Image à la une : Jour de prière à la Msalla.

Le 1er mai 2019 j’ai mis sur ce blog Nuits de Ramadan, article de Si Ahmed Sefrioui publié le 24 janvier 1948 dans le quotidien du matin La presse marocaine (Nuits de Ramadan). J’ai trouvé dans le Courrier du Maroc du 7 juin 1951, sous le titre Le Ramadan, un article qui est le texte d’une conférence/causerie prononcée par Si Ahmed Sefrioui devant les « Amis de Fès » le 5 juin 1951.

Ce texte de Si Sefrioui rappelle les principes de cette pratique essentielle pour les musulmans, et évoque plus discrètement les aspects festifs des nuits du Ramadan à Fès où elles « ont le goût chaud et aromatisé des fruits exotiques ». « Qui n’a pas vu Fès les nuits de Ramadan, n’a jamais vu Fès » a écrit par ailleurs Si Sefrioui. « Les conteurs s’installent à la porte des cafés, les guimbris, les tarijas résonnent à chaque carrefour, les longues trompettes mugissent du haut des minarets et la flûte trace dans l’air limpide de brillantes arabesques ». 

Avant de procéder à toute évocation, je voudrais citer le texte essentiel concernant ce mois de jeûne, objet de notre entretien :

« O croyants ! le jeûne vous est prescrit, de même qu’il a été prescrit à ceux qui vous ont précédés. Craignez le Seigneur.

« Le jeûne ne durera que pendant peu de jours. Mais celui qui est malade ou en voyage (et qui n’aura pas pu accomplir le jeûne dans le temps prescrit) jeûnera dans la suite un nombre de jours égal. Ceux qui, pouvant supporter le jeûne, le rompront, donneront à titre d’expiation la nourriture d’un pauvre. Quiconque accomplit volontairement une œuvre de dévotion, en retire un avantage. Avant tout, il est bien que vous observiez le jeûne si vous connaissez la loi.

« La lune de Ramadan, dans laquelle le Coran est descendu d’en haut pour servir de direction aux hommes, d’explication claire des préceptes, et de distinction entre le bien et le mal, c’est le temps qu’il faut jeûner.

« Quiconque aura aperçu cette lune se disposera aussitôt à jeûner. Celui qui sera malade ou en voyage jeûnera dans la suite un nombre de jours égal. Dieu veut votre aise, il ne veut pas votre gêne. II veut seulement que vous accomplissiez nombre voulu et que vous le glorifiez de ce qu’il vous dirige dans la droite voie, il veut que vous soyez reconnaissants.

« Lorsque mes serviteurs te parleront de moi, je serai près d’eux, j’exaucerai la prière du suppliant qui m’implore ; mais qu’ils m’écoutent, qu’ils croient en moi, afin qu’ils marchent droit.

« Il vous est permis de vous approcher de vos femmes dans la nuit du jeûne. Elles sont votre vêtement et vous êtes le leur. Dieu sait bien que vous vous trompez vous-mêmes. Il est revenu à vous et vous a pardonné.

« Voyez vos femmes dans le désir de recueillir les fruits qui vous sont réservés.

« Il vous est permis de manger et de boire, jusqu’au moment où vous pourrez déjà distinguer un fil blanc d’un fil noir. À partir de ce moment, observez strictement le jeûne jusqu’à nuit. Pendant ce temps, n’ayez aucun commerce avec vos femmes ; passez-le plutôt en actes de dévotion dans les mosquées. Telles sont les limites de Dieu. N’en approchez point de peur de les franchir. C’est ainsi que Dieu développe ses signes aux hommes, afin qu’ils le craignent. »

Les docteurs de l’Islam dans leurs commentaires ne font que préciser le sens des termes de ce texte. Il est dit notamment : « O croyants, le jeûne vous est prescrit de même qu’il a été prescrit à ceux qui vous ont précédés. »

Il semble que dans toutes les traditions, des jours de jeûne étaient observés dans certaines circonstances.

Faisons appel à nos souvenirs bibliques : il est dit que « Moïse demeura quarante jours et quarante nuits avec le Seigneur sur la montagne. Il ne mangea point de pain et ne but point d’eau pendant tout ce temps et le Seigneur écrivit sur les Tables, les dix paroles de l’Alliance ».

Dans les évangiles il est dit : « Alors, Jésus fut conduit par l’Esprit dans le désert pour y être tenté par le diable. Et ayant jeûné pendant quarante jours et quarante nuits, il eut faim, etc. »

Avant l’Islam , les Arabes observaient le jeûne le 10ème jour du mois de Moharram. Et les premiers disciples du Prophète, le 13, le 14 et le 15 de chaque mois, jours dits « jours blancs ». C’est seulement en l’an II de l’Hégire que le jeûne fut prescrit à tout Musulman majeur pour le mois de Ramadan (par majeur, il faut entendre pubère).

Le Ramadan fait son entrée dans la cité musulmane au son des trompettes et des hautbois. Des pétards et des feux d’artifice font la joie des femmes et des enfants.

C’est la « Chaabana »

Il n’y a Ramadan que si deux hommes reconnus irréprochables aperçoivent le fin croissant de lune.

Le texte coranique déjà cité nous explique en quoi consiste le jeûne.

Voici d’après quelques docteurs de l’Islam et notamment Sidi Khil, les pratiques permises, celles, qui sont blâmables et celles qui entrainent l’invalidation du jeûne.

Il est permis par exemple, de regarder sa femme, de penser à elle, de jouer avec elle, de l’embrasser lorsqu’on est sûr que l’on éprouvera aucune perte séminale à la suite de ces actes.

Mais il est blâmable, pendant le jeûne de goûter aux aliments, même du bout de la langue pour constater s’ils sont salés, poivrés ou sucrés.

On doit éviter le vomissement, l’éjaculation, l’écoulement urétral mais si l’une de ces circonstances survient sans qu’on puisse l’empêcher le jeûne reste valable.

Les causes d’invalidation sont entre autres, l’introduction d’éléments quels qu’ils soient dans le gosier ou dans l’estomac et ceci par n’importe quelle ouverture : bouche, narines, oreilles, etc.

La rupture du jeûne volontairement et sans raison plausible exige une « keffara » ou réparation qui consiste à nourrir soixante pauvres, jeûner soixante jours consécutifs ou libérer un esclave. (Ceci pour la rupture d’un seul jour de jeûne).

On doit de même la « keffara » pour la femme esclave avec laquelle on a cohabité et pour l’épouse libre que l’on a obligée malgré elle à des rapports sexuels.

Voici dans les grandes lignes, les obligations juridiques auxquelles se trouve astreint le musulman pendant ce mois d’austérité.

Ce sont là les généralités essentielles et indispensables à connaître. Mais le Ramadan se présente sous des aspects différents selon les pays, leur climat et leurs habitudes sociales.

Entrée du Talâa kbira à Boujeloud (au niveau de l’ancienne porte, fermée aujourd’hui). Cliché anonyme. Plaque de verre 1915

Nous allons particulariser le problème et puisque nous sommes à Fès, entre « Amis de Fès » étudions-en les répercussions dans le cercle restreint de notre cité.

Ceci ne pourra en aucun cas limiter la portée universelle de ce jeûne qui constitue l’une des cinq obligations fondamentales de la religion musulmane.

Aujourd’hui, jour de la Chaabana, nous entendons les coups de feu qui annoncent l’entrée prochaine du grand tyran Ramadan. On l’attend avec une joie mêlée d’angoisse. Nous n’ignorons pas que nous serons tous ses victimes. Comme dit le dicton, « les dix premiers jours, il s’attaque à notre chair, les dix jours suivants à notre sang et la dernière décade à la moelle de nos os. »

Mais nous savons que notre corps, support de l’âme immatérielle, doit être purgé de ses humeurs. Ceux qui pratiquent des jeûnes surérogatoires ont l’haleine fétide. De ceux-là, le Prophète dit : « Leurs bouches embaumeront le Paradis le jour de la résurrection. »

Pendant ce mois de miséricorde, tous les démons doivent être enchainés et chacun de nous tachera d’enchaîner les siens propres ; à savoir, les démons de l’envie, de la calomnie, de l’hypocrisie et de la luxure.

C’est le mois de la Révélation. La parole de Dieu est descendue du ciel. Pour la recevoir dans son cœur, le Musulman doit être pur, retrouver son innocence de nouveau-né, car dit le hadith « quand vient le Ramadan les portes du Paradis s’ouvrent ».

Parlant des enfants, Jésus dit : « Le Paradis est pour ceux qui leur ressemblent » c’est-à-dire qui ont retrouvé leur état d’innocence.

C’est là peut-être le secret de la poésie de ce mois béni. Poésie imperceptible pour le profane mais qui rend moins douloureuses les longues journées d’attente, plus profonde et plus troublante la beauté des nuits de Fès.

Nuits de Ramadan de ma cité enchantée ! quoi qu’il advienne, je saurai rester fidèle à votre souvenir. Je désire vagabonder de par le vaste monde, mais pouvoir me rendre chaque année à votre rendez-vous, parcouru de fièvre comme un amoureux, vous serez parées mes belles nuits de vos robes de velours si divinement nuancées, des noirs les plus chauds, des gris les plus caressants.

La rue Talâa bourdonnera de la musique des « guimbris ». Je me perdrai dans les souks en fête. Pendant le Ramadan, les souks sont en fête toutes les nuits. Les marchands se renvoient d’une boutique à l’autre les plaisanteries et les bons mots. Les baladins s’installent là où peuvent se réunir cinquante noctambules. Les tambourins résonnent allègrement sous les doigts. Les lumières sont rares. Devant moi s’étendent de grandes perspectives d’ombre. À l’horizon se découpe la silhouette d’un minaret. Les murs, les magasins, le pavé de la rue paraissent le jour d’une pierre impitoyable, un géant s’y casserait les dents ; la nuit tout semble en une matière précieuse et comestible. J’ai envie de mordre l’angle de cette rue, de boire à longs traits le liquide de l’ombre.

Oui, pendant le Ramadan et pendant le Ramadan seulement, les nuits de Fès ont le goût chaud et aromatisé des fruits exotiques.

Cette page écrite il y a plusieurs années vous montre que même un Fassi formé aux disciplines de l’âge de fer peut devenir sentimental quand il essaie d’évoquer l’envoûtement de ces nuits de Fès.

Rue couverte à Fès. Cliché anonyme. Plaque de verre 1917

Mais, il y a une nuit choisie entre toutes les nuits où s’accomplit un grand mystère. Je veux parler de nuit du Destin, nuit du 27ème jour de Ramadan où le Coran fut révélé :

« En vérité, nous descendîmes le Coran. Dans la nuit du destin. Mais qu’est-ce qui te donnera une idée de ce qu’est la nuit du Destin ? La nuit du Destin plus précieuse que mille mois ! Dans cette nuit, les anges et l’esprit descendent dans le monde avec permission de Dieu pour régler toutes choses. La paix accompagne cette nuit jusqu’au lever de l’Aurore ».

C’est la sourate d’El Kodr.

Celte nuit, s’établit une communication entre le ciel et la terre.

« Le ciel s’ouvre » disent les musulmans N’est-ce pas là une phrase à rapprocher de cette parole de l’Apocalypse. « Une porte était ouverte dans le ciel ».

Il y a longtemps de cela, partant de la nuit du Destin aux « Amis de Fès », j’ai essayé de la rapprocher d’autres nuits qui ont la même signification. Aujourd’hui, je serai bref, étant limité par le temps et de peur de lasser votre attention.

Retenons seulement que la nuit du 27me jour de Ramadan est la nuit de la Lumière, symbole de la Connaissance, que toutes les portes de la Miséricorde sont ouvertes.

D’ailleurs, il est d’usage le jour de l’Aïd Seghir, fête que termine le jeûne de demander le pardon de ses fautes à tous ceux qu’on rencontre. La tradition de l’AÏd Seghir ou Aïd el-Fitr consiste à distribuer aux nécessiteux un « saâ » de grains pour chacun des membres de la famille. Le « saâ » est une mesure médinoise qui compte 4 mouds nabaouis. Le moud étant la quantité que peuvent contenir deux mains d’adultes jointes et ni trop ouvertes, ni trop fermées.

Pendant cette fête, le musulman est l’hôte de Dieu. Il lui est interdit de jeûner, il doit faire bonne chère et se réjouir. Cette fête doit être la fête du cœur purifié.

Lorsque ton cœur est comblé et que la paix habite tes entrailles, va respirer sur la colline le parfum des astres et chante, chante. De ton hymne, remplis ciel et terre. Que toutes les voix du monde soient dans ta voix. Que tous les souffles humains visitent ta poitrine ! Demain l’iniquité de la terre sera effacée. N’écoute pas le théologien, n’aie pas peur de l’enfer. Tu ne peux craindre les ténèbres si tu chantes toutes les lumières. Veille pour voir s’entrouvrir les battants du ciel et prie !

Tes prières seront exaucées !

Prière à la Qaraouiyine. Cliché anonyme. Plaque de verre 1917

Je complète l’évocation du Ramadan de Si Ahmed Sefrioui par trois petits textes d’Henri Bressolette à propos du Ramadan à Fès. J’ignore la date à laquelle ces textes ont été écrits : il y a quelques années un des fils d’Henri Bressolette m’a remis un « carton » d’archives dormantes et inexploitées de son père.

Parmi ces documents, des textes d’articles, de conférences et d’études sur Fès qu’Henri Bressolette avait rassemblé tout au long de la trentaine d’années passées dans la ville : au cours de l’été 1932, Henri Bressolette est nommé au Collège Moulay Idriss de Fès, en tant que professeur d’anglais, chargé du latin ! Il adhère à l’association des « Amis de Fès » dont il occupe le poste de secrétaire général de 1935 à 1956 et se met à l’étude de l’histoire de la ville de Fès.

Les documents découverts, remis en ordre, permettent à ses enfants de publier en 2016 « À la découverte de Fès » Henri Bressolette. L’Harmattan.

La première partie du livre, « En terre d’Islam », évoque le Ramadan en trois paragraphes : Veille de Ramadan à Fès, Le canon du Ramadan et La nuit du 27 ème jour du Ramadan, texte inspiré, précise Bressolette, par la conférence de Si Sefrioui aux « Amis de Fès ». Ce sont ces textes que je vous propose.

Veille de Ramadan à Fès

J’avais presque oublié que le mois de Ramadan allait commencer. Vendredi soir, je suis monté au café maure des Mérinides : les pétards que, de ce belvédère, on entendait éclater dans la médina, les créneaux des remparts almohades ourlés de curieux sur toute la longueur de l’éperon qui domine Bab Guissa m’ont rappelé qu’on se trouvait à la veille du Ramadan.

Cette année, ce jeûne rigoureux va coïncider  avec le moment de l’année où les jours sont les plus longs et les plus chauds. Par la pensée j’évoque le visage de cet ouvrier marocain rencontré à Ifrane l’été passé en plein Ramadan et en pleine canicule. Employé dans une entreprise de pose de tuyaux avec joints au plomb, il entretenait toute la journée le feu de bois sous le récipient où se fondait le métal ; exposé du matin au soir à cette fournaise en plus de la chaleur ambiante, il avait les lèvres boursouflées, crevassées, saignantes. Résister sans boire dans de pareilles conditions et tenir  jusqu’au bout m’a paru de l’héroïsme.

Mais, quand il tombe au cœur de l’hiver, ce mois de privations ne semble pas moins pénible : je revois mes élèves du Collège Moulay Idriss tout grelottant de froid les jours pluvieux de février, recroquevillés sur eux-mêmes dans leurs jellabas, comme de pauvres moineaux mouillés et transis, n’étant pas réchauffés intérieurement par la nourriture et luttant contre le sommeil. En toute saison, pénitence méritoire que ce long mois de Ramadan.

Et cette épreuve si dure, nos frères d’Islam l’acceptent joyeusement. Montez, la veille du Ramadan, au sommet du cimetière de Sidi Ali Mzali, à l’intérieur de l’angle formé par les remparts au-dessus de Bab Guissa : c’est le point le plus élevé de la médina, celui d’où l’on peut apercevoir la lune au ciel du couchant le premier jour du mois. Vous y trouvez toute une foule, une foule anxieuse de discerner au-dessus de l’horizon le signe annonciateur de ce début de mois, de ce mois qui leur apportera souffrances et privations. Les uns sont en prière, plongés dans une sorte d’extase mystique ; d’autres scrutent l’horizon. Et quand l’un d’eux a distingué le fin croissant de lune à peine perceptible, avec quelle joie il le montre à ses voisins ! Alors, l’enthousiasme éclate, général, au milieu des enfants qui font partir des pétards en signe de réjouissance. C’est avec des clameurs de joie qu’en terre d’Islam on accueille la pénitence du carême.

Vue sur la médina depuis le café maure des Mérinides

Le canon du Ramadan

En cette fin d’après–midi de juin, rendue encore plus chaude par le souffle du chergui, à mesure qu’approche l’heure de la rupture du jeûne, la foule s’agglomère sur le terre-plein de la place Baghdadi, non loin de Boujeloud. Une foule tendue, aux regards fiévreux, aux lèvres desséchées par la soif ; une foule aux gestes las, épuisée de fatigue, de chaleur, d’insomnie, de privation de nourriture après la longue journée d’abstinence. Seuls, les jeunes gamins, non soumis au jeûne, gambadent, pleins de vie. Aperçoivent-ils un fumeur de kif bien connu, ils lui crient : « Ton nez remue ! ». L’autre, privé de sa drogue, s’énerve et se fâche tout rouge.

Entre les assistants, une sorte d’allée a été ménagée sur la place ; les nouveaux venus la respectent. A l’extrémité nord de ce passage, tapi sur ses roues comme un crapaud, on voit un petit canon  de bronze de 80 centimètres de haut. Un mince dépôt de poudre noire se discerne sur sa lumière. Auprès se tient le préposé, debout, imbu de son importance, montre dans la main gauche, une mèche allumée dans la droite. Du regard il suit la marche de l’aiguille trotteuse. Dès qu’elle arrive à la seconde voulue, il approche la mèche de la lumière du canon.

La poudre s’enflamme, la charge part, une déflagration bruyante retentit, tandis que la bourre de papier vole en une gerbe de fragments et que l’engin, propulsé par le recul, fonce à toute vitesse vers l’arrière, pour s’arrêter une trentaine de mètres plus loin, entre les deux rangs de spectateurs.

Au fracas de la décharge répond une explosion de joie, suivie bientôt d’une longue clameur qui monte de la médina. Ressuscités par ce coup de canon, voilà que tous s’animent. On assaille les porteurs d’eau qui viennent d’arriver, le dos chargé de leurs outres pansues dégoulinantes d’eau fraîche ; aussitôt vidés que remplis, les bols de cuivre passent de main en main. Mais la plupart des gens se dirigent en hâte vers leurs maisons pour savourer la harira qui les attend. Ah ! Qu’elle sera savoureuse cette soupe de pois chiches, après la longue journée sans rien !

Comme par enchantement, la place s’est vidée. Le silence s’empare de la ville qui boit et mange. Laissé seul, l’artificier rentre le petit canon dans sa remise, en attendant le coup de canon du matin qui ouvrira le jeûne.

Place Baghdadi. Au fond Bab Chorfa, entrée de la casbah An-Nouar. 1948

La nuit du 27 ème jour de Ramadan

(Suivant les habitudes européennes, c’est en fait la nuit du 26 au 27 Ramadan)

Entre la fête de Chaabana qui ouvre le mois de Ramadan au milieu des coups de feu, des pétards, des fusées et des feux de Bengale multicolores, et la fête de l’Aid Sghir qui met fin au jeûne, se situe une fête qui revêt une importance particulière, c’est la nuit du 27ème jour, appelée Lilet Sba ou Achrine ou Lilet el Kadr (la nuit du destin).

En réalité, aucun texte n’en précise exactement la date : d’après les paroles du prophète, elle se situe entre le 20ème et le 30ème jour du mois de Ramadan . Mais  le chiffre sept joue un si grand rôle dans la tradition musulmane qu’il semble tout désigné pour cette solennité.

C’est une nuit de fête.

Les garçons, du moins les grands élèves du msid (école coranique), répètent chaque soir quelque sourate difficile du Coran, afin d’affronter la grande épreuve : diriger, ne fût-ce que quelques minutes, la prière dans la nuit du 27ème jour, en psalmodiant d’une voix claire les divines paroles.

Les filles sont affublées de bijoux et de robes somptueuses, et, le lendemain, vont rendre visite aux parents et amis.

Pour les deux sexes, les enfants s’initient ce jour-là au jeûne rituel. À la rupture du jeûne, l’initié doit monter sept marches d’une échelle, les yeux bandés ; on lui enlève alors le bandeau, puis la mère lui présente le lait et les dattes et il est alors invité au repas qui doit se composer de sept potages différents et il doit goûter à sept boissons différentes, le plus souvent des jus de fruits.

C’est aussi la nuit  de la lumière.

« La lumière, joie des yeux, joie supérieure à toutes les autres ! les hommes l’ont si bien compris que, parlant du séjour de Dieu, ils l’appellent celui de la Lumière éternelle ». (H.Celarié).

Mais ne confondons pas l’éclairage actuel, les ampoules inertes, les guirlandes foraines, avec la clarté si vivante d’autrefois.

Jadis, grâce à l’éclairage à l’huile, les grands lustres de la mosquée Karaouyine, avec leurs godets préparés depuis le 24, répandaient, allumés, leur lumière vivante sur la foule des fidèles en prière. Toutes ces petites flammes dansantes ressemblaient à autant de lutins bien gais venus assister à la magnificence de cette nuit solennelle, préfigurant en quelque sorte les incarnations de ces anges dont  parle la fameuse sourate Lilet el Kadr.

C’est avant tout la nuit de destin, celle pendant laquelle les actes des hommes sont consignés sur les tables du destin, « Les anges et l’Esprit descendent dans le monde avec permission de Dieu pour régler toutes choses ». D’après un mystique musulman, 70.000 anges portant des banderoles de lumière, précédés par l’éblouissant archange Gabriel, descendent sur terre. Ils tiennent conseil aux quatre sanctuaires du monde : au temple de la Kaaba à la Mecque – au tombeau du Prophète – à Jérusalem – au mont Sinaï. De là, ils se répandent sur le continent  et vont à la rencontre des élus donner l’accolade en signe de paix. L’idée essentielle à retenir est que, une fois l’an, Dieu offre aux créatures l’occasion de s’élever jusqu’à lui, de se purifier à sa lumière : « Vingt-six jours d’une vie pure, d’un ascétisme bien compris préparent le fidèle musulman à ce mystère grandiose qui est la communion avec le créateur ».

Cette nuit-là, il ne doit pas y avoir de malheureux, ce qui explique l’obligation de l’aumône légale de la rupture du jeûne.

Splendeur de la nuit du 27ème jour !

Allégresse et paix de l’Aïd Sghir !

Vue sur la médina depuis le quartier des Andalous. Plaque de verre 1925

Dans les archives d’Henri Bressolette il y avait un texte intitulé « Valeur religieuse du Ramadan » par le Frère J.M. Abd el-Jalil sans référence aux conditions de publication : date, lieu, article ou extrait d’un ouvrage ? Il figurait en « Annexe » du chapitre « En terre d’Islam ».

Valeur religieuse du Ramadan

Le mois du Ramadan (malgré son nom qui évoque la brûlure de l’été) parcourt les saisons du cycle solaire, depuis que l’Islam, dans le Coran lui-même, a supprimé le mois intercalaire comme « un surcroît d’infidélité » (Coran, IX, 37). Mois lunaire, il compte 29 ou 30 jours, mais le commencement de ce mois ne peut en principe être déterminé par calcul astronomique ; il faut avoir vu la nouvelle lune du Ramadan. Le témoignage d’un ou deux hommes dignes de foi suffit. Mais on sait quelle animation populaire provoque l’attente de la nouvelle lune dans toutes les agglomérations. Du haut des minarets, des terrasses, des collines avoisinantes, chacun veut avoir vu pour son propre compte la nouvelle lune pour commencer le jeûne annuel ; pour cesser de jeûner le 29ème jour du mois, il faut également avoir vu la nouvelle lune ; sinon il faut prolonger encore d’un jour.

Ce mois détermine un réel renouveau religieux chez les musulmans. Malgré les abus, populaires ou raffinés, c’est un mois de repentir, de conversion, de ferveur. Les négligents se ressaisissent pour un temps. Des réconciliations s’opèrent. Des aumônes sont distribuées. La prière se fait plus intense. Des cours religieux s’organisent. Une tradition recommande instamment la prière nocturne à l’exemple de celle que Mohammed lui-même accomplissait. Et de fait, cette prière surérogatoire s’organise dans les mosquées (tarâwih), où elle peut se prolonger plus que pour les prières obligatoires de chaque jour, pour être à la fois un acte du culte et une méditation du Coran, dont de larges extraits sont alors récités.

Selon une autre tradition, Mohammed profitait des dix derniers jours pour faire une retraite dans la mosquée, d’où il ne sortait plus qu’en cas de nécessité ; il n’y aurait manqué qu’une fois sur les neuf Ramadan qu’il a jeûnés à Médine, et encore va-t-il remplacer la retraite omise par une autre au cours du mois suivant. Cette pratique (appelée i’tikâf) est hautement recommandée à ceux qui  pourraient s’y adonner. Consacrée plus spécialement à la prière et à la méditation, cette période de Ramadan doit être tendue vers la Nuit Bénie, nuit mystérieuse du « destin » (laylat al quadr) qui est, selon l’opinion la plus commune, celle du 26 au 27 et où Dieu, en communication intense par ses anges avec sa création, enveloppe celle-ci de sa puissance et de sa miséricorde ; comme le clair de lune intense du désert enveloppe la terre, selon l’image suggérée au Père de Foucauld par une nuit particulièrement lumineuse du sud-Marocain.

Ce renouveau religieux exerce une telle emprise, que ceux qui ne font pas le jeûne semblent aller contre un courant général et se voient contraints de n’en laisser rien voir. Il ne s’agit pas de ceux qui transgressent volontairement la loi du jeûne, (peu nombreux encore, semble-t-il) et doivent, par leur attitude extérieure, imiter hypocritement les autres. Mais ceux-là mêmes qui sont dispensés explicitement par la loi religieuse, (les vieillards impotents et les malades incurables) ; ceux qui sont obligés de rompre et de différer le jeûne, (les femmes pendant les périodes) ; ou ceux qui y sont autorisés (malades, voyageurs, nourrices, etc.) se cachent pour manger et boire, et se contentent souvent de restes froids, moitié par honte et moitié par délicatesse (pour ne pas gêner ou tenter ceux qui jeûnent).           

La seule rupture grave du jeûne est celle de l’usage diurne du mariage. Elle doit être expiée par l’affranchissement d’un esclave, le jeûne de soixante jours ou la distribution de la nourriture d’un jour à soixante pauvres. Les autres transgressions comportent des sanctions légères, qu’il serait long et inutile de détailler ici. Ce qui est remarquable, c’est la scrupuleuse, l’ombrageuse fidélité au jeûne de la plupart des musulmans, malgré les dispenses et les facilités de réparation prévues par la loi ; on peut sans doute y voir l’effet d’une sorte de pression sociale, dans les pays à majorité musulmane et surtout dans les villes. Mais cette explication est partielle seulement, car cette pression sociale est en interaction avec le sentiment de la communauté (oumma) ; la communauté musulmane qui, par le jeûne, travaille à sa purification et rend témoignage à Dieu face à tous les autres peuples de la terre. À l’action traditionnelle des cours religieux, organisés dans les mosquées pendant le Ramadan, action forcément limitée, s’ajoute celle plus vaste de la radio et de la presse, pour éveiller ou raviver, dans des cercles plus étendus de croyants, le sens et l’esprit du jeûne.

Il est incontestable que le jeûne du Ramadan (et aussi les jeûnes d’expiation et les jeûnes facultatifs dont il ne sera pas question ici) a une valeur d’ascèse :  pénitence et discipline de soi, le jeûne est le moyen de réparer pour les fautes de l’année et d’en obtenir le pardon ; il est l’occasion d’un effort courageux de maîtrise de soi, en remportant une victoire répétée et prolongée sur la faim et la soif, sur la concupiscence de la chair et sur les excès de la langue ; en rétrécissant, selon une expression traditionnelle, les « canaux par où Satan circule » dans l’être humain. Il est particulièrement efficace pour garder la chasteté. L’islam exhorte vivement à la procréation légitime ; mais lorsqu’elle n’est pas possible dans les conditions prévues par sa loi religieuse, il recommande le jeûne, même en dehors du Ramadan, comme protection souveraine contre les tentations de la concupiscence charnelle.

Le jeûne a également une valeur, disons, sociale ; il est inséparable du « sens des autres ». On pourrait citer des textes traditionnels musulmans, qui rappellent étrangement les belles exhortations d’Isaïe (LVIII, 4-10), que la liturgie reproduit à la messe du Jeudi après les Cendres. Dieu n’a que faire (lâ hâjata lahu) d’un jeûne qui consiste seulement en faim et soif, sans la paix, la concorde, la réconciliation, la joie des jeûneurs ; sans compassion pour les pauvres, qui ont faim et soif toute l’année ; sans générosité surabondante, celle de l’aumône et de l’hospitalité.

Mais la dignité suréminente du jeûne lui vient d’ailleurs ; elle lui est conférée par son caractère de culte, de sacrifice librement offert à la transcendance divine. Parmi tous les actes du culte, il est le plus désintéressé et le plus entièrement tourné vers Dieu seul. C’est un renoncement pur : qui, lorsqu’il est accompli loyalement, ne laisse place à aucune satisfaction d’amour-propre, à aucun intérêt personnel, et revêt ainsi un caractère de culte absolu rendu à Dieu. Les auteurs spirituels du soufisme (Makki, Ghazali) appellent cela une participation à la « çamadiya » divine (Dieu but absolu de tout le créé  et plénitude impénétrable). Mais cet enseignement ne leur est pas propre ; il se trouve substantiellement dans les traditions qui sont considérées comme authentiques par l’ensemble des musulmans et qui proclament que, de tous les actes du culte, le jeûne est celui que Dieu distingue, préfère et se réserve, parce qu’il est un pur renoncement accompli pour Lui et pour Lui seul (Aççawmu lî…). Même l’aspect individuel  de discipline et de conversion et celui social de miséricorde et de générosité n’ont de véritable valeur, que s’ils ne tendent pas au profit personnel, mais à l’affirmation du domaine souverain et absolu du Dieu transcendant.

Mohamed Abd el-Jalil est né à Fès, en 1904, dans une famille très religieuse au sein de laquelle il reçoit une éducation religieuse complétée à la Qaraouiyine. Il accomplit, à 10 ans, le pèlerinage de La Mecque avec son père. Après des études primaires et secondaires à Fès, il passe son baccalauréat à Rabat au lycée Gouraud en étant logé à l’école Charles de Foucauld, dirigée par des Pères franciscains.

Après le bac il s’inscrit à Paris en licence es lettres en langue et littérature arabes ainsi qu’à l’Institut catholique de Paris où il suit des cours de philosophie. Il est baptisé en 1928 avec pour parrain l’orientaliste Louis Massignon et prend le prénom de Jean-Mohamed ; il entre chez les franciscains en 1929 et prononce ses vœux définitifs en 1933. Il est ordonné prêtre en 1935. En 1936, il est nommé à l’Institut catholique de Paris pour y assurer des cours de langue et de littérature arabes ainsi que d’islamologie à la chaire d’Histoire des religions. Il y enseigne jusqu’en 1964. Le Pape Paul VI lui confie un rôle d’expert au Concile Vatican II et Abd el-Jalil inspire largement la rédaction d’un document appelé Orientations pour un dialogue entre chrétiens et musulmans.

La conversion au catholicisme, en 1928, de Mohamed Abd el-Jalil suscite à l’époque une vive émotion dans la société musulmane et marocaine évoluée ; elle est considérée comme une véritable trahison, aggravée par le fait qu’elle survient sous protectorat français, qu’il devient prêtre et entre chez les franciscains, symboles de la chrétienté au Maroc.

Mais Jean-Mohamed Abd el-Jalil a œuvré toute sa vie à construire les bases du dialogue entre les religions ; il a contribué au rapprochement des communautés musulmanes et chrétiennes et son influence se fait sentir sur la communauté chrétienne du Maroc.

Enfin Abd el-Jalil est toujours resté fidèle au Maroc, il a refusé de prendre la nationalité française, il a soutenu le mouvement nationaliste et a œuvré pour la reconnaissance de l’indépendance ; il s’est engagé dès 1948 pour la défense de la cause palestinienne et alerte sur la situation créée par la naissance de l’état d’Israël.

Jean-Mohamed Abd el-Jalil décède à Paris en 1979.

Prière à la Msalla. Cliché 1915 environ

Sur le Ramadan voir aussi Le Ramadan et le jeûne du Ramadan, Nuits de Ramadan , Ramadan , Un musulman explique à son ami chrétien … le Ramadan