Image à la Une : Sidi Mohammed Ben Youssef en 1927
Dans son article sur l’intronisation du Sultan Sidi Mohammed Ben Arafa, (voir Le Sultan Mohammed VI), Michel Kamm mentionne celle, en 1927, du Sultan Sidi Mohammed Ben Youssef, à laquelle il a assisté. À l’occasion du retour au Maroc de Mohammed V, le journaliste dans un article du 18 novembre 1955, du Courrier du Maroc, relate cette intronisation. Je n’ai pas trouvé l’article d’origine … s’il y en a eu un, et dans quel journal ? Le Courrier du Maroc, quotidien de Fès, n’a été créé qu’en 1929.
Pour rappel : Moulay Youssef, le premier Sultan du protectorat (1912), décède subitement à Fès le 17 novembre 1927. La question de la succession se pose à Théodore Steeg, le Résident général, qui doit choisir entre les quatre fils du défunt sultan : Moulay Hassan, Moulay Idriss, Moulay Abd al-Salam et le jeune Sidi Mohammed qui avait à peine 17 ans lors de son intronisation le 18 novembre 1927.
Le 18 novembre 1927, j’ai vu Mohamedi devenir Mohammed V.
Vingt-huit ans de cela et je revois la scène comme si c’était hier. Matinée pluvieuse, ciel bas, encadrement triste d’une grande place vide, mal pavée, entre les arcades de la Makhzenia où, vers la droite, les « beniqa » des vizirs baillaient de leur porte ouverte sur d’étroits locaux vétustes.
Les officiels étaient là, attendant discrètement et à l’écart le terme d’une décision que l’on supposait en balance. Il y avait M. Marc, conseiller du Gouvernement chérifien ; M. Courtin, chef des Services municipaux, un officier de l’État-major (M.Savin je crois) et le capitaine Wallerand, chef de musique de la Légion, venu avec la troupe, toute entière, à l’abri de la pluie, sous les arcades.
M. Louis, directeur de « La Vigie » et moi-même étions les seuls témoins de presse. Tous les reporters des grands journaux qui avaient assisté la veille, aux obsèques de S.M. Moulay Youssef, étaient repartis, ignorant la durée d’un interrègne et emportant dans leur souvenir, ou sur les plaques photographiques (on ne parlait pas encore de flash) l’impressionnante image de ces obsèques solennelles où dans un double arroi très contrasté, le vieux Maroc se disputant le cercueil balloté d’épaules en épaules, et l’armée française, dans tout son prestige, bataillons serrés, drapeaux et tambours voilés de crêpe, avaient livré une des dernières grandes fresques d’une histoire ressemblant aux légendes de nos livres d’enfants.
Et la pluie tombait. La cour était toujours vide et triste. Les musiciens battaient la semelle, et, nous regardions là-haut, face à nous, l’étage du haut pavillon, à la Kouba verte où la porte-fenêtre semblait béer sur le corps sans vie d’un Sultan mort.
Devant la beniqa de droite, des rangées de babouches, recueillant la bénédiction de l’eau du ciel, figuraient seules une assemblée invisible à nos yeux, celle des Ouléma et Cadis, réglant avec le Grand Vizir, la succession du Trône.
Nous qui étions dehors et ne savions rien des grands secrets d’état, nous nous disions : « Qu’est ce que ça doit se disputer là-dedans et il y a sûrement du tirage ! » Depuis la veille, en effet, d’aucuns avaient suggéré des candidatures, ne disait-on pas que l’on allait appuyer la solution du retour de Moulay Abd el Azziz (alors encore en vie à Tanger).
En définitive, le choix avait été fait en haut lieu et le long délai a été nécessité par l’extrême formalisme dans la rédaction de la « beia ».
L’attente a bien duré deux heures. Toujours est-il, qu’à un moment donné et si je m’en souviens bien vers 10h30, on vit le khalifa, aujourd’hui Pacha Si Mohamed Tazi, s’élancer en courant vers le chef de musique. Celui-ci, d’un signe fit sortir ses hommes et la musique joue l’hymne chérifien puis la Marseillaise : un Sultan était fait ! Nous nous élancions au milieu des doctes personnages qui sortaient de la beniqa, récupérant d’abord leurs babouches. Nous y joignons Si Mammeri et lui demandions : « Alors ? C’est Mohamedi »? (c’était le nom d’amitié du jeune prince).
« Oui, dit-il, mais on ne dit plus Mohamedi mais Sidi Mohammed ».
Ce qui se passa ensuite, dans l’intérieur du Palais, je ne l’ai su qu’au début de l’après-midi, lorsque le jeune monarque, assis et déjà emprunt de cet air hiératique, tout à fait contingent à une image royale, fut présenté par le général de Chambrun à toutes les autorités de Fès et à une bonne cinquantaine de journalistes du monde entier accourus de Rabat. Bref, on nous raconta que l’enfant impérial trouvé par les émissaires du Conseil alors qu’il était avec sa mère, se réfugia, tout ému et, semble-t-il, apeuré d’une telle annonce, dans les bras de celle qui fut le plus grand amour de sa vie et à laquelle, on le sait, il vient de consacrer sa première visite au Maroc, arrivant hier de Rabat en même temps que l’aube blanche naissait à Fès sur le premier jour de son retour d’exil, pour saluer une tombe.
François Crucy, correspondant de l’Illustration, hebdomadaire français, fait le 27 novembre 1927, la narration de l’intronisation de Sidi Mohammed Ben Youssef. Il la situe, contrairement à Michel Kamm le jour même des obsèques de Moulay Youssef. « Sitôt après les funérailles du défunt » le Conseil de la Couronne – Grand vizir et vizirs – se réunit et vers 4 heures de l’après-midi, le Grand vizir annonce à une assemblée où siègent « les ministres, les ouléma de Fès et les délégués des Chorfa, descendants du prophète » que « le Conseil de la Couronne a décidé de choisir Sidi Mohammed pour succéder à son père ». Les ouléma acceptent ce choix et signent la beia « qui est l’acte d’intronisation du Prince élu ».
Crucy écrit encore : » Drapés de blanc crémeux, les vizirs se dirigèrent en traversant deux ou trois cours, vers une cour plus lointaine. Des serviteurs ouvrirent une porte. Face à cette porte, un large canapé à bois doré, devant lequel on avait étendu un grand tapis zaïan. La salle était vide. Les vizirs firent la haie à l’entrée. Le caïd du Palais, noir et barbu, s’éloigna. Il reparut, massif dans ses draperies et, sous le turban couleur safran, son visage était comme celui d’un Roi mage. Il tirait doucement une forme mince et chancelante. Très pale, la tête ballante, le jeune Sultan comme étourdi, suivait sans voir. Il passa entre les vizirs et, quand il fut près du grand canapé, la main du guide l’abandonnant, il s’affaissa. Cette forme amaigrie, cet accablement manifeste, cet air douloureux, faisaient penser à quelque jeune héros racinien. Chaque vizir vint s’incliner devant l’adolescent qui, par moments, faisait effort pour ouvrir les yeux, fixer les assistants, mais dont la tête aussitôt retombait. Debout, en demi-cercle autour du sultan, les ministres ont prononcé à mi-voix la prière que termine l’invocation : « Que Dieu accorde sa bénédiction à notre maître !« .

Sidi Mohammed Ben Youssef 1927
En 1960, dans le tome II de ses mémoires (Mémoires. Paris. Fayard) le maréchal Juin, évoque lui aussi l’intronisation de Sidi Mohammed :
« Je n’ignorais rien des circonstances qui avaient entouré son élévation au Trône en 1927, à la mort de son auguste père Moulay Youssef. Sidi Mohammed était le plus jeune de ses fils, à peine sorti de l’adolescence, et nul, en dehors du bon Si Mammeri, son précepteur, n’avait songé à lui comme héritier présomptif. On savait par ouï-dire que, de son vivant feu Moulay Youssef avait manifesté le désir que la couronne fut transmise à son fils ainé, Moulay Idriss. C’était aussi le désir de son Grand Chambellan et homme de confiance, Si Hababou, qui, depuis longtemps, s’employait à préparer les voies de la succession. Il avait mis dans son jeu le chef du protocole, Si Kaddour Ben Ghabrit, intermédiaire habile dans ses rapports avec la Résidence générale de M. Steeg où il avait des intelligences. Mais leur intrigue avait été déjouée par le Grand vizir El Mokri, tête sage et pièce maîtresse en matière d’élection sultanienne, en raison de l’influence qu’il pouvait exercer sur le collège des ouléma. En l’occurrence, il ne voulait, lui, ni Moulay Idriss, ni son frère puîné Moulay Hassan, jugeant que l’un et l’autre manquaient ostensiblement d’équilibre et de sérieux. Très adroitement, il attira l’attention sur le troisième fils, Sidi Mohammed, qu’on plaignait d’être victime d’odieuses machinations à l’intérieur du Palais pour détourner de lui l’affection du Sultan son père et essayer par ce moyen de l’écarter du Trône. Il n’en était que plus sympathique et c’était assurément le meilleur choix que l’on pût faire. Le Grand vizir, ayant gagné à sa cause M. Urbain Blanc, le fin est avisé délégué à la Résidence, ils n’eurent tous deux aucune peine à dessiller les yeux de M. Steeg et obtenir son assentiment. Sidi Mohammed fut ainsi proclamé Sultan à Fès ».
Joseph Luccioni, ancien Directeur des Affaires chérifiennes du Maroc, dans son article « L’avènement de Sidi Mohammed Ben Youssef au trône du Maroc (1927) » in Revue de l’Occident musulman et de la Méditerranée, n° 12,1972, confirme les dates données par Michel Kamm. Il était présent à Fès à ce moment là pour mettre au point diverses questions contentieuses intéressant les Habous de la Qaraouiyine et il s’est rendu au Palais dès qu’il a eu connaissance du décès du Sultan. C’est donc un témoin privilégié.
Le décès de S.M. Moulay Youssef est survenue dans la nuit du 16 au 17 novembre, et l’enterrement a eu lieu aux environs de midi le 17 novembre dans la nécropole de Moulay Abdallah. Moulay Abdallah est un centre religieux qui comprend une mosquée traditionnelle avec ses annexes, une médersa avec chambres pour les tolbas et une vaste nécropole avec deux koubbas ; elle sert de cimetière pour les chorfas et près de la grande koubba, à côté d’une salle de prière, avec mirhab, une pièce est aménagée en nécropole pour les sultans alaouites.
L’après-midi s’est passée en conciliabules aussi bien dans les sphères administratives que chez les particuliers, dans tous les milieux, surtout marocains, au sujet de la succession du Trône. Deux camps en présence : l’un était partisan de Moulay Idriss, fils aîné du défunt qui en avait fait son héritier présomptif, avec l’approbation du corps des ouléma, et qui participait déjà à l’action gouvernementale en qualité de khalifa à Marrakech, tandis que l’autre tendait à faire introniser le fils cadet Sidi Mohammed. À la fin de la soirée, la situation de Moulay Idriss paraissait compromise.
… Le lendemain matin, vers 10h30 ou 11h, sont arrivés de Rabat, M. Steeg, Résident général, M. Marc, conseiller du Gouvernement chérifien et Si Mammeri, employé à la Direction des Affaires chérifiennes et précepteur du prince Sidi Mohammed. Sidi Mohammed a été désigné pour succéder à son père. Dès lors, a été déclenchée la procédure de la beia .
C’est donc en Sultan régulièrement et légitimement investi que Sidi Mohammed a pris dès le lendemain, le chemin de Rabat pour s’installer dans le Palais des Touargas.
Pour Luccioni deux hommes semblent avoir été les artisans de l’accession de Sidi Mohammed au trône alaouite : Si Mammeri et surtout M. Marc, conseiller du Gouvernement chérifien. Le général Juin citait lui le Grand vizir El Mokri et Urbain Blanc comme étant à l’origine de cette investiture.
Luccioni écrit en effet : Si Mammeri, précepteur du prince depuis plusieurs années s’était attaché d’autant plus à son élève qui le savait malheureux : le hajib Si Hababou lui imposait dans le palais de Fès, une existence terne, désœuvrée, sans ressources, sans moyens, sans espoir. Si Mammeri s’est employé en toute occasion en prenant les aménagements nécessaires à faire connaître l’existence de Sidi Mohamed et a créé autour de lui une ambiance de prince charmant opprimé et évincé de la situation due à sa naissance et à son rang par des forces occultes et arbitraires. Il a dû sans doute influencer M. Marc en faveur de son élève mais il ne semble pas qu’il ait pu exercer une action directe sur M. Steeg.
Comme nous l’avons vu des intrigues de Palais vont faire choisir Sidi Mohammed, l’héritier le moins plausible étant donné son âge, son insuffisance de préparation sur le plan politique et intellectuel ; on pense qu’il sera plus docile, plus malléable, susceptible de se soumettre entièrement à la volonté de la Résidence et se contenter d’un rôle d’apparat, ouvrant ainsi la voie à une administration directe du pays de type algérien.
À l’expérience et à la faveur des circonstances nées à la guerre, il s’est comporté en véritable homme d’État. Il a obtenu l’indépendance de son pays, après une lutte difficile, menée pendant plus de treize ans et au cours de laquelle il n’a pas hésité à payer de sa personne. L’Histoire placera Mohammed V au premier rang des grands souverains du Maroc.

Sidi Mohammed Ben Youssef, en route pour une cérémonie officielle
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