Image à la une : Le Collège Moulay Idriss à Dar Mnebhi lors de sa création vers 1914. Photographie anonyme mais probablement de Joseph Bouhsira qui a édité plusieurs cartes postales du Collège en 1914/1915 (Le palais a été construit par El Mnebhi, ancien ministre de la guerre du Sultan Moulay Abd El Aziz. C’est là que s’installa le général Lyautey le 24 mai 1912 lorsqu’il vint à Fès pour la première fois).
Dès les premiers mois du Protectorat, en 1912, la Résidence générale met en place une mission chargée d’étudier les besoins scolaires et de coordonner les éléments existants. L’enseignement des Marocains présente un intérêt majeur : de sa solution dépend le bon fonctionnement du Protectorat et en particulier de tout ce qui concerne l’administration.
En matière d’enseignement, le Protectorat divise la population indigène en trois grands groupes : notables, citadins et ruraux ; il propose, pour ne pas déraciner les enfants issus de milieux sociaux différents, trois sortes d’écoles afin de leur donner une éducation appropriée à leur milieu d’origine (Berbères, Arabes, citadins, ruraux …). On aura donc les écoles de fils de notables, les écoles urbaines et les écoles rurales. (La distinction des écoles urbaines et des écoles de fils de notables va s’effacer progressivement vers 1925 : les grandes familles marocaines envoient souvent leurs enfants à l’école la plus proche, qu’elle soit ou non destinée aux notables … ou optent pour une éducation privée donnée par des Musulmans ou pour l’école des Européens quand ils le peuvent).
La formation des futures élites marocaines est confiée à deux Collèges musulmans : le Collège Moulay-Idriss à Fès créé en 1914 et le Collège Moulay Youssef à Rabat ouvert en 1916.
Ils doivent tous les deux leur création au maréchal Lyautey dont la préoccupation est de donner à l’élite marocaine une instruction spéciale, avec l’idée que les élèves formés dans ces établissements particuliers seraient appelés à remplacer les anciens cadres dépassés de l’administration chérifienne : à la place des fonctionnaires de l’ancien Maghzen, trop éloignés des idées modernes, il faut des éléments jeunes qui, tout en restant attachés à leurs traditions sociales, répondent aux nécessités de l’évolution et des progrès accomplis sous l’égide de la France.
Les Collèges musulmans ont pour mission de former les futurs fonctionnaires du Maghzen, pachas, khalifas, oulémas, agents des finances, etc. et de donner aux fils des grandes familles susceptibles de gouverner le pays une éducation en rapport avec leur haut rang : le Protectorat recherche une classe d’intermédiaires marocains aptes culturellement et techniquement à tenir les différents rôles d’auxiliaires auprès des Français.
Ces fils de notables ont généralement bénéficié d’un parcours « protégé » durant leur scolarité à l’école primaire. Les écoles de fils de notables sont créées dans les principales villes du Maroc et la population de ces écoles est restreinte et choisie. Elles reçoivent les enfants de ceux qui constituent l’élite de la population : fonctionnaires et riches commerçants des villes, mais aussi les fils de caïds ou notables ruraux. (Il n’est pas encore question de scolariser les filles). Jusqu’en 1926 ces écoles sont en principe payantes, mais les maîtres rencontrent tant de résistance pour percevoir la rétribution scolaire qu’elle est supprimée.
Ce regroupement des enfants de notables est sous-tendu par différents motifs : au point de vue pédagogique, on considère que les enfants riches sont en général plus éveillés que les autres et ont plus de temps pour étudier ; on estime également que les enfants de notables auront tendance à vouloir conserver le statut de leurs parents et à faire partie de l’élite de demain imprégnée des valeurs et de la modernité véhiculées par le Protectorat ; l’ordre social devrait être davantage garanti, chacun restant à sa place, plutôt que par une école unique pour toutes les classes de la société.
À la fin du cours moyen, les élèves titulaires du Certificat d’Études entrent dans le premier cycle du Collège et les meilleurs poursuivront vers le deuxième cycle censé leur ouvrir les emplois Maghzen et du grand commerce.
Devant vivre dans un milieu marocain et musulman, il est prévu que les élèves des Collèges musulmans reçoivent une culture et une éducation marocaines et musulmanes. L’enseignement sera fait dans la langue maternelle, la langue française n’étant enseignée que comme instrument de communication avec les Français et pour l’acquisition de notions exactes, complètes et précises sur la civilisation européenne. On peut aussi penser que dans ce système la culture arabo-musulmane a un rôle de frein contre l’excès d’acculturation chez les élèves : la présence de cette culture dans les programmes est censée prévenir contre le danger, lié à l’acculturation en français, de l’émergence d’aspirations et d’exigences mettant en question les privilèges des Européens.
Dans cette approche, à Fès, l’Université de la Qaraouiyine poursuit son enseignement juridique et théologique et ouvre ses portes aux élèves du Collège désireux de recevoir un enseignement religieux. Cette liaison entre Qaraouiyine et Collège Moulay Idriss, mise en place en 1914 par M. Alfred Bel, directeur du Collège, est rompue en 1916. Les Collèges musulmans de Fès et de Rabat fonctionnèrent sans enseignement de droit musulman jusque fin 1920, situation paradoxale pour des établissements destinés à former des magistrats et des fonctionnaires musulmans.
Le dahir de 1916 qui crée officiellement les Collèges musulmans impose que toutes les matières, même modernes, du programme, qui, jusqu’alors avaient été enseignées en français au Collège Moulay Idriss (contrairement à ce qui avait été prévu initialement) soient enseignées en arabe. Cette décision donne de mauvais résultats. On ne trouve pas de professeurs musulmans ou français, capables d’enseigner en arabe les matières modernes. Les professeurs algériens auxquels on fait surtout appel ne peuvent ni transposer en arabe des livres français ni les adapter aux besoins scolaires. Le nombre des élèves diminue sensiblement, beaucoup quittent le Collège pour chercher un métier leur permettant de gagner leur vie ; ceux qui restent, se détournent des études arabes pour s’intéresser aux études françaises et réclament le développement de l’enseignement en français. Ils espèrent que l’instruction française leur ouvre des professions plus lucratives que celles offertes par les études arabes ; les fonctions purement musulmanes et les hautes situations au Maghzen, très limitées, n’offrent pas, en effet, de grandes chances d’avenir.
L’institution des Collèges musulmans dans sa forme première reçoit alors un coup fatal.


Salle de classe et salle de conférences à Dar Mnebhi où est installé le Collège musulman à ses débuts en 1914. On ne s’attendait pas à de grands effectifs !
En 1918, on revient en arrière et on reprend la direction suivie au cours des deux premières années à Fès en donnant l’instruction générale en français. Mais cette nouvelle orientation, que l’on ne quittera plus désormais, n’est pas conforme aux bases politiques de l’enseignement des Indigènes. Il faut cependant céder devant les demandes exprimées non seulement par les élèves mais encore par le Maghzen lui-même. Le Grand Vizir exprime le vœu que les programmes des Collèges musulmans soient identiques à ceux des collèges et lycées de France, et permettent aux élèves de faire des études supérieures. Il demande également que l’étude des sciences musulmanes (Coran, hadiths…) soit abolie dans les Collèges musulmans. Le maréchal Lyautey pour répondre aux vœux du Maghzen va plus loin et réclame l’équivalence du diplôme de fin d’études des Collèges musulmans avec le baccalauréat français ; sa demande reste sans réponse.
En 1919 des programmes nouveaux précisant cette orientation vers les études françaises sont élaborés ; ils remettent en question de façon définitive l’orientation première, celle de former des magistrats et des fonctionnaires du Maghzen. Les Collèges musulmans deviennent des établissements scolaires sensiblement analogues aux établissements secondaires français. Malheureusement le Diplôme de fin d’études délivré par ces établissements, bien que se rapprochant du baccalauréat français ne permet pas aux élèves de poursuivre des études supérieures. Il est donc aux yeux des Musulmans sans valeur et sans utilité !
Cette impasse à laquelle semble conduire la nouvelle orientation amène en 1920 à donner aux programmes des Collèges musulmans un caractère moins ambitieux. On allège (arrêté viziriel de septembre 1920) le programme des études françaises : les programmes de mathématiques et d’histoire sont allégés ; on introduit dans les programmes l’enseignement religieux et l’enseignement du droit, sur la demande même du Sultan alors que deux ans auparavant le Maghzen avait insisté pour qu’ils soient écartés des programmes des Collèges.
LES PROGRAMMES D’ÉTUDES DES COLLÈGES MUSULMANS (1920)
L’enseignement des Collèges musulmans se divise alors en deux parties : une partie arabo-musulmane et une partie française.
I- Partie arabo-musulmane : l’idée directrice est que l’éducation doit être musulmane ; il est prescrit aux enseignants de veiller à maintenir leurs élèves dans la religion et la civilisation musulmanes.
a- Langue et littératures arabes : les principaux auteurs arabes sont étudiés, historiens, géographes, poètes, mais cet enseignement donné par des professeurs musulmans marocains et algériens laisse beaucoup à désirer. Les maîtres ou les professeurs restent trop attachés aux méthodes traditionnelles, ils manquent de préparation et ne savent pas appliquer les méthodes modernes que l’Égypte au contact de la civilisation européenne a su rapidement adapter. D’autre part, les professeurs français même excellents arabisants restent inférieurs à leurs collègues musulmans dont l’arabe est la langue maternelle. La question de l’enseignement de la langue arabe pose problème : il faudra former un nouveau cadre de professeurs marocains ou se résigner à recruter des professeurs égyptiens ou syriens.
b- Droit et théologie musulmans : L’étude du Coran a été introduite à la demande du Sultan davantage pour réparer la faiblesse trop évidente des élèves en langue arabe que pour renforcer leur enseignement religieux. Cet enseignement est comme le précédent donné selon les méthodes traditionnelles souvent considérées comme désuètes.
II- Partie française : la formation intellectuelle doit être purement française. Elle est confiée à des professeurs français. Les programmes de 1919 révisés en 1920 précisent que les élèves « doivent acquérir une connaissance intime et pratique de la langue française et des éléments scientifiques nécessaires dans la vie ».
a- Langue française : le français est enseigné comme seconde langue maternelle et non à titre de langue étrangère de telle sorte que l’instinct de résistance à l’influence française soit diminué : « il convient non seulement de leur apprendre à parler, à lire et à écrire couramment le français, mais de plus, ils doivent en pénétrer le sens intime, sentir par delà les mots, l’essentiel de la mentalité française ». La langue française est davantage considérée comme un instrument de rapprochement et d’attirance que comme langue ayant sa valeur en soi. Il est recommandé d’étudier particulièrement les auteurs français qui ont écrit sur l’Orient et le Maroc et ont marqué la sympathie de la France pour l’Islam.
b- Histoire et géographie : l’enseignement de l’histoire comprend l’histoire très générale de la civilisation française, l’histoire des Arabes et l’histoire du Maroc.
Pour la géographie on insiste tout particulièrement sur le Maroc, l’Afrique du Nord et les colonies françaises ; il faut mettre en relief les relations qui sont de nature à s’établir entre le Maroc et les diverses régions du monde soumises à l’influence française.
c- Sciences : l’étude des mathématiques très réduite doit rester éminemment pratique. Même observation en ce qui concerne l’étude des sciences physiques, chimiques et naturelles. Leur point de départ est l’observation d’un fait de pratique immédiat. Toute philosophie scientifique est soigneusement écartée. On voit donc que ce programme a un esprit sensiblement différent de celui des programmes des lycées français.
d- Dessin : on l’enseigne sous trois formes : dessin géométrique, croquis coté et dessin d’ornement. Ce dernier doit être surveillé et ne pas donner l’occasion aux élèves de sortir des traditions connues.
e- Enseignement commercial : il doit tendre à favoriser l’établissement de relations suivies entre le Maroc et les maisons françaises. On étudie les documents commerciaux, les catalogues, la tenue des livres, puis des notions sur la douane, la poste, les transports, la banque, etc.
f- Éducation physique : tout ce qui rappelle la préparation militaire doit être écarté. Elle consiste en jeux, courses, sauts, etc. « Le but de la culture physique est d’exercer une influence heureuse sur la moralité plutôt que de développer les muscles ».
Enfin des conférences sur des sujets de morale sont données par des oulémas ou par des intervenants extérieurs aux Collèges. En pratique ces conférences n’ont fonctionné qu’au Collège Moulay Idriss de Fès.
Les programmes d’études des Collèges musulmans comprennent deux cycles :
– un premier cycle d’études secondaires de quatre années sanctionnées par un Certificat d’Études Secondaires Musulmanes ; ce cycle a un caractère général sans but professionnel, il s’agit de préparer les élèves à des études supérieures.
– un second cycle d’études secondaires de deux années sanctionnées par un Diplôme d’Études Secondaires Musulmanes. Ces études doivent préparer les élèves à l’exercice d’une profession déterminée et dans cette optique une section juridique devait être ajoutée aux sections littéraires et économiques déjà existantes. En fait, cette section n’est pas créée. La section commerciale ou économique, après quelques années d’existence difficile n’existe plus faute d’élèves. Ce diplôme est critiqué car, en dehors des 15 points d’avance qu’il donne au Concours d’interprètes, il n’offre aucun avantage intéressant ; il est sans aucune valeur réelle.
Pour essayer d’enrayer ce désintérêt pour les Collèges musulmans, en 1921, on leur donne le nom d’École Supérieure Musulmane. Le nom de collège sonnait mal ! L’année précédente, l’École supérieure de langue arabe et de dialectes berbères avait pris le nom d’Institut des Hautes Études Marocaines … le nom d’École supérieure était disponible !
Ce changement d’appellation en École supérieure musulmane est effectué surtout pour bien montrer que les Collèges musulmans sont des créations originales qui se distinguent des collèges français, par leurs méthodes et par leur but, sans pour cela leur être inférieurs. Cependant, deux ans après, en 1923, on revient à la première appellation de Collèges musulmans !! En effet des cours spéciaux pour les élèves diplômés de ces Écoles supérieures ont été créés à l’Institut des Hautes Études Marocaines : un véritable enseignement supérieur musulman a pris naissance. Le nom de Collège musulman parait alors plus conforme à leur caractère véritable et à leur niveau d’enseignement.
En 1927, le Collège Moulay Youssef de Rabat scolarise environ 150 élèves et il y a à Fès au Collège Moulay Idriss une cinquantaine d’élèves. Le Collège Moulay Youssef de Rabat possède un internat et sur les 150 élèves du Collège il y a 98 élèves internes provenant de toutes les régions du Maroc. Ceux sont souvent des enfants de notables du bled qui habitent des localités sans école, et ils peuvent effectuer leur scolarité primaire au sein même du Collège, avant de poursuivre le cycle secondaire du Collège. (En 1927, 53 élèves seulement sont scolarisés dans les deux cycles du Collège de Rabat).
À Fès, à la même date, les classes primaires du Collège scolarisent 19 élèves ; il y a 28 élèves dans le premier cycle secondaire du Collège et 5 dans le deuxième cycle secondaire. Le Collège Moulay Idriss n’aura un internat qu’en 1940. (voir Pose de la première pierre de l’internat du collège Moulay Idriss de Fès en mai 1940)


Le Collège Moulay Idriss nommé École Franco-Arabe, vers 1920 (à gauche). À droite le Collège vers 1930
RÔLE DE L’ENSEIGNEMENT DANS LA POLITIQUE INDIGÈNE DU PROTECTORAT
Les hésitations dans le choix de l’appellation des Collèges musulmans révèlent les interrogations sur la place et le rôle de l’enseignement indigène dans la formation des futures élites marocaines ; la faiblesse des effectifs scolarisés une quinzaine d’années après la création des Collèges signe la déception des Marocains vis à vis de l’enseignement proposé : ils contestent l’orientation du système et remettent en question le statut assigné aux Collèges.
Le Directeur de l’Enseignement a encouragé certaines années des relations épistolaires entre les élèves du Collège Moulay Idriss et les élèves d’établissements métropolitains afin de créer entre eux des liens d’amitié qui pourraient devenir des relations d’affaires. Le Résident Général a organisé à partir de 1922 des voyages en France à caractère politique, dont firent partie un certain nombre d’élèves des Collèges musulmans. Ces voyages d’une durée de cinq semaines environ ont pour but de faire connaître à l’élite de la jeunesse marocaine les diverses facettes de l’activité scientifique et artistique de la France.
Lyautey considérait en effet les jeunes musulmans comme des égaux et comme les futurs dirigeants du pays. Il exprimait bien quelques craintes sur les dangers auxquels s’exposait la jeunesse instruite, mais ses craintes étaient combattues par ses convictions profondes. « Qui me dira qui a raison, moi, ou les autres ? Moi, j’estime que notre devoir est de nous pencher sur ces gens, de répandre sur leur intelligence, les lumières de notre savoir, de les attirer à nous en les élevant à notre niveau. Les autres me disent « Danger ! ». Le jour où ils sortiront de l’ignorance sera l’heure des pires mécomptes, des ingratitudes cruelles, de l’anéantissement de notre œuvre ». Il ajoutait cependant : « Il faut que nous exercions la plus grande surveillance pour que ces jeunes jeunes gens ne soient pas grisés par leur instruction et ne deviennent pas des propagateurs, des ferments de révolution et de désordre. Grand Dieu ! Puisque le Maroc a l’heureuse fortune d’être resté un pays de tradition et d’ordre, que la jeunesse que nous formons soit convaincue que son premier devoir est de nous aider pour la conservation de ces biens ».
Les tâtonnements et l’insatisfaction que l’on note dans le développement des Collèges musulmans semblent en partie liés à la question de l’avenir des élèves à la fin de leur scolarité : l’instruction donnée dans ces établissements n’est pas un but en soi mais un instrument d’attirance politique et l’avenir n’a pas été envisagé avec netteté.
À partir de l’année 1919, quelques élèves des Collèges musulmans s’orientent vers la carrière militaire et entrent à l’École militaire de Meknès (Dar El-Beïda) pour devenir officiers indigènes dans la cavalerie ou dans l’infanterie. Mais la carrière militaire exerce peu de séduction sur les jeunes gens marocains et on doit se préoccuper de leur ouvrir d’autres débouchés. La préparation des futurs pachas et caïds par les Collèges musulmans avait été prévue dans les bases politiques de l’enseignement des Indigènes établies en 1916. L’idée est reprise en 1920 par le Grand Vizir en personne. Il demande d’une part que l’on attire davantage dans les Collèges musulmans les fils des notables des tribus, d’autre part que l’on crée une section spéciale, dite administrative, préparant aux fonctions de caïds ; le programme des cours aurait porté sur le droit musulman, la législation marocaine, l’économie politique etc. Ce projet n’est pas retenu par la direction des Affaires indigènes. De la même manière un projet d’arrêté viziriel créant un cadre de secrétaires indigènes dans les pachaliks et les caïdas réservé aux titulaires du Diplôme d’études secondaires musulmanes, n’aboutit pas. La nécessité d’assurer un poste aux diplômés n’est pas compatible avec les besoins de la politique indigène.
En 1921, année de la première promotion des élèves diplômés des Collèges (3 élèves), le maréchal Lyautey ne voyant pas comment les utiliser immédiatement et soucieux de ne pas les décourager prend l’un d’eux à son cabinet civil et obtient, avec difficulté d’ailleurs, que les autres services résidentiels suivent son exemple. Ce stage a pour but de les préparer à leurs futures fonctions administratives.
Ces attachés suivent en même temps quelques cours à l’Institut des Hautes Études Marocaines pour compléter leur instruction. On projette en même temps la création de cours spéciaux à l’Institut pour créer un véritable enseignement supérieur musulman pour la nouvelle génération marocaine, cursus de trois années sanctionné par le Diplôme Supérieur d’Études Marocaines. Cette organisation ne conserve pas longtemps son originalité et se confond avec celle de l’Institut des Hautes Études.
Les Collèges musulmans ne se proposent pas de préparer aux études françaises, leur objet est de préparer une catégorie déterminée de Marocains à des situations spéciales et locales, qu’ils peuvent seuls occuper en raison de leur double culture. Cependant à la fin des années 1920, le Diplôme des Collèges musulmans ne donne pas droit un poste déterminé ; il n’existe pas non plus de concours spéciaux réservés aux diplômés des Collèges. Les débouchés ouverts à ces élèves sont très restreints : les Marocains formés avant le Protectorat, les Indigènes algériens ou tunisiens, occupent des postes dont voudraient bénéficier les Marocains de la nouvelle génération mais en refusant de renouveler la vieille administration marocaine, on a créé un certain mécontentement au sein de la jeunesse marocaine dont l’Association des Anciens Élèves des Collèges musulmans de Fès (créée en septembre 1921) se fait l’interprète.

LES REVENDICATIONS DES JEUNES MAROCAINS
En 1926, cette association formule quelques propositions pour rendre les Collèges musulmans plus attractifs : « Afin d’inciter les élèves des Collèges musulmans à suivre le cycle complet des études prévues et afin de donner au Diplôme d’études secondaires musulmanes une valeur effective, les jeunes Marocains demandent l’assimilation de ce diplôme au baccalauréat français ou à défaut au brevet supérieur. Cette assimilation est le seul moyen de faciliter aux élèves des collèges l’accès à l’enseignement supérieur ». Ils déplorent d’autre part que « beaucoup d’emplois dans l’administration du Protectorat soient occupés par des Algériens, Tunisiens ou même Syriens ». Ils souhaitent que des emplois honorables et suffisamment rémunérés soient réservés aux élèves titulaires du Certificat ou du Diplôme d’études secondaires musulmanes.
Pour permettre à tous l’accès à l’enseignement secondaire et aux plus hautes situations, ils demandent la suppression de la rétribution scolaire dans tous les établissements musulmans du Protectorat et, ce qui est plus significatif, la suppression du recrutement aristocratique. Les anciens élèves du Collège Moulay Idriss souhaitent enfin que les professeurs d’arabe soient mieux recrutés à l’avenir et qu’ils présentent de sérieuses garanties morales et professionnelles.
Les vœux émis par l’Association des anciens élèves ne sont que partiellement exaucés.
Il est difficile d’assimiler au baccalauréat français un diplôme couronnant des études inférieures à celles des lycées. On permet cependant aux élèves de préparer le baccalauréat, mais ce n’est pas une solution réaliste : pour aborder cet examen il faut avoir fait de bonnes études secondaires, or, nous avons vu que les programmes des Collèges, quoique se rapprochant de ceux des lycées, sont encore loin d’être équivalents (à la fin des années 1920 moins d’une dizaine d’élèves ont obtenu le bac).
La gratuité scolaire (demande également exprimée par le Mejless de Fès en 1926) devient la règle et le recrutement réservé à une petite élite, aux fils de notables et de grandes familles, est partiellement remis en cause ; des enfants de toutes les catégories sociales sont admis : depuis les fils de petits boutiquiers jusqu’aux fils de caïds ou de hauts fonctionnaires du Maghzen.
Enfin, pour ce qui est du recrutement des professeurs d’arabe, la situation est complexe : ce n’est pas seulement l’insuffisance de leurs qualités professionnelles ou pédagogiques qui est contestée mais certaines accusations laissent entendre que les nécessités de la politique à la base de l’enseignement des Indigènes conduisent à employer des maîtres dont la mission est beaucoup plus d’informer que d’éduquer. Un ex-président de l’Association des Anciens élèves écrit dans l’Action du peuple, en octobre 1933, qu’un des enseignants d’arabe « consacre la majeure partie de son temps à intimider ses élèves et à les entretenir de la politique suivie par le Protectorat, notamment de la question berbère, en cherchant naturellement à la justifier. Ce même enseignant, n’a-t-il pas raté plusieurs cours après la dernière rentrée pour passer de longs moments avec le directeur et l’agent des Renseignements ? …. Quant à cet agent, on est réellement intrigué par ses fréquentes et longues visites au Collège musulman. Pourquoi s’embarque-t-il souvent dans cette galère ? Quelle besogne vient-il y accomplir ? … ».

LE COLLÈGE MUSULMAN EN ACCUSATION
La résistance du Maghzen et du Protectorat à renouveler rapidement la vieille administration marocaine, amène les élèves à abandonner leurs études avant le diplôme et à envisager de se tourner vers des études françaises pour lesquelles ils sont insuffisamment préparés et dont on leur refuse très souvent l’accès. Il semble probable que si la scolarité suivie dans les Collèges conduisait à des diplômes utiles, si ces diplômes permettaient à leurs détenteurs d’aborder des études supérieures ou d’obtenir des emplois intéressants dans l’administration chérifienne ou française, les abandons seraient plus faibles et les inscriptions plus nombreuses. Mais cette situation semble satisfaire les responsables administratifs et politiques : un petit nombre de diplômés marocains est plus facile à caser et leur crainte est de voir se multiplier le nombre des demandeurs de places que l’on ne peut ou ne veut satisfaire.
En même temps, la prédominance de l’enseignement en français sur l’enseignement en arabe depuis 1918 a réduit le rôle de frein que devait jouer la culture arabo-musulmane contre l’excès d’acculturation chez les élèves : les élèves du Collège qui poursuivent leurs études sont acquis à la culture française … mais beaucoup moins à la politique du Protectorat ; ils ont tendance à revendiquer les mêmes droits que les Français et limiter le nombre des élèves peut apparaître plus confortable pour les autorités françaises !
La nature et le contenu de l’enseignement donné au Collège Moulay Idriss ont été dès sa création une source de difficultés voire de conflits entre Français et Marocains mais au printemps 1933, ces difficultés sont portées à la connaissance d’un public plus large par des articles et des tribunes publiés dans L’action du Peuple (hebdomadaire de défense des intérêts marocains) ou la revue Maghreb (revue parisienne mensuelle, première revue marocaine en exil fondée en 1932) et posent la question de l’enseignement des élèves musulmans au Maroc, de la suppression des Collèges musulmans de Fès et Rabat et/ou de leur fusion avec les lycées français de ces villes. Ces articles sont en partie repris ou discutés dans la presse française et plus particulièrement dans l’hebdomadaire la Dépêche de Fès (d’inspiration radicale-socialiste, directeur Francis Débare).
Fin septembre 1933, Eugène Richert, professeur d’arabe au Lycée mixte, secrétaire de la Caisse des écoles et de la section du Parti radical-socialiste publie dans la Dépêche de Fès une lettre ouverte à Mohamed Hassane El Ouazzani, directeur de l’Action du Peuple et correspondant de la revue Maghreb, à propos d’un article de cette revue, d’avril 1933 (mais découvert qu’en septembre par Richert) intitulé Le problème de l’enseignement au Maroc. Il reproche la reproduction dans cet article, sans que son origine ne soit mentionnée, d’un document d’ordre corporatif émis par l’Amicale secondaire de Fès, réunie le 7 janvier 1933. Richert ne met pas en cause la bonne foi de El Ouazzani, mais stigmatise les agissements de personnages peu scrupuleux qui ont fait fuiter ce document, en le déformant, pour nuire à ses auteurs. « Non, Monsieur, notre proposition, à dessein mal interprétée, ne tendait pas à la suppression pure et simple du Collège musulman ; il n’était question que de la fusion des deux établissements secondaires de Fès, fusion qui, à notre sens, offrait le double avantage de réaliser des économies importantes et surtout de rapprocher les éléments ethniques du pays, de rendre l’union franco-marocaine plus étroite, la coopération plus cordiale et la collaboration que vous préconisez plus amicale et plus efficace… Nous avons pris l’initiative de proposer la fusion du Collège et du Lycée … Caresser le rêve de voir les élèves Marocains et Européens, assis côte à côte sur les bancs de classe, mêlant leurs jeux et leurs ébats, échangeant leurs idées et leurs aspirations, se comprenant mieux et s’estimant davantage par ce contact quotidien, est-ce faire montre d’égoïsme et d’anti-patriotisme ? Cependant, ce sont là les deux reproches qui nous furent adressés, le premier par vous Marocains, le deuxième par les autorités françaises ? Richert termine sa lettre ouverte en écrivant que « lorsque l’on considère l’instruction comme le meilleur de tous les biens, on travaille à la répandre, on combat l’obscurantisme et on ne vote pas la suppression du Collège musulman… sans compensation ».
Abdelkader Tazi (ex-président de l’Association des Anciens Élèves des Collèges musulmans de Fès) répond dans la Dépêche de Fès du 7 octobre 1933 à la lettre d’Eugène Richert « … Je m’empresse de vous dire qu’ici nous sommes entièrement de votre avis ; la fusion des deux établissements secondaires de Fès nous paraît une très bonne chose, l’enseignement donné au Collège Moulay Idriss étant de notoriété publique insuffisant et incomplet, et beaucoup plus dirigé vers l’intrigue que vers la science. C’est la raison pour laquelle j’essaie à l’heure actuelle de faire inscrire mes fils sur les registres du lycée. Je suis convaincu, et je ne suis pas le seul à avoir cette conviction que le lycée avec son enseignement moderne est plus susceptible que son voisin de Boujeloud, de faire de mes enfants des hommes utiles et éclairés ».
Dans ce même numéro de la Dépêche de Fès une information de dernière heure signale qu’une « vingtaine de fils de notables de Rabat, se sont présentés au lycée Gouraud dans l’intention de s’y faire inscrire. Admis provisoirement, deux jours plus tard ils ont été priés de se faire inscrire au Collège musulman. Devant le refus de leurs familles qui estiment que l’enseignement donné dans ce dernier établissement est très loin de répondre aux exigences que la vie moderne réclame de tout homme, ces aspirants élèves ont été renvoyés. Les familles, froissées de cette attitude, se sont tournées vers l’École italienne de Tanger (Région Scuole Italiani, au Palais Littorio, ex-Moulay Hafid) où elles enverront leurs enfants.
Les mêmes faits se sont passés ici à Fès pour les deux fils de notables bien connus : Abdelkader, Tazi et Benjelloun. Le premier est le frère de S.E. Mohamed Tazi pacha de Fès ; le deuxième notable est le fils du Premier Khalifat du Pacha ».
Cette information sera reprise dans l’hebdomadaire le Cri marocain (Hebdomadaire créé en 1923 et très critique vis à vis de la Résidence et de sa politique) : « Monsieur Brunot qui règle les destinées de l’enseignement indigène a réussi à débarrasser le Maroc et Rabat de quelques dizaines de jeunes indigènes. Les uns ont des familles riches, ils sont partis en Europe et c’est bien le moins que leurs familles fassent de grands frais pour leur instruction. Les autres, plusieurs dizaines, dit-on, sont partis au Collège italien de Tanger. Il est bien juste que l’Italie fasse aussi les frais de l’instruction des jeunes marocains. Tous ces petits misérables avaient imaginé d’empoisonner de leur présence le Lycée de Rabat. Mais Monsieur Brunot veillait. Il les a proprement collés dehors. Et qui maintenant donc collera dehors le dit M. Brunot ? Et même M. Gotteland s’il revendique la responsabilité de ce haut fait ? ».
Georges-Maurice Delétoille, le 28 octobre 1933, publie dans la Dépêche de Fès un article intitulé « Le Collège musulman en accusation ». « Le, ou plutôt les Collèges musulmans en général – ils sont deux au Maroc, à Fès et Rabat – ne répondent plus du tout à ce que l’on est en droit de leur demander. Il y a une réforme organique profonde à leur apporter ; il y a quelques nullités à remplacer, ou si l’on hésite la fusion pure et simple avec les Lycées est à opérer. En tout cas, si ces trois mesures ou solutions ne rencontrent pas de gens capables de les imposer, la fermeture de ces établissements serait presque, semble-t-il, un bienfait des Dieux pour l’honneur du corps de l’Enseignement ». Et il ajoute : « mais la fabrique de cancres en série, ainsi que nous pourrons dénommer sans faire fausse route cette institution en sa forme actuelle, cette fabrique se trouve mise en accusation par l’ex-président de l’Association des Anciens élèves du Collège musulman ». Delétoillle reproduit dans le journal quelques passages du terrible réquisitoire paru dans l’Action du peuple sous la signature d’Abdelkader Tazi.
Intrigues, sévices, incompétence, des mœurs douteuses, de la politique, le tableau dressé par Abdelkader Tazi est sévère pour le Collège musulman. Il critique le directeur du Collège, officier des Affaires Indigènes et universitaire qui a longtemps vécu au Sénégal d’où il a rapporté des notions particulières sur les méthodes d’enseignement et d’éducation des élèves (il les frappe, les met au cachot pour des fautes minimes). Il entretient également des relations suivies avec les agents du Service de Renseignements, comme d’ailleurs un des professeurs d’arabe dont Tazi met en doute le diplôme et les aptitudes professionnelles. On apprend mal l’arabe au Collège musulman « Il n’y a pas de cadre de professeurs d’arabe, le recrutement se fait au petit bonheur. On refuse de faire appel à des professeurs d’Orient qui connaissent la pédagogie moderne. On ne s’inquiète même pas d’éliminer certains professeurs dont l’incompétence ou la mauvaise volonté sont par trop évidentes ».
Il cible également un professeur français de mœurs particulières, bon causeur mais mauvais pédagogue qui fait à ses élèves plus de « causeries » que de cours.
« Il faut assister au passage des examens pour se rendre compte de la nullité des élèves, surtout en arabe . Quoique tenant à la culture arabo-islamique, si nous n’avons pas le moyen de la donner convenablement à nos fils, nous n’avons pas besoin de leur faire perdre du temps pour avoir la satisfaction hypocrite de la leur donner de cette manière dégradante. Nous préférons qu’ils reçoivent une culture française, tant qu’il sera impossible de leur assurer, au Maroc, une culture arabe digne de ce nom.
Ce n’est pas tout, il faut se demander à quoi aboutiraient les élèves du Collège musulman si les programmes ne subissaient pas un changement radical. Au Diplôme de fin d’études ? Et alors les portes des universités leur resteraient fermées à tout jamais. Au baccalauréat français ? et dans ce cas, il vaudrait mieux les préparer au lycée français ».
Abdelkader Tazi propose d’en finir « une fois pour toutes » avec le Diplôme de fin d’études et avec le baccalauréat français préparé dans les Collèges musulmans ; il faut créer un baccalauréat marocain reconnu par les universités tant françaises qu’étrangères, dont les programmes seraient copiés sur ceux des lycées français mais réservant aux Marocains un temps suffisant d’étude de l’arabe. « Les leçons de français, d’histoire, de géographie, de sciences, de mathématiques et d’éducation physique seraient les mêmes qu’aux lycées et pourraient être données aux élèves français et marocains dans les mêmes classes et par les mêmes professeurs. Les Marocains recevraient à part les leçons d’arabe et les Français, celles des autres matières non susceptibles d’intéresser les premiers. On voit là que nous ne sommes pas partisans de la fusion pure et simple, au détriment de la langue arabe et de sa culture ». Il envisage même la création de nouveaux Collèges dans les principales villes du Maroc : Marrakech, Meknès, Oudjda, Tanger, Casablanca.
Tazi demande aussi pour les Musulmans, dont les parents souhaiteraient que leurs enfants reçoivent un enseignement strictement français et non bilingue, le droit d’accéder au lycée … ce que le Protectorat n’est pas prêt à accepter sans réserves.

Classe du Collège Moulay Idriss. 1929. (Service photographique de la Résidence générale).
VERS LA CONQUÊTE DU BACCALAURÉAT PAR LES JEUNES MAROCAINS
Scolariser les enfants musulmans en milieu européen ne fait pas partie des options envisagées par le Service de l’Enseignement secondaire, primaire et professionnel musulman : il n’est pas question de permettre aux élèves des Collèges musulmans de s’engager dans la voie du baccalauréat qui risque de les conduire à des études supérieures, en Métropole et ensuite, à une situation de concurrence avec les hauts fonctionnaires et les cadres français du Protectorat.
Différentes circulaires de la Direction générale de l’Instruction publique, entre 1927 et 1933, rappellent aux chefs d’établissements que les classes primaires des lycées sont en principe fermées aux enfants indigènes (Musulmans marocains et Israélites marocains) ; le Directeur du service de l’enseignement se réserve le droit de donner exceptionnellement les autorisations que les circonstances rendraient nécessaires considérant que leurs extensions auraient pour résultat d’ébranler toute l’organisation pédagogique alors qu’il convient de la perfectionner par une lente évolution. (Octobre 1929).
Une note de la D.I.P. (Direction de l’Instruction publique) du 16 mai 1930, signée de J. Gotteland, crée dans les Collèges musulmans une section spéciale préparatoire au baccalauréat français. Elle précise que n’y seront orientés que des élèves sélectionnés. Les élèves musulmans seront en outre admis, dans les lycées français du Maroc dans les mêmes conditions d’âge, d’aptitudes scolaires et de moralité que les jeunes gens européens.
La D.I.P. explique que « l’insuffisance de préparation des élèves indigènes, la difficulté qu’ils éprouvaient à adopter nos mœurs scolaires étaient telles qu’il n’était possible de recevoir dans les lycées et collèges que quelques Musulmans ou Israélites, à titre exceptionnel. La situation a changé, des indigènes ont obtenu le baccalauréat, faisant ainsi la preuve de leur aptitude à recevoir l’enseignement secondaire français, d’autres cherchent à les imiter ». Il convient donc d’établir une règle concernant leur admission dans les les lycées et collèges français.
Pratiquement cette possibilité d’admission « implique que les postulants devront posséder les aptitudes et l’instruction exigées des élèves de la classe dans laquelle leur âge leur permet d’entrer. Ils subiront donc un examen d’admission et des examens de passage comme les postulants européens. Il va sans dire que les conditions d’hygiène et de moralité ne resteront pas étrangères à la décision que prendra le chef d’établissement ».
Une dérogation temporaire concernant l’âge des musulmans sera appliquée pour tenir compte du désir de beaucoup de parents de faire donner à leurs enfants une instruction religieuse dès l’enfance, éducation qui se fait en arabe et qui retarde les progrès dans la pratique du français. Ainsi si on estime que l’enseignement secondaire doit conduire ces élèves musulmans au baccalauréat à 20 ans au plus tard, l’âge d’admission en sixième sera de 13 ans maximum.
L’Administration considère que l’admission d’un nombre trop important d’élèves indigènes dans les lycées peut entraîner des inconvénients préjudiciables tant pour les lycées que pour les élèves musulmans, avec pour eux le risque de « perdre dans un lycée leur culture morale foncière, sans en acquérir une autre et s’ils se trouvaient dans un groupe de camarades de même origine, trop nombreux, ils ne retireraient pas le bénéfice qu’ils recherchent d’un contact permanent avec l’élément français ».…
« Pour parer à ces inconvénients, M. le Résident général a décidé que la préparation au baccalauréat serait organisée dans les Collèges musulmans dans des sections spéciales. Cette mesure en donnant satisfaction au désir légitime de certains parents musulmans, leur permet de maintenir leurs enfants dans d’honorables traditions. Elle permet en outre aux élèves qui ne réussiraient pas dans des études françaises de ces sections, de passer sans dommage dans la section générale des Collèges musulmans et de parcourir un cycle d’études plus en rapport avec leurs moyens intellectuels ».
Si, sous la pression d’élèves ou d’anciens élèves des Collèges musulmans, la D.I.P. s’est trouvée contrainte d’entr’ouvrir l’accès au baccalauréat aux jeunes marocains, des garde-fous sont disposés pour éviter d’introduire trop de loups dans les bergeries !
« S’il est normal d’admettre les indigènes marocains dans les lycées et collèges, selon la règle établie plus haut, il est du devoir du chef d’établissement de conseiller les parents musulmans et d’éclairer leurs décisions en leur indiquant l’ensemble des dispositions prises en leur faveur. Il conviendra de ne pas leur cacher :
- que l’enseignement secondaire comporte des études longues et difficiles pour lesquelles leurs enfants ne sont pas encore aussi bien préparés que les Européens
- que ces enfants ne recevront au lycée, aucune culture traditionnelle.
- que le baccalauréat ne donne d’autre avantage que celui de poursuivre des études supérieures longues et dispendieuses.
- que ce parchemin ne donne aucun droit à l’obtention d’un emploi.
Par contre, on devra faire valoir à leurs yeux, les avantages qu’offrent à tous les points de vue les Sections spéciales des Collèges musulmans. Enfin, on pourra leur conseiller de mettre à l’essai les aptitudes de leurs enfants au Collège musulman dans les sections spéciales, étant entendu que ceux qui réussiraient, dans leurs premières études, pourraient s’ils le désiraient, être admis au lycée pour continuer ces études ».
Le Directeur général de l’Instruction publique Lalande, adresse, le 5 octobre 1933, au Proviseur du Lycée de Fès le courrier suivant « Comme complément à ma lettre n° 5.682 I.P./I du 29 septembre dernier relative à l’admission des indigènes musulmans dans les lycées, j’ai l’honneur de vous faire connaître que, compte tenu de la situation particulière à la ville de Fès, j’ai décidé que chaque demande d’admission d’un élève indigène musulman devrait faire l’objet d’une étude et d’une enquête particulières. Chaque élève de cette catégorie se présentant à l’entrée de votre lycée doit donc me fournir une demande que vous me transmettrez en lui joignant un rapport dans lequel vous consignerez tous les éléments d’information que vous aurez pu recueillir. L’admission ne pourrait être prononcée que sur ma propre décision ».
J’ai retrouvé un échange de courriers entre le Service de l’enseignement, le Lycée de Fès et un officier marocain, issu de l’École militaire de Dar El Beïda, décoré de la légion d’honneur et titulaire de la croix de guerre, servant au Maroc dans les spahis. Cet officier souhaite que son neveu d’une douzaine d’années soit inscrit au Lycée, pour différentes raisons ; il se soucie peu de l’éducation religieuse que peut donner une école, c’est une affaire familiale.
Louis Brunot, chef du Service de l’enseignement secondaire, primaire et professionnel musulman écrit dans une note du 17 octobre 1933 à propos de cette demande : « Il connaît la réclamation de Tazi qui veut mettre son fils au lycée de Fès et il objecte avec beaucoup de finesse : « Nous étions tous les deux à Taounat mais pas dans le même camp ; on ne saurait nous traiter sur le même pied ». De fait, une bonne leçon à donner aux trubillons (sic) serait de proclamer que le neveu d’un officier marocain qui a servi son pays et la France est reçu au lycée, et que le fils de Tazi, traître à son pays et ennemi de la France est refusé. Pour mon compte, je serais enclin à donner satisfaction au désir de cet officier, chevalier de la Légion d’honneur et titulaire de quatre palmes, d’une façon ou d’une autre, attendu que les Algériens reçoivent la même satisfaction, sans autre mérite que leur titre d’Algérien ».
Le 25 octobre 1933, L. Brunot adresse un courrier au général Marquis, commandant la région de Fès où il fait part de la décision d’admettre le jeune marocain au Lycée de Fès : « Étant donné les brillants états de service de cet officier, j’ai estimé qu’on ne pouvait lui refuser la faveur qu’il demande. Il n’est pas mauvais, à mon avis, de montrer aux indigènes que ceux d’entre eux qui savent nous servir et servir leur pays sont mieux traités par nous que ceux qui, comme Tazi ont trahi leur Sultan en passant dans le camp des rebelles ».
Le même jour il adresse à l’officier marocain le courrier suivant : « Comme suite à la démarche que vous avez faite au cours de la semaine dernière, au sujet de l’admission de votre neveu dans un établissement d’enseignement français, j’ai l’honneur de vous faire connaître qu’à titre exceptionnel et en raison de vos états de service, M. le Directeur Général a décidé que la faveur vous serait accordée de faire inscrire votre neveu au lycée de Fès. J’écris ce jour à M. le Proviseur de cet établissement pour lui faut faire connaître cette décision. Veuillez agréer, … ».
Cet exemple montre que le principe de la séparation des clientèles scolaires n’est pas seulement sous-tendu par des arguments pédagogiques, culturels et intellectuels mais que des préoccupations politiques s’y ajoutent et qu’elles sont peut-être même essentielles.
Personne n’a apparemment conseillé au Pacha Tazi d’essayer de faire inscrire ses neveux au Lycée mixte puisque son frère Abdelkader semblait avoir quelques difficultés à faire inscrire ses enfants !!
Mais peu à peu la pression des familles de notables oblige le Protectorat à bouger et à ouvrir plus largement les portes du baccalauréat aux musulmans plutôt que de les laisser partir à Paris, au Caire ou en Palestine où ils risquent d’être « contaminés » par les idéologies anti-coloniales ou de nouer des contacts avec les milieux du nationalisme arabe. Il est plus facile de contrôler l’évolution des jeunes musulmans au Maroc qu’à l’étranger !
Nous avons vu que dès 1930 une nouvelle section est créée dans les Collèges musulmans pour préparer le baccalauréat, et assez rapidement un cadre légal est mis en place pour permettre la présence – qui n’est pas automatiquement l’inscription – d’élèves musulmans dans les lycées français ; les collégiens de la filière baccalauréat passent six ans au Collège et intègrent le lycée pour la classe de terminale.
La section de préparation au baccalauréat se développe alors au détriment de la section traditionnelle de plus en plus délaissée et la direction du Collège Moulay Idriss en 1936 ferme les cours professionnels, qui avaient été instaurés dans le seul but de dissuader les collégiens de s’orienter vers des carrières libérales requérant le baccalauréat. Les effectifs de la section traditionnelle passent d’environ un tiers des élèves du Collège Moulay Idriss en 1930-1931 à 7 % seulement en 1938-1939, même si en 1938 le Diplôme d’études secondaires musulmanes (D.E.S.M.) obtient l’équivalence du baccalauréat français en ce qui concerne les emplois administratifs ; mais tant que le D.E.S.M. n’ouvrira pas la porte des établissements supérieurs français les élèves des Collèges dédaigneront la section traditionnelle et auront tendance à revendiquer leur inscription directement dans les collèges et lycées français.
En octobre 1937 le Lycée mixte de Fès ouvre la chaire de philosophie, confiée à M. Boulard. À côté des lycéens de la classe de philo, les bacheliers du Collège musulman suivront, au lycée, les cours de philosophie et auront eux aussi, à Fès, le cycle complet des études secondaires. Les élèves du Collège Moulay Idriss suivent les cours de philosophie au lycée sans être inscrits au Lycée mixte. Les élèves musulmans au Lycée mixte sont peu nombreux avant 1940. J’ai retrouvé « l’état des élèves musulmans inscrits au Lycée Mixte de Fès en 1940 » : il y a 22 noms dont 9 « marocains », 10 « algériens » et 3 « tunisiens » sur plus de 600 élèves répartis en une trentaine de classes.*
*Les directeurs d’établissements secondaires doivent établir à chaque rentrée scolaire un « état nominatif des indigènes marocains musulmans et israélites » qui fréquentent leur établissement : un document du 19 octobre 1929 fait état d’une liste de 15 élèves de la 6ème à la 2de inscrits au « Cours secondaire et à l’école primaire supérieure de Fès ». Le directeur précise que tous les élèves indigènes marocains sont israélites. Le plus jeune a 13 ans, les plus âgés 18 ans. Les premiers étaient scolarisés dans l’établissement depuis 1926, 12 d’entre eux étaient auparavant scolarisés à l’école de l’Alliance de Fès, et 3 à l’école primaire de Fez Ville-Nouvelle (école de l’avenue Maurial – avenue Slaoui). Les parents sont essentiellement commerçants, mais il y a un notaire, un négociant et un industriel « protégé anglais ».
On voit qu’entre 1929 et 1940 le nombre d’élèves indigènes a peu augmenté même si les 22 élèves en 1940 sont « musulmans » mais souvent pour les algériens de père « citoyen français« .

Classe de philosophie du Lycée mixte de Fès en 1939. Les élèves du Collège musulman Moulay Idriss suivent les cours avec les élèves du Lycée mixte. (L’appellation de mixte concerne la mixité filles-garçons et non franco-marocaine).
Après la guerre, les temps changent et en mars 1944 la Direction de l’instruction publique lance un grand plan décennal de scolarisation des Marocains musulmans. Une commission de réforme préconise, outre la scolarisation de 100 000 élèves en dix ans, l’ouverture des établissements français aux élèves marocains, l’organisation du baccalauréat français dans les Collèges musulmans** (au nombre de 5 après la création en 1930 du Collège berbère d’Azrou – auparavant école régionale berbère d’Azrou -, en 1937 du Collège musulman Sidi Mohamed à Marrakech, et celui de Casablanca en 1949) et une plus grande souplesse dans les programmes.
** Un cas particulier est celui du Collège Impérial créé en janvier 1942 pour la scolarisation des princes. Deux classes sont ouvertes : une classe de sixième pour Moulay Hassan et une classe de cours préparatoire pour Moulay Abdallah, chacune devant compter une dizaine d’élèves d’élite. Une liste d’élèves susceptibles d’entrer au cours préparatoire et en sixième est établie par les directeurs des Collèges musulmans et des écoles de notables. Les enfants devaient avoir un excellent niveau scolaire et appartenir à des familles Chorfa ou à des familles de notables. Le choix ultime devant revenir au Sultan, la direction des affaires politiques du Protectorat s’assura que chaque élève proposé au Sultan ait reçu « le complet accord des autorités locales de contrôle« . Huit élèves sont finalement retenus pour la classe de sixième et neuf pour la classe du cours préparatoire. Tous les élèves sont boursiers le Sultan tient à payer les frais de fonctionnement du collège.
Bien qu’ils continuent à s’appeler collèges les Collèges musulmans sont transformés en lycées avec la création de classes de terminales préparant à la deuxième partie du baccalauréat et à la poursuite possible d’études supérieures en France. Un arrêté de novembre 1944 crée dans les Collèges musulmans quatre sections, dont une moderne qui doit conduire au baccalauréat ; cette dernière a un programme pratiquement équivalent à celui des lycées français, signant par là l’abandon officiel du système de la double culture. Faute d’effectifs suffisants, les classes de terminale ne sont pas créées immédiatement, mais la possibilité est ouverte.
Dans les années 1940, deux décrets français sont publiés modifiant la structure traditionnelle du baccalauréat. Le premier décret en décembre1947 consacre la reconnaissance de l’arabe dialectal comme une langue vivante, susceptible d’être choisie par le candidat, en plus de l’arabe littéral ; le second décret en août 1948 relatif aux épreuves du baccalauréat dans les territoires de la France d’outre-mer et à l’étranger permet aux élèves résidant outre-mer ou à l’étranger de subir une épreuve du baccalauréat dans leur langue maternelle, soit en arabe pour le Maroc. L’instauration de ce baccalauréat dit d’outre-mer s’accompagne au Maroc de la suppression du D.E.S.M. qui ne permettait pas de poursuivre des études supérieures.
Pour conclure, on peut dire que la structure de l’enseignement dans les Collèges musulmans est en perpétuelle évolution pour répondre à la demande d’une jeunesse marocaine qui tolère mal la coexistence de deux catégories d’écoles, les unes pour les Indigènes, les autres pour les Européens : élèves et anciens élèves des Collèges revendiquent les mêmes droits que les Français. Les lois de 1944 et 1948 marquent la fin du système de double culture : l’enseignement de la culture arabo-musulmane apparaît maintenant inutile aux autorités du Protectorat et la francisation totale du système d’enseignement leur semble comme le meilleur moyen de sauvegarder leurs intérêts.
Car en même temps, les nationalistes marocains prônent un enseignement arabisé : la seconde guerre mondiale a favorisé la prise de conscience par les Marocains de la faiblesse de la France et l’autorité prise par le sultan du Maroc a changé les données du problème. Les leaders nationalistes sont désormais convaincus du caractère provisoire du protectorat français et se prononcent pour la reconstruction du Maroc dans le respect des traditions nationales en ayant pour fondement l’attachement à l’islam, à la langue arabe et la fidélité au trône.
Le conflit idéologique entre Marocains et Français au sujet de l’enseignement n’a pas de conséquences fâcheuses sur le fonctionnement du Collège Moulay Idriss. Les élèves cherchent à profiter au maximum du système existant et misent sur lui pour leur formation de futurs cadres du Maroc indépendant. Des anciens élèves des Collèges musulmans militent dans le mouvement nationaliste dès ses débuts et ils y exercent une influence importante au niveau de la conception et de l’organisation contribuant activement à l’évolution politique du Maroc vers l’Indépendance. Une grande partie des élites dirigeantes de l’Indépendance sera formée d’anciens élèves du Collège Moulay Idriss.
À consulter :
Direction générale de l’Instruction publique, des Beaux-Arts et des Antiquités : Historique (1912-1930). École du livre. 1931
Gaudefroy-Demonbynes R. : L’œuvre française en matière d’enseignement au Maroc. Librairie orientaliste Paul Geuthner. 1928
Merrouni Mekki : Collège musulman de Fès : Le pionnier des collèges du Maroc Revue Zamane N°44 Juillet 2014
Vermeren Pierre : La formation des élites marocaines et tunisiennes 2002. Éd. La Découverte
Baïda Jamaâ : La presse marocaine d’expression française des origines à 1956. Série thèses et mémoires. Faculté des Lettres et Sciences Humaines Rabat 1996
