Image à la une : la source de Ras El Ma et les vestiges de la vieille kasbah. Vers 1920

Ce texte est celui d’une conférence-promenade faite par Pierre Bach aux « Amis de Fès » en 1953.

La source de Ras El Ma est une source vauclusienne. Elle paraît alimentée par des nappes descendant souterrainement du Moyen Atlas (parages de Daïet Ahoua) à travers les couches calcaires et perméables de ces causses qui forment le plateau marocain. Il faut ajouter que son débit a beaucoup diminué depuis quelques années, depuis la sécheresse de 1945.

Cette source n’est d’ailleurs pas la seule à alimenter l’Oued Fès. En aval on rencontre à faible distance l’Aïn El Atrous, puis l’Aïn Kébira, l’Aïn Bergama Srira qui tombe en cascatelles et de nombreuses autres résurgences de caractère vauclusien.

Celle-ci sort de la roche pour alimenter un bassin naturel où bien des Fassis viennent se baigner encore, et que domine la vieille kasbah aujourd’hui abandonnée. Depuis les Saadiens et même les Mérinides, Ras El Ma fut une étape pour les méhallas, les armées du sultan, la première étape au départ de Fès (la route passait ensuite par le Pont portugais de l’Oued N’Ja). De là, la construction de cette kasbah où, sous Moulay Ismaël, une garnison de Bouakheur, de la milice nègre, gardait la route de Meknès et assurait la sécurité. Cette route, le Trik Soltane, n’était autre d’ailleurs que l’ancien limes, route romaine venant depuis le Souq Djemaa El Gour, comme l’ont prouvé les photos aériennes prises à l’initiative du général Duval.

Aujourd’hui, non seulement la sécurité règne depuis de longues années, mais un secteur de colonisation s’étend tout alentour : Douïet, Ras El Ma, Bled Ouazzani, Bethma Guellafa.

Ras el Ma642 (1)

Détail d’une carte au 1/200 000 des exploitations agricoles de la région de Fès. Carte non datée.

Toutefois, le cours des eaux forme un lit de rivière, domaine public de l’État. Herbes et arbres en font un long ruban de verdure où dominent joncs et eucalyptus, et qui se dirige vers la ville, car cet oued c’est l’Oued Fès. Ce sont ces eaux qui ont permis la formation de la grande cité. Cette source est celle d’amont, d’où son nom de Ras El Ma, la tête de l’eau.

Non loin d’ici, vers le Bou Rkeiss, se dressaient encore récemment les vestiges d’un minaret, qui ont fini de s’effondrer il y a quelques années à peine. D’après la légende Moulay Idriss aurait adopté cet emplacement tout d’abord pour sa capitale, puis l’aurait abandonné après avoir fait construire une mosquée.

Du côté de l’aval nous voyons une pépinière des Travaux publics précédée d’un enclos pour la destruction des moineaux,  puis une ferme de colon celle de M. Pierre Kraemer. Une courte promenade sur les berges de l’oued vous convaincra sans peine de leur charme, assez bucolique du reste.

On comprend que partant du Bou Rkeiss, encaissé, plus sévère, Idriss II ait été porté à descendre le cours de l’Oued Fès, puis ait adopté pour sa fondation le point où ayant reçu tous ses affluents il présentait le débit maximum. Toutefois, rien ne prouve la véracité de la légende que je viens de vous rapporter, et il est peu probable qu’un minaret en pisé construit sous Idriss II ait tenu jusqu’à nos jours. Ces ruines portaient le nom de Soumaâ Meguerreja. D’autre part, en aval, on voit un bassin très ancien, Bergama Srira. Ce sont là probablement des constructions séparées, comme cette vieille kasbah et s’échelonnant dans le temps.

De nombreuses tribus, les Beni Bahloul,  les Beni Basil,  les Metghara, les Aït Ndir, se sont succédées en ces lieux.

Les Metghara en particulier dont une fraction s’était établie au Souk El Khemis de Soumaä Meguerreja, méritent une mention spéciale, ils appartiennent aux tribus berbères habitant le Maroc dès avant l’arrivée des Berbères algéro-tunisiens. À l’époque primitive le Maroc était occupé par les Masmouda pour la moitié du Sud, par les Ghomara pour le Rif, les Berghouata pour les plaines du centre, et les Metghara et Beni Yazra pour le Moyen Atlas. Le Souk EL Khemis des Metghara dans la région où nous sommes était encore connu à l’époque de Léon l’Africain, c’est à dire au XVIème siècle de notre ère, ainsi que l’établissait dès 1906 l’éminent orientaliste Louis Massignon. Vous voyez donc que cette contrée fut toujours habitée car ses eaux abondantes attirent les races humaines et les tribus.

La dernière est celle des Sejaâ, commandée par le Khalifa Bouchta, caïd Raho, cercle de Fès-banlieue, tribu arabe comptant actuellement 7 850 personnes, installée là par les Sultans, pour tenir la plaine de Fès à Meknès en liaison avec les Arabes du Saïs et tenir tête à la dissidence des Beni Mtir (on disait alors Aït Ndir, nom amazighe), Aït Seghrouchen d’Immouzer et Aït Youssi. On voit qu’avant le Protectorat, les Sultans avaient de fortes raisons de conserver un fort et une garnison à la tête de l’eau de l’Oued Fès, ne fût-ce que pour éviter que cette eau précieuse pût être empoisonnée ou détournée. Le dernier combat fut livré à Ras El Ma en mai 1911 par la colonne Moinier pour dégager Fès qu’assiégeait le caïd Aqqa Boubidmani, des Aït Ndir.

Louis Capperon, dans « Au secours de Fès » Éd. Charles Lavauzelle. 1912, écrit le 20 mai 1911 : » … d’après les renseignements recueillis, il y a de gros contingents hostiles campés à Ras-El-Ma … » mais le 21 mai, il écrit :  » Fès, enfin nous y voilà ! Mais nous sommes arrivés sans bataille, la canne à la main et cela gâte un peu notre bonheur, car nous sentons bien que le résultat cherché, le châtiment des rebelles, n’est pas obtenu … Il n’y avait plus un chat dans toute la plaine du Saïs, les harkas s’étaient dissoutes le matin même et les rebelles étaient rentrés chacun chez soi pour y attendre les événements. Ce fut une déception générale ». J’espère que non … mais pas de dernier combat donc à Ras El Ma, en mai 1911.

Nous noterons en passant que la légende attribue également à Idriss II un autre projet de fondation de sa capitale à l’Aïn Haïmeur, grosse source entre les routes de Sefrou et Immouzer. Il est à remarquer que ce sont précisément l’Aïn Haïmeur et le Bou Rkeiss qui avec l’Aïn Chkeff ont été captées pour l’alimentation de Fès en eau potable. Ce qui prouve que les recherches d’Idriss II pour établir l’emplacement de sa future capitale portaient avant tout sur la présence d’une source importante et potable. Il ne s’agissait pas d’amener l’eau à la ville, mais de construire la ville là où il y avait de l’eau en abondance suffisante pour une nombreuse population. Ras El Ma n’aurait pas suffi, mais l’Oued Fès en aval présentait cette abondance.

Il va recevoir au long de son cours bien des affluents : les deux Aïn Berghama, l’Aïn El Khadra, l’Aïn Senired, l’Aïn El Karia, l’Oued Smen, l’Oued Chkeff, etc., les eaux de Douiet. Vous n’avez devant vous qu’une faible partie de ses eaux. Mais elle a la valeur d’un symbole, parce qu’elle est Ras El Ma, la tête de l’eau de Fès la nourrice tutélaire de la capitale d’Islam moghrebin.

Je vous propose de parcourir rapidement ces berges devant nous, de gagner l’ombre reposante de leurs arbres qui se penchent sur une eau limpide, et d’évoquer l’époque lointaine où dans cette plaine encore déserte du Saïs, les eaux de Ras El Ma partaient divaguer en marécages. Car vous le savez, ces marécages entourèrent Fès pendant longtemps, la ville de Fès-Jdid faisant du bas Saïs une éponge qui ruisselait par de nombreux arroyos de l’Oued Fès à travers la conque de verdure où Idriss II créa sa cité. Ici également, une végétation plus puissante à coup sûr entourait ses bords, au temps où Idriss cherchait un emplacement de capitale, comme celui encore plus lointain où l’armée romaine établissait sa frontière d’occupation. Des squelettes d’éléphants ont été découverts non loin d’ici, au Bou Rkeiss, et on le sait l’herbivore éléphant exigeait pour vivre une épaisse savane qui a fait place aux cultures dont nous sommes environnés.

Oued Fez

L’Oued Fez, cliché Bouhsira vers 1920, en direction de Fès.

Voir à propos de l’Oued-Fez : Oued-Fez et sur la fondation de Fès : Fès et sa création