en 1945, près des souks Attarine). Les dégâts sont importants et on évoque même la ruine complète de la Kissaria où le feu avait éclaté vers 12h45, s’étendant très vite, gagnant un souk après l’autre avec une telle rapidité qu’elle parut simultanée aux premiers observateurs. Il n’y a eu aucune victime à déplorer car les commerçants avaient interrompu leurs activités pour aller déjeuner.
400 magasins de tissus, 100 boutiques de babouches, 60 bijouteries et deux immeubles d’habitation sont anéantis, et les dégâts se chiffrent à près d’un milliard de francs. Sur la cause du sinistre lui-même, la seule thèse avancée est que le feu fut causé par un court-circuit dans la boutique d’un babouchier.
Pour certains, c’est la « main de Dieu » : « C’était ici qu’était la richesse, c’est pourquoi Dieu frappa ces lieux ».
Pour d’autres la main est plus laïque : « Incendiée une première fois pendant la période mérinide par la corporation des tanneurs qui jalousaient la réussite des commerçants (dont une partie était de confession juive) puis en 1954 (à la veille de l’indépendance) par les autorités du protectorat qui voulaient mettre un coup d’arrêt aux revendications nationalistes des commerçants l’ayant surnommée « Alkifah » en référence au combat mené contre la présence française au Maroc ». Samir El Ouardighi dans un article du 28 mai 2017 dans Médias 24 « La rénovation de Kissariat Al Kifah, point de départ de grosses fortunes marocaines », article où il rendait compte de la réhabilitation de la Kissaria par l’architecte fasi Rachid Haloui.
Je n’ai pas pu à ce jour avoir confirmation de cette hypothèse concernant la cause de l’incendie de 1954, dont, bien entendu, il n’est pas fait état dans les journaux de l’époque. Certains de mes amis fasis connaissent cette version, ont entendu parler d’une éventuelle origine non accidentelle mais ne peuvent la confirmer. Le journaliste auquel j’ai adressé un courriel il y a plusieurs mois ne m’a pas répondu. Je continue à chercher et je ferai un article sur l’incendie de la Kissaria en 1954.

Kissaria réhabilitée. Septembre 2017. Souk aux babouches.