Image à la une : vue générale sur la ville de Fès et en arrière plan le Zalagh et le pays Lemta.

Le Lemta est pour les Fassis, le pays montagneux dominant Fès au Nord et formé par le Djebel Guebeb et le Djebel Zalagh.

À l’origine cette région était occupée par les Berghouata, Bercuatae des Romains. Vers le 6 ème siècle vinrent s’établir parmi eux des berbères de Numidie : Maghila et Ouchetata. En 704 Moussa ben Noceir ruina la kelaa des Maghila, en massacra une partie, et le reste embrassa l’islamisme, mais peu à peu quitta le pays et se fondit dans d’autres tribus. Vers 800, commença en outre le dépeuplement de cette campagne au profit de la ville de Fès dont Idriss II faisait une capitale. En 1060 l’historien El Bekri mentionne pour la dernière fois les Maghila (Guebeb) et les Ouchetata (Zalagh).

Au onzième siècle, les Almoravides, originaires de l’île de Tidra, dont la localisation est incertaine  (Sénégal ou Mauritanie selon les sources), entreprennent la conquête du Maroc, de l’Afrique du Nord et de l’Espagne. Ce sont des berbères Senhadja dont une des tribus, les Lemta ou Lemtoud du nom de leur totem, le Lomt, antilope mohar, rallie leur mouvement et forme le noyau de la fameuse armée almoravide.

Ces Berbères portaient un voile qui couvrait la partie inférieure de leur visage, le litham qu’ils ne quittaient jamais et méprisaient fort les gobe-mouches, au visage découvert !

Youssef ben Tachefine, fondateur de la dynastie, prend Fès, accompagné du contingent Lemta. Abou Merouane El Ouarrak  rapporte ainsi cette conquête : « En 464 de l’hégire (1069 J.-C.), Youssef ben Tachefine attaqua les Zénètes, qui avaient alors pour rois El Yazfachi et son fils El Mehdi. Il entra dans leur principale citadelle (il s’agit de Kelaat El Mehdi sur le Mdez) ; de là il razzia les Sedrata et les Fendlaoua, prit Sefrou et entra dans Fès. Puis il se dirigea vers Outat el Hadj et Oujda… 

Cette conquête de Fès ne va pas sans dommage : les vainqueurs massacrent leurs ennemis zénètes et mettent la ville à sac. À peine installé, Youssef ben Tachefine est sensible au paradoxe des deux villes accolées (les deux villes des deux Idriss : Madinat Fâs et el’Aliya voir Fès et sa création) et fait réunir les deux cités séparées par l’Oued Fès, dans une seule et même muraille d’enceinte, ensuite refaite et terminée par les Almohades. La Kasbah El Anouar, est construite alors au-dessus de la ville, la dominant pour la mater, comme plus tard les Saadiens devaient construire le Borj Nord et le Borj Sud. Le rempart Ouest passait à hauteur de Souikat Ben Safi mais englobait néanmoins Aïn Aslitten.

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Fès et ses remparts. Cliché anonyme depuis le cimetière de Sidi Ali Mzali,

Fès, devient la base d’opération d’un grand empire et d’un empire guerrier. Mais Youssef ben Tachefine se méfie de Fès, ville frondeuse qui avait tenté de se soulever, c’est pourquoi il  laisse à demeure, pour surveiller la ville, une fraction de ses fidèles Lemta, hommes sûrs et guerriers éprouvés qui le suivaient depuis le Sahara Maurétanien. Il leur attribue les terres qui portent encore aujourd’hui leur nom, le Lemta, pays montagneux au Nord et aux portes de ville, constitué par le Zalagh et le Djebel Guebgueb.

Les Lemta reçoivent en apanage les terres à défricher du Djebel Guebgueb. Quelques noms de lieux se sont perpétués depuis ce temps comme le Kemkoum Slougui ou le Khendek Sedderouagh que cite déjà en 1069 le géographe El Bekri. Il ne semble pas que les douars se soient édifiés au fond de l’Oued Maleh, non plus que sur les crêtes, mais plutôt sur les pentes des montagnes. El Bekri appelle « Plaine de Mohalli », le plateau qui s’étend en débouché de l’Akbat El Mesajine (pour lui l’Akbat El Afareg) vers la ville. Les Lemtouyines formaient encore le quartier nord de celle-ci, lorsque furent construites Bab Guissa et Bab Mahrouk et, à Khendek Sedderouagh, la piste venant du Nord se partage en deux branches desservant chacune des deux portes.

En 1326 J.-C. encore, le Roudh El Qirtas précise que le bois des forêts s’accumulait chaque matin devant les portes. Mais il allait bientôt se raréfier, les térébinthes étant remplacés par les oliviers qu’il n’est pas question de brûler dans les fours.

Il y avait alors déjà longtemps, que la Seguia Lemtgine avait été creusée par ceux qui lui donnèrent leur nom, pour irriguer leurs jardins et patios de la ville. En ville, la séguia irrigua particulièrement les plantations de grenadiers qui donnèrent leur nom au quartier Zekak En Rouminane, où l’on trouve également quelques très vieilles vignes dans le dédale des ruelles. La partie supérieure du quartier non bâtie, est devenue le cimetière de Sidi Ali Mzali, contenant des tombes extrêmement anciennes.

Là commencent, avec les fortes pentes de la colline, les grottes creusées de main d’homme dans les falaises, dès avant l’arrivée des Lemta, car là a été prise dès l’origine la pierre dont sont construites les maisons de la ville.

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Grotte dans les falaises sous les tombeaux mérinides. Vers 1930 Cliché anonyme

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Autres grottes habitées par une population de pauvres. Cliché anonyme

En arrière du Khef El Azba et de l’Oued Maleh, les Lemta établirent leurs cultures à partir de  de Ben Slaka, ainsi que sur le versant opposé de l’oued, où une source qui alimentait une séguia (qui existe encore et coupe la route du Tour de Fès) permit la création de jardins variés. Au-delà, ce sont les pentes du Guebgueb, s’élevant vers Sidi Ahmed el Bernoussi et la crête de Bouib Er Rih, les Portes du Vent, parsemées de douars d’argile dans les oliviers, constructions en pisé qui se sont succédé à travers les temps les plus anciens ne laissant que des vestiges à peine repérables. Les orages se déchaînent avec une rare violence dans la montagne, les eaux en ravinent profondément les flancs et emportent tout ce qui se trouve sur leur passage. Au Nord de Sidi Ahmed El Bernoussi se trouvent des vestiges de fondations. El Bekri, au XIème siècle dit que la piste de l’Oued Maleh passe entre les « châteaux » du Zalagh et de l’Ourtiza. De ce dernier, il ne reste rien, même pas le souvenir, les anciens occupants ayant fait place aux nouveaux arrivés et les terrains ayant changé de propriétaires. (Le « château ruiné » du Guebeb pourrait être Seggoumah, l’ancienne Kelaa des Maghila, berbères chrétiens qui s’étaient installés, vers l’an 700, dans la région avec les berbères Aouréba, eux aussi chrétiens).

Ces guerriers-cultivateurs, attirés par la vie citadine, deviennent commerçants et font exploiter leurs terres  par des « azzabs » – fermiers – souvent originaires du Rif. Seul le nom devait rester, perpétuant le souvenir de ces sahariens voilés, de ces chameliers qui s’arrêtèrent à Fès, leurs frères poursuivant les conquêtes à travers l’Espagne. (D’autres contingents, Lemta ou Guezoula, furent placés en Andalousie. Cordoue reçut une milice Lemta. Et l’on connaît à l’est de Velez de Frontera et du lac de Janda, un village dit Alcala de los Cazules, qui est une ancienne Kelaat El Guezoula). Les Lemta demeurés à Fès se sont fondus dans le creuset de cette ville et ayant adopté le costume des fassis, les voiles sahariens ne se voyaient bientôt plus dans les rues.

La fondation de Fès-Jdid au début de cette époque de 1276, prouve que déjà la ville s’étendait vers la hauteur, vers le plateau, et avait déjà atteint la Kasbah El Anouar. Le Dar El Makhzen s’établissait plus haut et le sultan laissait à la disposition de ses frères le Bit El Khout, emplacement de l’actuel collège Moulay-Idriss. C’est pendant la période almohade que s’était faite cette transformation.

En même temps, aux flancs du Zalagh, la forêt de pistachiers-térébinthes, dont il subsiste quelques bosquets témoins, fait progressivement place aux champs d’orge et d’olivettes. Les pressoirs à huile, d’un modèle antique, demeurent un souvenir de la valorisation du territoire entreprise jadis et gagnée sur la forêt de térébinthes. L’arbre a remplacé l’arbre.

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Pays Lemta : les pentes du Guebgueb, en direction de Fès avec les champs d’orge  et d’olivettes. Cliché personnel pris depuis Sidi Ahmed el Bernoussi, en octobre 2017.

Les racines de ses arbres retenaient sur les pentes du Guebgueb la terre arable  et sans l’olivier, il y a longtemps que ces montagnes seraient complètement dénudées. Son importation est-elle due aux « azzabs », aux fermiers rifains ? Ou sont-ce les Lemta qui, restés en relation avec leurs frères installés en Andalousie, l’en ont rapporté ? Cette dernière hypothèse paraît la plus probable, car la forêt de térébinthes a dû tomber sous la hache des bûcherons au XIIIème et XIVème siècles de notre ère, époque du développement maximum de la ville de Fès. C’était en même temps celui du repli en Espagne. L’apport de l’olivier semble, dans cette montagne, remonter à cette époque. Il y a fourni la principale production : l’huile. Les Lemta, qui ne formaient plus une milice depuis les Almohades, furent alors des producteurs d’huile.

Quant aux voilés, qui n’étaient plus les maîtres depuis le changement de dynastie – en 1145 les Almohades et Abdelmoumen se sont emparés de Fès -, ils étaient devenus des citadins, des Fassis semblables à tous les habitants de la ville. Leur quartier bénéficiait de deux sources excellentes : Aïn Aslitten et Aïn Allou. Les Aslitten étaient une tribu zénète. C’est probablement au temps des émirs zénètes, Guissa et Fotouh qu’une de leurs fractions occupa cet emplacement, après Moulay-Idriss et avant les Lemta, qui furent leurs successeurs dans ce quartier.

Par la suite, les sultans firent faire un captage et une distribution par canalisation de l’eau de ces sources qui alimentent encore un certain nombre de maisons où les citadins ont aménagé des jardins dans leur propriété.  L’Aïn Aslitten courait à l’origine dans le ravin que barre le rempart almohade, le franchissait pour s’élever vers le borj Nord et le café des Mérinides. C’est là précisément un secteur de grottes anciennes, car on y trouvait une grotte dite de Sidi Chamarouche, caractérisée par un rite naturiste pré-islamique, que le passage des rigoristes almoravides n’avait pas fait disparaître.

Fès vue d'une grotte

Vue sur Fès et les remparts d’Aïn Aslitten, prise d’une grotte, située sous le borj Nord.

Du reste, ces puritains croyants ne faisaient pas autant la chasse à ces rites naturistes qu’aux hérésies et schismes de l’Islam qui, depuis le VIIIème, avaient fleuri dans le Maghreb Extrême. Malékites convaincus, après avoir anéanti l’hérésie des Berghouata, ils attaquèrent les Chiites  et les firent disparaître de l’Afrique du Nord qui devint exclusivement Malékite : ils ont donné au pays une unité religieuse qui ne s’est jamais démentie par la suite.

Par contre, à Fès par exemple, la présence des Lemta ne fit pas disparaître la grotte de Sidi Chamarouche que visita René Basset qu’il décrivit et qu’effondrèrent les carrières du Meqtâ ; pas plus que quelques rites naturistes de la montagne qui à la période maraboutique se cachèrent sous le nom de quelque saint musulman. Car à côté des véridiques Sidi Ahmed El Bernoussi et Sidi Ali Mzali, bien d’autres comme Sidi Ali Chouch près de  Bouib Er Rih, Sidi Abdelkader Jilani blotti dans la crête du Zalagh, sont des noms décorant un vieux « kerkour » (cairn) berbère, un ancien haut lieu de rite naturiste.

Beaucoup de ces cultes antiques ont fait place depuis des siècles aux manifestations de l’Islam, qui sont seules connues des populations actuelles et ont totalement recouvert les antiques croyances berbères.

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Sidi Ahmed el Bernoussi. Cliché personnel 2017

À partir de  l’époque almohade, le système des « azzabs » venus des tribus du Nord est instauré  et il n’a plus changé. Là comme ailleurs au Maroc la coutume s’est fixée, immuable. Aujourd’hui encore le Lemta, tout entier constitué de propriétaires, appartient pour la plus grande part à des Fassis qui font exploiter leur terrain par les « azzabs » originaires des tribus rifaines.

Ces propriétaires fassis ne sont naturellement plus tous des Lemta. Au cours des siècles, bien des ventes de terre ont été passées de Fassis à Fassis ou même avec de nouveaux venus assez riches pour acheter. C’est ainsi que de 1508 à 1512, le jeune Léon l’Africain passa tous ses étés dans une propriété achetée par son père, un riche musulman de Grenade réfugié, après la prise de cette ville, à Fès. Aujourd’hui ces olivettes et ces champs appartiennent à d’autres Fassis qui ne descendent aucunement des Lemta et qui les ont rachetés en dixième ou vingtième main.