Image à la une : Panorama de Sefrou vers 1915 Photo Niddam et Assouline
J’ai trouvé dans l’hebdomadaire Maroc-Monde du 14 janvier 1950 un article du Père Henry Koehler, intitulé À Sefrou,sur les pas du Père de Foucauld. Maroc-Monde était un hebdomadaire catholique d’information marocaine et mondiale issu, en avril 1947, de l’hebdomadaire Casa-Cité fondé en octobre 1945. Le Père Henry Koehler, prêtre franciscain, est curé de Sefrou à l’époque où il écrit cet article concernant le bref passage à Sefrou de Charles de Foucauld, lors de son exploration du Maroc en 1883-1884.
Cette lecture m’a amené à consulter mes documents concernant l’exploration du Maroc par le vicomte Charles de Foucauld ; avant de suivre de Foucauld à Sefrou, je rappellerai le contexte général de cette expédition, dont j’ai d’ailleurs donné quelques éléments dans deux précédents articles du blog (Quand Charles de Foucauld s’installait au Mellah de Fès : juillet-août 1883 et Les carnets de route du Père de Foucauld).
Né en 1858, dans une famille d’ancienne chevalerie, le vicomte Charles de Foucauld de Pontbriand, orphelin à l’âge de 6 ans, est confié à son grand-père maternel ; élève intelligent mais peu motivé par les études il obtient cependant sans difficulté son baccalauréat ; il prépare le concours de l’École militaire de Saint Cyr qui exige, dira-t-il, moins de travail que celui de l’École polytechnique … qui était le choix de son grand-père polytechnicien ! Il intègre Saint-Cyr en 1876 et passe ensuite à l’École de cavalerie de Saumur. Il est classé dernier à l’examen de sortie avec des notes très médiocres. Il est envoyé en garnison à Pont-à-Mousson, puis en Algérie, à Sétif, au quatrième régiment de chasseurs d’Afrique. Le jeune officier se distingue surtout par une vie de désordre, à laquelle il ne veut pas renoncer, malgré les remontrances de ses chefs, si bien qu’en mars 1881, il est mis en non-activité pour indiscipline, doublée d’inconduite notoire et se retire à Évian. Quelques mois plus tard, il est réintégré à sa demande dans son régiment en Oranie. Il fait alors preuve d’un bon comportement militaire, se révèle être un bon chef, soucieux de ses hommes.
Il ne semble cependant pas très motivé pour poursuivre une carrière militaire, il souhaite voyager en Orient. Il demande un congé de l’armée qui lui est refusé, il décide alors de démissionner.
En 1882 il s’installe à Alger et prépare son voyage : il choisit le Maroc, pays encore mal connu. Il étudie pendant un an l’arabe et se documente sur l’islam. À la suite d’une longue et minutieuse préparation, Charles de Foucauld décide d’effectuer une reconnaissance du Maroc, voyage qui durera onze mois, du 20 juin 1883 au 23 mai 1884. Son idée est de ne passer que par des régions inexplorées et présentant un intérêt par leur topographie et par leurs habitants. Ce voyage d’exploration doit permettre de tracer des itinéraires nouveaux, de relever par l’observation astronomique les coordonnées des villages traversés, faire des observations topographiques, de noter les mœurs et l’organisation politique des tribus rencontrées.
Une des plus importantes questions à résoudre pour le succès d’un voyage au Maroc était le choix du déguisement. Il est impossible de pénétrer dans ce pays sans cacher sa qualité de chrétien. Seuls, les représentants des puissances européennes pouvaient le faire mais en suivant le « chemin des ambassades » qui allait de la côte à Fès ou à Marrakech, sans pouvoir s’écarter de l’itinéraire traditionnel.
Quel déguisement choisir : le musulman ou le juif ? Coifferait-il le turban ou le bonnet noir ? « Je me décidai pour le bonnet. Ce qui me porta surtout, fut le souvenir des difficultés qu’avaient rencontrées les voyageurs, sous leur costume musulman : l’obligation de mener la même vie que leurs coreligionnaires, la présence continuelle de vrais Musulmans autour d’eux, les soupçons même et la surveillance dont ils se trouvèrent souvent l’objet furent un grave obstacle à leurs travaux. Je fus effrayé d’un travestissement qui, loin de favoriser les études, pouvait y apporter beaucoup d’entraves ; je jetai les yeux sur le costume israélite. Il me sembla que ce dernier, en m’abaissant, me ferait passer plus inaperçu, me donnerait plus de liberté. Je ne me trompai pas ».
Cette décision de voyager déguisé, et en qualité de juif, l’oblige à étudier l’hébreu, les coutumes juives et à choisir un guide juif pour l’accompagner tout au long de son périple. Oscar Mac Carthy, conservateur de la bibliothèque d’Alger, auquel de Foucauld avait parlé de son projet le met en contact avec le rabbin Mardochée Aby Serour qui sera son futur guide.
Mardochée est né vers 1830 à Akka, dans le sud marocain ; il a étudié à Jérusalem, professé à Alep, puis est revenu au Maroc faire du commerce. Il est le premier Israélite à se rendre à Tombouctou et le trafic auquel il se livre lui procure une très large aisance financière … au moins temporairement. Ruiné, quelques années plus tard, il s’installe à Mogador et par l’intermédiaire du consul de France Auguste Beaumier, remplit plusieurs missions scientifiques pour le compte de la Société de Géographie de Paris et pour celui de l’Alliance Israélite. Par la suite, il est nommé rabbin instituteur, d’abord à Oran, puis à Alger, où il se trouve en 1883. Il accepte le principe de conduire Foucault dans son périple au Maroc.

Le rabbin Mardochée Aby Serour. Cliché vers 1880
Charles de Foucauld après son retour à Paris a calligraphié sur de belles pages de vélin, à l’intention de l’un de ses neveux, trois récits importants relatifs à son voyage qui ne figurent pas dans son ouvrage « Reconnaissance au Maroc » publié en 1888. Ces textes sont rapportés par René Bazin, de l’Académie française, dans son livre « Charles de Foucaud, explorateur du Maroc, ermite au Sahara » Librairie Plon 1921
Dans le premier passage de Foucauld décrit le costume adopté pour son voyage et qu’il revêt à Alger avant son départ pour le Maroc avec le rabbin Mardochée : « Je dois quitter, mes vêtements européens, et prendre le costume israélite ; une longue chemise à manches flottantes, un pantalon de toile allant jusqu’aux genoux, un gilet turc de drap foncé, une robe blanche à manches courtes et à capuchon (djellaba), des bas blancs, des souliers découverts, une calotte rouge et un turban de soie noire sont préparés pour moi ; cela forme un costume juif, mi-algérien, mi-syrien, qui convient aux rôles, peut-être divers, que j’aurai à jouer ».
« Nous avons peu de bagages, un sac et deux boîtes ; les boîtes renferment la première une pharmacie qui me permettra au besoin de me dire médecin, l’autre un sextant, des boussoles, des baromètres, des thermomètres, du papier et des cartes ; le sac contient un costume de rechange et une couverture pour chacun de nous, les ustensiles de cuisine et des provisions ».
C’est dans ce costume qu’il arrive au Maroc en juin 1883. Ch. de Foucauld évoque dans ce même texte la décision, prise en accord avec le rabbin Mardochée, de modifier, en août, son costume et de renoncer à se présenter éventuellement comme médecin, profession qui avait finalement un double inconvénient : « Les Marocains, pour qui tout chrétien naît médecin, étaient disposés, par cette profession, à soupçonner ma race ; puis la boîte de médicaments inspirait la convoitise. Une boîte suppose un trésor et on disait que j’avais deux caisses d’or avec moi. À Fâs, dans le courant du mois d’août, instruit par l’expérience des premiers jours de route, je me défis de mes remèdes, et je modifiai mon bagage et mon costume ; les boites furent remplacées par un sac en poil de chèvre ; je supprimai dans ma tenue ce qui rappelait le juif d’Orient, c’est-à-dire la calotte rouge, le turban noir, les souliers et les bas, et j’adoptai la calotte noire, le mouchoir bleu et les belras (babouches) noires des rabbins marocains ; je laissai pousser des mouaders, mèches de cheveux placées à côté des tempes qui tombent jusqu’aux épaules ; mon costume était dès lors celui de tous les juifs du Maroc ; il ne varia plus, si ce n’est qu’au début de l’hiver, j’y ajoutai un khenîf (burnous noir à lune jaune). À Fâs, j’organisai définitivement mes moyens de transport ; jusque-là j’avais loué des mules, j’en achetai deux qui nous portèrent Mardochée et moi, avec notre bagage, pendant 10 mois, jusqu’à notre retour à la frontière algérienne ».
J’ignore si de Foucauld avait changé sa tenue avant ou après son excursion à Sefrou le 20 août 1883.
À Sefrou, sur les pas du Père de Foucauld (texte du Père Henry Koehler)
Le 20 août 1883, vers les 5 heures du matin, deux rabbins juifs, sortaient de Fès et se dirigeaient au pas de leurs mules vers la piste de Sefrou. L’un, âgé d’une cinquantaine d’années, grand et fort, la barbe poivre et sel, l’air bonhomme : le rabbin Mardochée Aby Serour natif d’Akka au Maroc, grand voyageur devant l’éternel ; l’autre, jeune, mince, d’apparence timide, avec une barbe noire en collier encadrant un visage maigre et pâle : le rabbin oriental Joseph Aleman, dont le vrai nom est le Vicomte Charles de Foucauld.
Le rabbin Mardochée raconte que son neveu de Moscovie, le rabbin Joseph Aleman, à peine sorti d’une école rabbinique de Syrie, l’accompagne dans une collecte de fonds au profit d’écoles rabbiniques de Jérusalem.
Pendant son séjour à Fès, plus long qu’il ne l’avait imaginé, Foucauld en profite pour aller visiter Taza et Sefrou.Il fait encore frais à cette heure matinale, mais la piste serpente entre les ondulations sans charme du Saïs. Neuf heures ; les voyageurs longent les premiers oliviers de Bahlil. La petite bourgade blanche, étagée comme un bethléem de crèche, reflète le soleil déjà haut. « Bahlil, écrira Foucauld, porte ce nom parce que ses habitants prétendent descendre des chrétiens » Voire !

Le village de Bahlil . Cliché anonyme vers 1925
Une demie heure après, nos deux rabbins pénètrent dans l’oasis de Sefrou.
Alors l’émerveillement du pseudo-Juif se traduit par des accents lyriques : « Jardins immenses et merveilleux, comme je n’en ai vu qu’au Maroc : grands bois touffus dont le feuillage épais répand sur la terre une ombre impénétrable et une fraîcheur délicieuse, où toutes les branches sont chargées de fruits, où le sol toujours vert ruisselle et murmure de sources innombrables… ».
Ceux qui ont parcouru le bled avant la colonisation française comprendront cet enthousiasme. Il me souvient encore de l’émotion profonde ressentie, en 1912, à la vue des arbustes ombrageant la source d’Aïn Lorma et, peu après, de l’unique palmier – aujourd’hui disparu – qui se penchait amoureusement vers la tour de Sidi Saïd aux portes de Meknès.
« À dix heures, continue Foucauld, j’arrive à la ville : de grands murs blancs l’entourent, elle a l’aspect propre et gai. C’est surtout en la parcourant que l’on est frappé de l’air de prospérité qui y règne, on ne le retrouve en aucune autre ville du Maroc. Partout ailleurs on ne voit que traces de décadence ; ici tout est florissant et annonce le progrès. Point de ruines, point de terrains vagues, point de construction abandonnées ».
Évidemment la petite agglomération de Sefrou, bien enserrée dans les remparts, tout neufs de Moulay Soliman, n’offre pas aux voyageurs, les ruines grandioses et fauves de Fès ou de Meknès. L’impression qu’il en reçoit est donc meilleure. D’ailleurs, en vérité, Sefrou dont un tiers est juif, est un lieu où l’on travaille et où l’on trafique. L’oasis, arrosée par le terrible oued Aggaï, au régime torrentiel, et qui, traversant la ville, cause, au temps de ses crues, les plus dantesques ravages, produit légumes à foison et permet une ample culture d’oliviers. En outre la route de Sefrou vers Anoceur est le passage millénaire des caravanes en marche vers le Tafilalet, enfin les tribus des Aït Ioussi et Beni Ouaraïn y tiennent leur marché de peaux et de laines.

Vue partielle de la médina de Sefrou vers1920/25
La demeure historique d’un soir
Pour toutes ces raisons, de Foucauld est enthousiasmé de son excursion rapide car il ne restera à Sefrou que cette soirée, il repartira le lendemain pour Fès. C’est au Mellah que les deux rabbins ont trouvé l’hospitalité chez David Lolliyel. Comme toujours, les hôtes sont entourés. Trop ! Le grand rabbin Shalom Azoulay ne lâchera pas d’une semelle le jeune rabbin venu d’Orient dont la renommée est divulguée, proclamée, enflée à bouche-que-veux-tu par le fidèle Mardochée. Peut-être (si l’histoire est vraie, que l’on ne lit pas dans « La Reconnaissance »), peut-être est-ce un moment où le zèle vigilant de ce compagnon paravent s’était ralenti que la femme de David a pu apercevoir le jeune rabbin, prenant des notes et manipulant des instruments étranges. Et l’on prétend que l’hôte mis au courant du personnage réel qu’il recevait, avait juré n’en rien dire durant dix ans, ce qu’il fit, ajoute-t-on. Mais il est à croire que sa femme ne sût jamais rien, car dix ans pour une langue de femme….
Nous avons tenu à visiter cette demeure historique et presque sacrée. L’imagination aidant, nous nous la représentions sous des dehors flatteurs sinon romantiques, et prenant notre courage et les pans de notre tunique à deux mains – choses indispensables dans le cas – nous pénétrâmes dans le Mellah de Sefrou… C’était revenir à trente ans en arrière, dans l’un de ces mellahs primitifs où les odeurs de viande grillée, de légumes suris et d’urine desséchée, charmaient les narines en quête de sensations fortes et pittoresques. Les ruelles étroites se coupent et se recoupent. Les boutiques trouent les murs et le costume de leurs occupants proclame que, tout de même, la civilisation a pu forcer cet antique repaire.
La camelote a peu changé, mais le tarbouche noir a cédé la place au béret ecclésiastique ; les djellabas sont devenues vestons élimés et crasseux. C’est un « décrochez-moi ça » qui se promène : blouses d’infirmiers, vestes de tirailleurs, culottes de golf, sarouels rouges de spahis… Seule la vieillesse semble vouloir garder la tradition. Tout de noir vêtus, étalant une barbe de patriarche sur les petits boutons de leur gilet marocain, de petits vieux s’avancent penchés sur leurs cannes à bout ferré, ou bien les « mères d’Israël » grassouillettes, le crâne crêté de la tiare rouge ou bleue, font des effets de châle en agitant les longues franges de soie.L’envers d’un pèlerinage.
Bref, après mille tours dignes du labyrinthe antique, dans cette cohue bariolée et malodorante, nous buttons dans un cul-de-sac sur lequel, devant une ignoble flaque, s’ouvrent deux portes. À gauche, le numéro 4, celui que nous cherchons. Devant ce qui se présente, j’hésite une seconde. Au fond d’un patio obscur des jeunes femmes, assises à terre, jacassent. La vue de l’habit franciscain provoque une révolution. Après quelque baragouinage où chacun s’entend sans se comprendre, on me fait savoir que je puis gravir les escaliers afin de visiter la terrasse. J’ai escaladé le Toubkal, c’était moins périlleux. Moins poétique aussi. Chaque marche mesure en largeur un quart de semelle et en hauteur l’équivalent d’un saut d’acrobate. L’exercice s’opère dans la demi-nuit. Au premier étage, galerie comportant une exposition tout à fait inattendue de récipients et de vases, – y compris les vases sans gloire dont parle l’Apôtre – et qui contiennent tout ce que l’on peut penser. Des mioches vautrés et demi-nus piaillent et jouent aux quilles avec de vieilles fioles de pharmacie.
La rumeur me suit dans l’escalier aussi, quand, au second étage, la lumière commence à poindre les matrones achèvent de se montrer… Stoïquement et précautionneusement je fais l’ascension d’un dernier palier et me voici sur la terrasse. À vrai dire cette terrasse est récente : la maison a été rehaussée d’un petit étage. Mais, malgré cela, cette vue qui se déploie en un panorama grandiose et austère, est celle qu’a contemplé Charles de Foucauld ! Au nord, la ligne des collines qui cachent les minarets de Fès ; à l’est, à peine estompé en pastel bleu, le Bou Iblane et les montagnes des Beni Ouaraïn ; à l’ouest, toute proche, la falaise abrupte, hargneuse de Binna ; au sud le demi-cercle de montagnes nues, rousses, cahoteuses, contre lesquelles s’appuie l’olivette sombre de Sefrou. À mes pieds, la ville blanche, ses minarets, ses koubbas aux tuiles vertes. Et le ciel bleu recouvre le tout comme un dôme de Saint-Sacrement… il a vu cela et la nuit, il est venu là scruter le panorama du ciel et ses myriades d’étoiles. Sans doute, il a été ému et… peut-être, s’il a eu le temps, s’il y a pensé, il a prié… Qui sait ! …J’ai accompli ce pèlerinage que j’avais projeté. Je n’ai pas éprouvé les émotions esthétiques que j’escomptais. Qu’est-ce que cela peut bien faire !… J’ai retrouvé la trace d’une âme éprise de science humaine, la trace d’un voyageur dont les pas, un à un, comme moi tout à l’heure dans l’obscurité s’orientaient vers la science divine, la contemplation de Dieu, la sainteté.

Une rue de Sefrou. Cliché anonyme vers 1915 (plaque de verre).
Excursion à Sefrou (Texte du vicomte Charles de Foucauld dans Reconnaissance au Maroc)
« Départ de Fès à 5 heures du matin. Pendant la première portion du trajet, je traverse la partie orientale du Saïs : plaine unie, sans ondulations ; sol dur, assez pierreux, couvert de palmiers nains. Vers 8 heures, le pays change : fin du Saïs ; j’entre dans une région légèrement accidentée : collines très basses, à pentes douces, séparées par des vallées peu profondes ; sol souvent pierreux, parfois rocheux ; terre rougeâtre ; à partir d’ici, on voit une foule de sources, de ruisseaux, dont les eaux, courantes et limpides, sont bordées de lauriers-roses.
À 9 heures, je passe à hauteur d’un très grand village, El Behalil (les sots) : il porte ce nom parce que ses habitants prétendent descendre des Chrétiens. Quelle que soit son origine, son état actuel est prospère ; les maisons y sont bien construites et blanchies : autour s’étendent au loin de beaux et vastes vergers qui, avec ceux de Sfrou et du Zerhoun, forment cette riche ceinture qui entoure et nourrit Fâs.
D’ici on voit les jardins de Sfrou, qui s’allongent à nos pieds en masse sombre ; une pente douce y conduit, la ville est au milieu ; mais cachée dans la profondeur des grands arbres, nous ne l’apercevons qu’arrivés à ses portes.À neuf heures et demie, j’entre dans les jardins, jardins immenses et merveilleux, comme je n’en ai vus qu’au Maroc : grands bois touffus dont le feuillage épais répand sur la terre une ombre impénétrable et une fraîcheur délicieuse, où toutes les branches sont chargées de fruits, où le sol toujours vert ruisselle et murmure de sources innombrables. Chefchaouen, Tétouan, Taza, Sfrou, Fichtâla, Béni Mellal, Demnât, autant de noms que me rappellent ces lieux charmants : tous sont également beaux, mais le plus célèbre est Sfrou.
À dix heures, j’arrive à la ville ; de grands murs blancs l’entourent, elle a l’aspect propre et gai. C’est surtout en la parcourant qu’on est frappé de l’air de prospérité qui y règne : on ne le retrouve en aucune autre ville du Maroc. Partout ailleurs on ne voit que trace de décadence, ici tout est florissant et annonce le progrès. Point de ruines, point de terrains vagues, point de constructions abandonnées : tout est habité, tout est couvert de belles maisons de plusieurs étages, à extérieur neuf et propre ; la plupart sont bâties en briques et blanchies. Sur les terrasses qui les surmontent des vignes, plantées dans les cours, grimpent et viennent former des tonnelles.
Une petite rivière de 2 à 3 mètres de large et de 20 à 30 centimètres de profondeur, aux eaux claires, au courant très rapide, traverse la ville par le milieu : trois ou quatre ponts permettent de la franchir. Sfrou a environ 3 000 habitants, dont 1 000 israélites. Il y a deux mosquées et une zaouïa : celle-ci renferme de nombreux religieux appartenant aux descendants de Sidi El Hasen el Ioussi. On remarque aussi beaucoup de turbans verts, insigne des Derkaoua .Sfrou tire sa richesse de plusieurs sources : ce sont : 1° le commerce, qu’elle fait avec les tribus des environs, Aït Ioussi, Beni Ouaraïn, etc. ; elle leur vend les produits européens et prend en échange des peaux, et surtout de grandes quantités de laines : ces dernières, parmi lesquelles celles des Beni Ouaraïn sont les plus estimées, sont lavées et nettoyées à Sfrou, où ce travail occupe une grande partie de la population ; puis on les vend à Fâs, parfois même directement à Marseille ; 2° le passage des caravanes du Tafilelt et le commerce qu’elle fait avec Qçâbi ech Cheurfa et le sud ; 3° ses jardins : elle exporte à Fâs une multitude énorme de fruits : olives, citrons, raisins, cerises, etc. ; le raisin est si abondant que l’on fait d’excellents vins à 10 francs l’hectolitre ; 4° les poutres et les planches qu’elle reçoit du Djebel Aït Ioussi et qu’elle expédie dans les villes du nord : elles sont toutes de bois de cèdre ; chaque tronc donne, en poutres, quatre à cinq charges de mulet ; les cèdres poussent sur le territoire des Aït Ioussi. D’autres tribus voisines telles que les Beni Mgild, en possèdent aussi de grandes forêts, mais les exploitent peu.
La ville n’est sur le territoire d’aucune tribu ; elle a un qaïd spécial et dépend de la province de Fâs : c’est ici que finit cette dernière ; au point où s’arrêtent, vers le sud, les jardins de Sfrou, commence le territoire des Aït Ioussi.Je reviens à Fâs en passant, au retour, par le même chemin qu’à l’aller. Aujourd’hui comme hier je rencontre beaucoup de passants sur la route : âniers et chameliers conduisant des convois de fruits et de planches, voyageurs isolés, allant à Sfrou, caravanes partant pour le Sahara. Personne n’est armé ; les femmes ne se voilent pas.

Entrée du Mellah de Sefrou, vers 1920
Dans le texte où Charles de Foucauld relate son bref passage à Sefrou il ne parle pas de l’incident où la femme du rabbin David aurait découvert qu’il n’était pas juif ; ce qu’a noté d’ailleurs le Père Koehler « si l’histoire est vraie, que l’on ne lit pas dans « La Reconnaissance » », peut-être n’a-t-il évoqué cette histoire que pour pouvoir dire qu’une femme ne sait pas tenir sa langue pendant dix ans ! Avis d’expert ? … il était le confesseur des femmes catholiques !!
Jean de Marignan, dans son livre « En reconnaissance au Maroc, sur les pas de Charles de Foucauld explorateur » (2023) rapporte cet incident qui lui a été raconté par une famille musulmane de Sefrou chez laquelle il était invité à déjeuner : « Nous visitons auparavant le cimetière et la synagogue de la célèbre communauté juive qui vivait ici. Les deux rabbins avaient été accueillis par David Lhalyel, dont la femme surprit Foucauld, en train de dessiner un jour de shabbat. Mardochée fit promettre à leurs hôtes de ne pas révéler l’imposture de son compagnon, pendant au moins une décennie. Ils tinrent parole ». Cette affirmation est fausse, le 20 août 1883 n’était pas un jour de shabbat mais un lundi !
Cependant de Foucauld a parfois été considéré comme un rabbin atypique et s’est trouvé dans des situations délicates lors de prières ou de prêches dans des synagogues ; il sait qu’il est entouré de gens qui peuvent deviner sa qualité de chrétien. Malgré les précautions, il ne prétend pas que son déguisement ait été impénétrable : « Dans les quatre ou cinq points où je séjournai longtemps, ni mon bonnet noir, ni mes mouaders, ni les serments de Mardochée, ne servirent à rien. La population juive, s’aperçut tôt ou tard que j’étais un faux frère ; mais une seule fois, et pour des raisons toutes particulières, cela pensa à me mettre en un sérieux péril ; en général, les juifs marocains, tous commerçants, appelés fréquemment par leurs affaires, soit dans des ports où ils trouvent nos consuls, soit en Algérie, ont avantage à être en bonne relation avec les Chrétiens, surtout les Français. Aussi gardaient-ils religieusement le secret qu’ils avaient découvert ; rien ne transpirait, hors du mellah ; même avec moi, ils étaient forts discrets : rien ne changeait dans leurs manières, sinon qu’ils devenaient plus prévenants encore, et plus disposés à fournir tous les renseignements que je demandais. Quant aux Musulmans, il ne m’arrivera que bien rarement de leur inspirer des soupçons ». On peut aisément comprendre que les juifs des mellah, même en dehors de toute relation avec les Français, n’avaient aucun intérêt à dénoncer le « faux frère » et du même coup le vrai rabbin aux autorités marocaines … qui leur auraient certainement demandé des comptes.
Dans Itinéraires marocains (Bulletin de la Société de Géographie 1887) de Foucauld explique comment il a pu tromper en général la surveillance des témoins, ou les écarter. « J’écrivais ainsi, presque tout le temps de la route… Jamais personne ne s’en aperçut même dans les caravanes les plus nombreuses ; je prenais la précaution de marcher en avant ou en arrière de mes compagnons, afin que, l’ampleur de mes vêtements aidant, ils ne distinguassent point le léger mouvement de mes mains »… Le soir, de Foucauld complétait et recopiait sur les calepins les notes prises discrètement dans la journée. « Le jour, on était sans cesse entouré de juifs, écrire longuement devant eux, leur eût inspiré des soupçons. La nuit ramenait la solitude et le travail. Faire des observations astronomiques fut plus malaisé que de relever la route. Le sextant ne se dissimule pas comme la boussole. Il faut du temps pour s’en servir. La plupart de mes hauteurs de soleil et d’étoiles ont été prises dans des villages. Le jour, j’épiais le moment où personne n’était sur la terrasse de la maison ; j’y transportais mes instruments enveloppés de vêtements que je disais vouloir mettre à l’air. Le rabbin Mardochée Abi Serour, Israélite authentique qui m’accompagna dans mon voyage, restait en faction dans l’escalier, avec mission d’arrêter, par des histoires interminables, quiconque essayerait de me rejoindre ». … « Quels contes n’inventait-on pas alors pour expliquer l’exhibition du sextant ! Tantôt il servait à voir l’avenir dans le ciel, tantôt à donner des nouvelles des absents. À Tâza c’était un préventif contre le choléra, dans le Tadla il révélait les péchés des Juifs, ailleurs il me disait l’heure, le temps qu’il ferait, m’avertissait des dangers de la route… que sais-je ? La nuit j’opérais plus facilement, je pus presque toujours agir en secret. Peu d’observations ont été faites dans la campagne où il était malaisé de s’isoler. J’y suis parvenu quelques fois, prétextant la prière ; comme pour me recueillir j’allais à quelques distances, couvert de la tête aux pieds d’un long sisit ; les plis en cachaient mes instruments ; un buisson, un rocher, un pli de terrain me dissimulait quelques minutes et je revenais, ma prière terminée ».
Malgré ces précautions de Foucauld, démasqué, a alors révélé quatre fois qui il était. Dans des documents trouvés par René Bazin, il écrit : « Je ne révélai qui j’étais et ce que je faisais qu’à quatre personnes au Maroc : Samuel Ben Simhoun, israélite de Fâs ; le Hadj Bou Rhim, musulman de Tisint qui fut pour moi un véritable ami ; Sidi Edris et un juif de Debdou. Aux deux israélites, Mardochée et moi, fîmes la confidence ensemble, d’un commun accord. Aux deux musulmans, je la fis seul, et Mardochée l’ignora toujours. Tous les quatre gardèrent mon secret avec religion, me rendirent mille services, et il ne me reste qu’à me féliciter de m’être confié à eux, et à leur conserver une vive reconnaissance ». Il ajoute « Mardochée ne sut jamais que j’avais découvert à Sidi Edris ma qualité de chrétien et le but de mon voyage ; une haine instinctive plus qu’une prudence raisonnée le tenait en défiance contre tout musulman, et il se serait cru perdu s’il m’avait cru capable de me confier à un mahométan ».
Charles de Foucauld termine son périple au Maroc le 23 mai 1884 à Lalla Maghnia. En 1888 il publie Reconnaissance au Maroc qui débute ainsi : « Au moment de livrer au lecteur, le récit de mon voyage, lorsque les évènements qui l’ont rempli, les travaux qui l’ont accompagné, passent ensemble devant mes yeux, que de noms, que de choses, que de sensations montent en foule à mon esprit ! Parmi les souvenirs, ceux-ci agréables, ceux-là pénibles, que cet instant évoque, il en est un d’une douceur infinie, un devant lequel tous les autres s’effacent. C’est le souvenir des hommes en qui j’ai trouvé bienveillance, amitié, sympathie, de ceux qui m’ont encouragé, protégé, aidé dans la préparation de mon voyage, dans son accomplissement, dans les occupations qu’ils ont suivi. Les uns sont Français, les autres Marocains ; il en est de chrétiens, il en est de musulmans. Qu’ils me permettent de les unir en un seul groupe pour les remercier tous ensemble et les assurer d’une gratitude trop vive pour que je puisse l’exprimer comme je la sens ».
Je conclurai en disant « Où sont passés les Juifs » ?
Dans ses remerciements de Foucauld « oublie » les Juifs qui pendant onze mois l’ont logé, nourri, protégé en taisant son identité quand ils l’ont découverte et l’ont soutenu dans son périple. Il parle peu de Mardochée dont le rôle était pourtant essentiel. Dans Reconnaissance au Maroc, en appendice, dans un chapitre intitulé « Les Israélites au Maroc », il donne des Juifs une description pleine de dégoût et précise même « J’écris des Juifs du Maroc moins de mal que je n’en pense ; parler d’eux favorablement serait altérer la vérité. » Son récit est empreint d’une détestation des Juifs qui contraste avec son admiration pour l’Islam et les Musulmans. Ce discours antisémite était dans l’air du temps et, jeune saint-cyrien, de Foucauld avait participé avec son ami Antoine de Morès, fondateur de la ligue antisémitique de France, au saccage à Saumur de la maison d’un commerçant juif. Quelques années après son périple au Maroc, Charles de Foucauld, dans une notice destinée à son neveu François, reviendra sur son indifférence à l’égard de Mardochée et sur ses jugements sévères sur les Juifs du Maroc.
À consulter
« Reconnaissance au Maroc 1883-1884 ». Vicomte Ch. de Foucault
Paris Société d’Éditions géographiques, maritimes et coloniales 1888.
« Au Maroc en suivant Foucauld ». Jacques Ladreit de Lacharrière, illustrations de Théophile-Jean Delaye
Paris Société d’Éditions géographiques, maritimes et coloniales 1932
« Charles de Foucauld, explorateur du Maroc, ermite au Sahara » René Bazin. Librairie Plon 1921
« Mardochée » Kebir-Mustapha Ammi. NRF Gallimard 2011
« En reconnaissance au Maroc. Sur les pas de Charles de Foucauld explorateur » Jean de Marignan. Éditions du Cerf 2023