Image à la une : Illustration de Rencontres et Débats : Avicenne (Ibn Sînâ) aujourd’hui : Sciences et Philosophie, évènement organisé le 30 avril 2010, par l’Institut du Monde Arabe (Paris).

À l’occasion du millénaire d’Avicenne, le grand médecin philosophe persan, qui écrivit, il y a maintenant dix siècles ses œuvres en arabe,(une des grandes langues culturelles de l’époque médiévale), ce qui permit une diffusion en Orient et en Occident, au Moyen-Âge et au-delà jusqu’au XVIIème siècle, les « Amis de Fès » ont proposé à leurs adhérents, le 14 mai 1951, deux conférences dédiées à la mémoire d’Avicenne et prononcées par M. le docteur Omar Boucetta, médecin à l’hôpital Cocard de Fès et par M. Charles Sallefranque, professeur au Lycée Moulay Youssef de Rabat. Ces conférences ont eu lieu dans la « doukkana », haut belvédère du palais des Mokri, à Ras Djenane. C’est le Docteur Secret, médecin-chef de l’hôpital Cocard qui a présenté les conférenciers. Un concert de musique andalouse clôtura la soirée.

IBN SINA (AVICENNE) Sa vie, son œuvre médicale par le docteur Omar Boucetta

C’est un très grand honneur pour moi, qui suis de la première génération des médecins de ce pays, que d’essayer de faire revivre à l’occasion du millénaire de sa naissance, celui qui, s’il fut le prince des médecins de son temps, fut aussi l’un des plus grands phénomènes de l’histoire intellectuelle : phénomène, Avicenne le fut par sa précocité, il le fut par son intelligence, par sa mémoire et aussi par sa capacité de travail, et c’est une tâche bien difficile que d’essayer de donner en quelques pages une idée, aussi mince soit-elle, de l’œuvre d’un tel homme. Il faudrait, en effet, la vie de plusieurs savants pour dépouiller, systématiser et commenter tous ses ouvrages.
Je vais donc me contenter d’essayer de donner une idée de son œuvre médicale après avoir, bien entendu, dit un mot de sa vie et de son époque, ce qui facilitera l’intelligence de sa conception de la médecine.

Au mois de safar 370 de l’Hégire, naissait à Boukhara, Abou Ali El Houssine Ibn Abdellah Ibn Sina. L’an 370 de l’Hégire correspond à l’an 980 de l’ère chrétienne ; Boukhara se trouve en Transoxanie (Asie Centrale). Tels sont, dans l’espace et dans le temps, les renseignements que nous avons sur la naissance d’Avicenne. Ils sont précieux et sûrs parce qu’extraits de l’autobiographie du maître. Cependant, dans l’Asie troublée d’alors, où le concept de nation était plutôt fluide, où les lois sur les émigrations n’étaient pas très rigides, il demeure quelques obscurités sur son origine. Aussi, Turcs, Persans, Iraniens, Afghans, réclament Avicenne comme un des leurs ; certains même vont jusqu’à prétendre que sa mère était juive et l’on retrouve son nom dans la Judish Encyclopedia. Mais une chose est certaine, c’est qu’Avicenne était musulman ; on en trouve la trace dans toute son œuvre, et lui-même l’a solennellement proclamé dans plusieurs de ses écrits. Et si sa langue maternelle était le persan, la presque totalité de sa production est écrite dans la langue du Coran.

L’instruction d’Avicenne s’est faite en un temps record, avec une facilité qui tient du prodige. À dix ans, il possédait déjà le Coran. Son père l’envoya chez un marchand de légumes qui lui apprit le calcul indien. Puis, vint à Boukhara un certain Abou Abdellah En Natali, dit le philosophe. Le père d’Avicenne le prit chez lui et lui demanda d’enseigner la philosophie au jeune Ibn Sina. Ils commencèrent à étudier l’Isagogé de Porphyre. (L’Isagogé de Porphyre est un ouvrage écrit au troisième siècle par Porphyre, philosophe néoplatonicien et qui fut le manuel de référence pendant des siècles pour l’étude de la logique. Écrit en grec à l’origine, il a été traduit en arabe par Ibn al-Muqaffa au VIIIème siècle). Mais les rôles furent bientôt inversés et ce fut le maître qui commença à profiter des explications de son élève. Vexé, peut-être, étonné certainement, En Natali quitta Boukhara et Avicenne se mit à étudier tout seul. Chaque fois qu’il rencontrait une difficulté il se rendait à la Mosquée, faisait beaucoup de prières, distribuait des aumônes, rentrait chez lui et se couchait.

Et souvent, raconte-t-il, il lui arrivait de rêver de ses problèmes et la solution lui apparaissait dans les songes. C’est ainsi qu’il retrouva tout seul la totalité du système géométrique d’Euclide après en avoir étudié les toutes premières propositions. Puis il se mit à étudier l’art médical qu’il assimila avec une grande facilité ; il avait alors 16 ans. Toutes les sommités de son époque commencèrent à assister à ses cours de médecine. Il avait même été désigné comme examinateur dans un cours organisé par un des Sultans de Bagdad. Et l’on rapporte à ce sujet l’anecdote suivante : il s’agissait pour Avicenne d’éliminer, sur l’ordre du sultan, les médecins dangereux, charlatans ou incapables. Il interrogea un brave vieillard et s’aperçut qu’il ignorait tout de la médecine. Ibn Sina s’apprêtait sans doute à l’éliminer lorsque le candidat lui dit : « Je suis père de sept enfants, et je ne connais pas d’autre métier ; maintenant faites ce que vous voulez. » Avicenne compatit et lui dit : « Je vous permets de continuer d’exercer la médecine, mais promettez-moi de ne jamais prescrire autre chose que de l’eau de fleur d’oranger ; si cela ne guérit pas toujours, au moins vous ne tuerez personne. » Le vieillard partit, et un autre candidat se présenta qui s’empressa de dire : « C’est le Monsieur que vous venez d’interroger qui m’a appris la médecine. » Avicenne n’insista pas.

Ibn Sina continua à visiter des malades et composa ainsi des chapitres entièrement nouveaux de thérapeutique dérivés de sa propre expérience ; cela ne l’empêcha point d’étudier la jurisprudence, la logique, la physique, les mathématiques et la théologie ; c’est ainsi qu’il lut le livre de métaphysique d’Aristote et avoua qu’il l’avait lu quarante fois, au point de le savoir par cœur, sans le comprendre ; jusqu’au jour où, tout à fait par hasard et presque malgré lui, il acheta un livre d’Al-Fârâbî ; il l’étudia le soir même, et toutes les énigmes de la métaphysique d’Aristote s’éclaircirent pour lui. Et comme à son habitude il ne fut point avare d’aumônes ni de prières. (Al-Fârâbî est un philosophe médiéval persan. Il est un des premiers à étudier, à commenter et à répandre parmi les Musulmans la connaissance d’Aristote.)

Consulté par le Sultan Nouh Ibn Mansour malgré son jeune âge, il le traita et le guérit et en profita pour étudier dans la bibliothèque du Sultan, les livres rares et précieux qu’elle contenait et qui lui permirent de parachever sa culture. À dix-huit ans, son instruction était faite : il possédait toutes les sciences de son époque. Il écrivit, en guise de révision peut-être, un recueil de toutes les sciences pour un ami, et à vingt et un ans, il composa un premier traité d’éthique.

Puis, il fit de nombreux voyages, tomba gravement malade en Perse, se soigna lui-même et retourna en Hyrcanie. (L’Hyrcanie est une zone d’Asie située au Nord-Est de l’Iran). Malgré tous ses voyages, il avait continué à lire et à écrire. Il se rendit à Hamadane où il guérit le Sultan Chams ad-Dawla, devint son Vizir, puis tomba en disgrâce, auprès de son successeur. Je ne dirai rien, faute de temps, de son activité politique. Mais il est bon de noter que c’est dans cette période troublée de son existence qu’il écrivit son monument de la métaphysique appelé Kitab ach-Chifa – Le livre de la guérison -.
Il s’intéressa aussi à l’alchimie, à la poésie et écrivit même l’introduction à l’art de la musique. Les observations astronomiques qu’il fit pour le Sultan Chams ad-Dawla lui prirent beaucoup de temps. Il entretenait une correspondance suivie sur les questions philosophiques et médicales avec les savants de son époque.

Avicenne malgré tout cela eût, paraît-il, pu écrire beaucoup plus si les plaisirs de la cour n’avaient pris une bonne partie de ses nuits. Son biographe dit avec pittoresque que « Le philosophe avait toutes les puissances de l’âme, mais que sa faculté dominante était la faculté érotique. Elle l’occupait souvent … ». Tous les auteurs d’ailleurs s’accordent à dire qu’Ibn Sina était un homme excessif, doué des puissances du corps autant que de celles de l’esprit …

Mais le mal implacable qui devait l’emporter ne tarda pas à se déclarer ; il le fit par des douleurs abdominales : certains parlent de cancer de l’estomac, d’autres de dysenterie. Certains même prétendent qu’il s’agissait d’empoisonnement par un de ses domestiques qui avait commis une faute et qui redoutait un châtiment au cas où le patron arriverait à guérir. Toujours est-il qu’Avicenne se traita, put à nouveau marcher mais ne retrouva jamais sa pleine force. Il le comprit d’ailleurs fort bien, et dit à son disciple El Djaoudjazani qui ne le quittait jamais : « Le gouverneur qui était dans mon corps n’est plus capable de le régir. Maintenant tout médicament est devenu inutile. »
Il réunit tous ses esclaves et mamelouks et leur rendit la liberté ; il ordonna ensuite à son intendant de distribuer beaucoup d’aumônes aux pauvres. Il fit des ablutions et cessa de s’intéresser aux choses de ce monde. Il resta plusieurs jours sans forces, mais gardant toute sa lucidité, écoutant la lecture du Coran qu’il avait demandée à un ami. Et un vendredi soir du mois de ramadan 428 de l’Hégire (juin 1037 de l’ère chrétienne), le Cheikh el-Raïs – Le prince des Savants comme l’appelaient ses disciples – rendit sa grande âme à Dieu, il avait 57 ans.

Que se passait-il à l’époque d’Avicenne ?

En France régnait Louis V, puis Hugues Capet, le premier des Capétiens ; en Afrique et en Sicile El Mansour Ibn Youssef, au nom des Fatimides. En Orient, c’était le commencement de la fin pour les Khalifes Abbassides. L’étoile d’Al Mânsour, d’Hâroun ar-Rachîd et d’Al-Ma’moun pâlissait. L’autorité centrale des sultans de Bagdad s’affaiblissait et de tous les côtés des aventuriers affluaient qui créaient des dynasties rivales. La vie du savant s’en ressentit. Il connut l’interdiction, l’exil, la réclusion.

Mais l’épanouissement de son génie ne connut guère d’obstacles. Dans les palais des monarques comme dans les forteresses austères, il écrivait. Il écrivait toujours et partout, tant et si bien que son œuvre ne connaît pas encore de limite aujourd’hui. Le linguiste allemand Carl Brockelmann, en 1900 déjà, inventoria 100 ouvrages. La liste n’a jamais cessé de s’allonger. Actuellement, 276 ouvrages nous sont connus et on n’est pas sûr d’être à la fin. Aucune des sciences de son époque ne lui avait échappé. Il écrivait 24 ouvrages en philosophie générale, 22 en logique, 3 en linguistique, 1 en poésie, 26 en physique, 23 en psychologie, 15 en mathématiques, 31 en métaphysique, 5 en exégèse coranique, 14 recueils de correspondances, 7 ouvrages classés dans les divers : et que sais-je encore ?

En médecine, qui nous intéresse ici, 43 de ses ouvrages nous sont connus : anatomie, pathologie, thérapeutiques, hygiène, aucune spécialité n’est négligée. Deux ouvrages surtout sont célèbres et fixent nettement la conception médicale du maître : ce sont le « Canon de la Médecine » et « La Orjouza », poème didactique de mille vers composé dans le but de rendre plus accessibles les exposés du Canon.

Il n’existe pas, semble-t-il, de texte en français, du « Canon ». Je me suis reporté à l’original en arabe existant à la bibliothèque de Karaouiyine. Mais ce livre rongé d’humidité est inutilisable ; il m’a été pratiquement impossible d’en tirer le moindre renseignement. Par contre, « La Orjouza », quoique partiellement dévorée par les mites, demeure très lisible dans ses parties intactes et je me plairai tout à l’heure à en traduire plus quelques fragments.

Comment se présente la médecine d’Avicenne ?

Avant de passer à des chapitres particuliers de pathologie, de thérapeutique ou de pharmacologie, on me permettra de dire un mot sur les idées générales du grand philosophe sur la valeur de la médecine.

Si la médecine moderne est basée sur la conception de l’Univers comme un conglomérat de matières mortes hors de laquelle, par un procédé qui n’a pas été encore expliqué, la vie peut prendre forme, pour Avicenne, au contraire, l’ensemble de l’Univers est la manifestation d’un principe universel de vie agissant à travers l’instrumentalité des formes. Aussi sa médecine est-elle profondément liée à la philosophie, surtout à celle de la nature humaine. Et si la médecine moderne tend, par les techniques de laboratoire, de radiologie, et autres procédés d’investigation, à prendre de plus en plus le titre et la place d’une science exacte, en écartant toute philosophie, Avicenne, lui, cherche à trouver des raisons plus profondes à la santé et à la maladie que celles données par nos théories microbiennes, tumorales ou autres.

Pour donner une idée de l’œuvre et de la pratique médicale d’Avicenne, j’aurai surtout recours au « Canon de la médecine » et à la « Orjouza ».

Le « Canon de la médecine » qui, pendant plusieurs siècles a fait autorité en la matière, se divise en quatre parties : 1- La première partie (Fen) comprend la définition de la médecine, les températures et les constitutions, les humeurs, les organes. C’est une espèce de livre d’anatomo-physiologie. 2- La deuxième partie comprend les définitions de la maladie, les causes de la maladie. C’est son livre de pathologie. 3- La troisième partie traite de la préservation de la santé. C’est son livre d’hygiène. 4- La quatrième partie parle des traitements de la maladie et des thérapeutiques générales.

Les 3ème et 4ème parties ont été à la base de tous les traités d’hygiène et de thérapeutique jusqu’à la fin du XVIIème siècle.

Quant à la « Orjouza », elle comprend environ mille vers en mètre rajaz ; Ibn Sina la divise en deux parties, qu’il appelle lui-même partie scientifique et partie pratiqué. (le mètre rajaz est caractérisé par une répartition et une succession fixe des pieds composant les vers).

Il est impossible, on le comprend, d’exposer tout le système médical d’Avicenne. Je donnerai quelques notions de l’anatomie, de la pathologie, de son programme d’hygiène ; sa conception de l’alimentation et de la boisson ; ses idées sur le thermalisme et, enfin, un mot sur Avicenne aliéniste et magicien.

La santé, pour Avicenne, c’est la beauté du corps : cheveux longs, teint clair, bonne odeur, belles formes. La médecine c’est l’art par lequel cette santé est conservée ou restaurée lorsqu’elle a été perdue. Le corps et l’âme forment un tout complet. Et c’est ainsi qu’en énumérant les organes des sens, il dit dans la « Orjouza » : « L’ouïe, la vue, l’odorat, l’olfaction, le toucher, la locomotion, l’imagination, la mémoire, constituent les organes des sens et les facultés de l’individu. »

Cette correspondance entre le corps et l’esprit, Avicenne s’en servait pour examiner et traiter ses malades. La forme et l’aspect extérieur du corps ont un sens : toute difformité, tout manque ou tout supplément anatomique ont une raison d’être ; cela traduit la capacité fonctionnelle des organes internes ; c’est ainsi que par l’étude physique du malade, de son aspect, de sa voix, comme de son caractère, de ses talents et de sa sensibilité, Avicenne obtenait les mêmes renseignements que ceux que nous demandons actuellement à nos techniques modernes. Cela et la profonde intuition dont était doué Ibn Sina, expliquent la très grande facilité avec laquelle il connaissait le mal de ses patients ; et ses succès en matière de psychanalyse n’ont rien à envier aux réussites des maîtres de notre époque.

Avicenne était appelé un jour auprès d’un jeune prince malade, qu’aucun médecin n’avait pu soigner. Le praticien, après l’avoir regardé, interrogé et examiné longuement, comprit la nature de son mal. Il demanda au roi de faire venir un homme connaissant toutes les villes du Royaume. Pendant qu’il énumérait, Avicenne prenait le pouls de son malade. Il s’aperçut d’une modification de ce pouls lorsqu’une certaine ville fut nommée. Il demanda ensuite que l’on récitât le nom de tous les quartiers de cette ville. Avicenne fit la même constatation lorsque fut prononcé le nom d’un certain quartier. Il demanda ensuite les noms de toutes les familles de ce quartier et de tous les membres de cette famille. Et ainsi, toujours de la même manière, il arriva à acquérir la certitude que le Prince était simplement amoureux d’une certaine jeune fille et qu’il n’osait l’avouer à son père.Avicenne en fit part au roi. Le mariage eut lieu, le jeune prince retrouva toute sa santé.

Continuant sa physiologie, Ibn Sina décrit la digestion. « La digestion, dit-il, commence à la bouche grâce à la salive et va se continuer jusqu’à l’estomac grâce à la chaleur innée. Elle se continue dans l’estomac particulièrement chaud grâce aux organes qui l’entourent : foie, rate, épiploon. Dans ce premier stade on obtient un chyle liquide. Ce chyle passe de l’estomac dans l’intestin et sa destinée va être celle du sang circulant, car il est pris dans la racine des vaisseaux mésentériques allongés le long des tractus intestinaux, puis passe dans la veine porte et de là dans le foie. Il y circule dans les divisions qui sont de plus en plus fines et qui constituent l’ultime source de la veine cave, émergeant de la convexité du foie. »

Ce court extrait nous permet de voir que, pour son temps, Avicenne avait une connaissance très satisfaisante de l’anatomie et de physiologie ; et ceci, à une époque où la dissection des corps humains était formellement interdite. Les savants et médecins se contentaient de l’observation des animaux abattus. À remarquer également qu’Avicenne, bien longtemps avant le microscope, parle des capillaires (divisions de plus en plus fines).

Je ne quitterai pas ce chapitre de l’anatomo-physiologie sans parler de la curieuse conception des organes génitaux par Avicenne, conception que d’ailleurs il tient des Grecs. Il compare les organes génitaux de la femme et de l’homme et y trouve un parallélisme très frappant ; de sorte que pour lui, la femme est un homme inachevé. Nous trouvons dans son chapitre sur l’anatomie de la matrice (er-rahim) : « Nous disons que l’organe de la génération chez les femmes est la matrice qui, dans la formation primitive, est analogue à l’organe de la génération chez les hommes c’est-à-dire la verge. Mais l’un de ces organes est complet et tourné en dehors tandis que l’autre, celui de la femme, est retenu à l’intérieur du corps. La membrane de la matrice correspond au scrotum (Safn), la verge correspond au col de la matrice. Les testicules existent chez les femmes comme chez les hommes : ce sont les ovaires. Aux vaisseaux spermatiques de l’homme correspondent les oviductes chez la femme, etc. »
Cette comparaison est restée très longtemps valable.

Je passe à la partie purement médicale : la maladie, d’après Avicenne, évolue en quatre étapes : le début, l’accroissement, l’acmé, le déclin. La médecine moderne ajouterait peut-être une période éventuelle de complications mais ne dit guère mieux.

Il divise les maladies en trois groupes :
– les maladies par désordre de tempérament : notre pathologie interne.
– les maladies par désordre de configuration : tumeurs et malformations.
– les maladies par solution de continuité : la chirurgie.

Je ne développerai pas non plus ce chapitre, faute de temps et de peur de m’avancer trop dans la technicité, mais je relèverai cette définition du cancer : « Le cancer est une tumeur qui augmente progressivement de volume. Elle est destructrice ; elle étend des racines qui s’insinuent parmi les tissus avoisinants. » Cette définition est encore valable aujourd’hui et nous y trouvons les caractères de la tumeur maligne telle que les définit l’anatomo-pathologie moderne.

Avicenne note ensuite qu’une maladie quelconque peut devenir le médicament pour en soigner une autre ; ainsi la fièvre quarte, la malaria, qui peut guérir l’épilepsie. Est-ce une origine lointaine de la malariathérapie que nous employons actuellement contre la paralysie générale ?


Voici maintenant, en raccourci, le programme d’Avicenne pour conserver l’équilibre de la santé. Il faut, d’après lui : 1-l’équilibre du tempérament : pas d’excès.
 2- la sélection de la nourriture et de la boisson.
 3- l’évacuation des matières usées : la constipation pour Ibn Sina est l’origine de bien des troubles.
 4- le maintien de la pureté de l’air respiré.
 5- la préservation des contingences étrangères.

Un hygiéniste contemporain aurait peu de choses à ajouter. Il n’ajouterait rien non plus, ou peu de choses, lorsqu’ Ibn Sina traite des régimes alimentaires ; il fixe d’une façon minutieuse le régime du nourrisson, de la femme enceinte, du vieillard, du voyageur et arrive au régime de l’adulte normal qui, d’après Avicenne, doit comprendre : de la viande, surtout du veau ou de l’agneau, du froment, des sucreries et des fruits, des vins parfumés et de bonne qualité.

Avicenne, remarquons-le, parle des vins en fin connaisseur. Il oublie pour un moment les prescriptions coraniques.

Dans une partie assez importante de son ouvrage, il s’étend très longuement sur l’hygiène alimentaire. Voici quelques-unes de ses prescriptions :

« Tâche de te contenter chaque jour d’un seul repas. En tous cas évite d’en prendre un avant d’avoir digéré le précédent. »

« Tout ce que tu casses difficilement avec tes dents, sache que tu auras de la peine à le digérer. »

« Il ne faut pas manger sans faim ni différer le repas jusqu’à n’avoir plus faim. »

« Il est excessivement mauvais de reprendre l’alimentation très vite après avoir jeûné. »

« Si le repas a été modéré, le pouls ne devra pas devenir plein ni la respiration superficielle ; phénomènes dus à des troubles mécaniques de compressions sur le cœur par l’intermédiaire du diaphragme. »

« Ne dors pas trop longtemps pendant que tu as faim ; de mauvaises vapeurs montent alors de l’estomac et peuvent être nuisibles. »

Ibn Sina insiste beaucoup sur les incompatibilités alimentaires. On raconte à ce sujet, qu’un jour, assis devant sa maison avec son disciple, El Djaoudjazani, il vit passer un homme vieux et pléthorique transportant dans un couffin de la viande de bœuf paraissant ancienne, avec une certaine espèce de navets. Ibn Sina demanda à son élève de suivre cet homme afin de repérer sa demeure. Et en fin d’après-midi, Ibn Sina et son disciple s’y rendirent trouvèrent la famille préparant l’enterrement du vieillard. Avicenne entra dans la maison, examina le prétendu défunt, le fit vomir et le sujet revint à lui. Ibn Sina entraîna son élève et disparut rapidement. El Djaoudjazani, étonné, lui demanda la raison de ce départ brusque alors que toute la famille le cherchait pour le remercier et le récompenser. Avicenne répondit : « Le bonhomme n’était pas mort ; il était seulement en syncopé sous l’effet des mauvais aliments qu’il avait absorbés. Je ne l’ai point ressuscité. Mais suppose que demain le Prince arrive à mourir vraiment, le Sultan me demanderait de faire le même acte et je serais bien embarrassé ; c’est pour cela que j’ ai préféré que l’on ne me reconnût point. »

Arrivant à l’hygiène de la boisson Avicenne formule de très nombreuses prescriptions, j’ en prends quelques-unes au hasard.

  • « Ne t’enivre pas continuellement ; si cela devait être, contente-toi d’ une fois tous les mois. » Pour les gens sensibles au vin, il conseille de commencer et de finir avec un jus de grenade aigre.
  • « Ne mets pas de glace dans ta boisson ; cela est nuisible pour les nerfs. »
  • « Ne mets de glace dans la boisson que pour les gens obèses et pléthoriques. »

Avicenne a soigné également des fous : on rapporte à ce sujet qu’il fut appelé auprès d’un malade atteint de mélancolie qui voulait passer absolument pour une vache et qui refusait toute alimentation tant qu’il ne serait pas considéré comme tel. Avicenne arriva à la maison, et sans heurter les convictions du malade demanda : « Où est donc cette vache ? » L’homme beugla pour signaler sa présence ; Avicenne le fit sortir dans la cour, fit préparer tous les instruments nécessaires pour l’égorger. Il l’attacha, l’étendit sur le sol, et brandit une lame aiguisée. Mais avant de lui trancher la gorge il le palpa, et dit à la famille : « Cette vache n’est pas encore assez grasse alimentez-la convenablement, je reviendrai pour l’égorger » ; le mélancolique se mit à accepter la nourriture et, du même coup, retrouva l’équilibre de sa santé.

Avicenne a été également présenté comme magicien. Il lui arriva une fois, dit-on, de tomber amoureux d’une jeune fille en même temps que le Sultan dont il était vizir. Il utilisa des dons de magie pour faire en sorte que la jeune fille pâlissait, tremblait et transpirait abondamment chaque fois que le Sultan l’approchait. Celui-ci dut donc l’abandonner. Dans toutes ses anecdotes, bien entendu, il y a du faux et du vrai, mais on ne prête qu’aux riches.

Je dirai un mot, avant de terminer, sur les notions thermales que professait Avicenne. Il a écrit en arabe tout un traité sur l’hydrologie, où il étudie toutes les eaux minérales et leurs vertus :

  • les eaux alumineuses contenant du sulfate double de fer et de magnésium sont favorables, dit-il dans les hémoptysies, les mélénas, les hémorragies, les fausses couches à répétitions, les sueurs profuses.
  • les eaux cuivreuses sont excellentes pour la bouche, les yeux, les amygdales.
  • les eaux ferrugineuses sont indiquées pour l’estomac et la rate.
  • les eaux sulfureuses calment les nerfs, apaisent les douleurs, dispersent les matières morbides contenues dans les articulations. Elles nettoient la surface de la peau des furoncles et autres ulcères et relâchent l’utérus.

Nous trouvons donc, en ce qui concerne les eaux sulfureuses, les indications de Moulay Yacoub dites par Ibn Sina il y a mille ans et qui sont encore valables aujourd’hui, à savoir : rhumatisme, lésions de la peau, gynécologie.

Je ne dirai rien sur sa pharmacologie ni sur sa thérapeutique dont l’étude serait pourtant très intéressante. Je citerai simplement les titres de certaines de ses œuvres médicales aujourd’hui connues et existant dans les grandes bibliothèques : le « Canon de la médecine » ; les gloses sur le Canon (El Hawachi) ; remède pour le cœur (El Adouia el Kal Bia) ; la diarrhée (el Qawlanj) ; règles et remèdes médicaux (Qawanin wa Munhalajat lipia) ; l’oxymel (Sakenjabir) ; La Orjouza ; traité d’hygiène (Daf’ El Moder bil Abdan el Insania); Épître sur la physiognomonie (Risalat el Firasa), etc.

Arrivé au terme de cette pâle causerie sur l’homme qui fut la lumière de son époque et dont le rayonnement n’a pas connu de frontière, je ne sais si j’ai pu communiquer, ne serait-ce qu’une faible partie, de la profonde admiration que j’ai ressentie pour Ibn Sina après avoir lu sa vie et seulement entrevu son œuvre médicale.

Avicenne a eu l’infini mérite de créer la presque unanimité sur son nom, je dis « presque » parce qu’il y a, comme partout dans le monde, des jaloux et des haineux qui ont présenté Avicenne comme un ivrogne ou un débauché. Quelqu’un a dit après sa mort, avec une rare lâcheté, qu’Avicenne passait son temps avec le vin et les femmes « que sa philosophie ne lui avait pas donné la sagesse et que sa médecine ne l’avait pas sauvé de la mort. » Mais cela sent trop la haine jalouse pour qu’il soit nécessaire de le réfuter. D’ailleurs, permettez-moi de dire que s’il était certain que l’ivrognerie conduise à l’éclosion d’un tel génie, elle serait presque souhaitable.

Tous ceux qui se sont occupés de la vie d’Ibn Sina ont proclamé hautement sa suprématie intellectuelle, et tous ceux qui l’ont étudié, l’ont aimé. Son tombeau, dont il reste encore des ruines à Hamadane, fut longtemps un lieu de pèlerinage, car Avicenne a élevé bien haute la culture et la civilisation arabes et il a su allier dans sa médecine « L’art, la science, la raison et le cœur … »

Illustration issue du site de Radio Classique à propos de l’émission : Avicenne, génie de l’Orient médiéval : 5 choses que vous ne savez pas sur le père de la médecine. (Le 05/09/2025 par Franck Ferrand)

LA PHILOSOPHIE D’AVICENNE par M. Charles Sallefranque

Exquis poète en langue persane, à qui Hoceyne Azad a fait une place de choix dans sa merveilleuse anthologie iranienne qui s’appelle la « Roseraie su Savoir », ami, admirateur et émule du plus grand, sans doute, des lyriques de l’antique terre sassanide : Abu Saïd Avicenne a écrit ses œuvres philosophiques, à l’exception d’une seule, en langue arabe. Quelques écrivains persans, saisis d’un chauvinisme déraisonnable, le lui ont amèrement reproché ainsi qu’à un autre célèbre iranien de son temps, le grand Al-Birouni*, peut-être l’homme le plus savant de tout l’Orient médiéval. (*Al-Birouni est un érudit persan, né en 973. Mathématicien, astronome, physicien, encyclopédiste, philosophe, astrologue, voyageur, historien, pharmacologue et précepteur, il contribua grandement aux domaines des mathématiques, de la philosophie de la médecine et des sciences. Il est connu pour avoir étudié la thèse de la rotation de la Terre autour de son axe et sa révolution autour du Soleil).Si Avicenne a choisi l’arabe pour imprimer ses doctrines, la raison en est bien simple, c’est qu’il était au XIème siècle la langue de culture de l’immense empire musulman qui s’étendait du Guadalquivir à l’Indus, du Sénégal à la Caspienne. L’arabe jouait, depuis cent cinquante ans et brillamment, le rôle du grec dans l’empire romain et du latin chez les chrétiens d’Occident. La justification d’Avicenne est dans celle qui figure en tête du Kitab As Saudanah, d’Al-Birouni. « C’est dans la langue des Arabes, y écrit-il, que les Sciences ont été translatées de toutes les contrées de l’univers. Elles ont pris ainsi ornement et force dans les cœurs, et les beautés de la langue y circulèrent comme le sang dans les artères et les veines. » C’est parce que la philosophie d’Avicenne a été écrite en arabe qu’elle s’est répandue de l’Inde à l’Espagne et, par un avatar singulier, c’est pour cela même qu’elle a survécu aux persécutions des ouléma et a pu être connue, admirée et sauvée par l’Occident chrétien.

Depuis les premiers théologiens mutazilites et le philosophe arabe Al Kindi, la pensée musulmane avait subi de plus en plus profondément l’influence de la philosophie grecque. Al Kindi et les fameux confrères de la Pureté, les Ikhwan Al Safa, ont comparé la mort de Socrate à celle du Christ et des martyrs chiites de Kerbela ; le Persan Razi, le plus grand, selon Browne, des médecins musulmans, a consacré à Socrate une apologie éloquente. Pour comprendre la théologie musulmane, la connaissance de Platon, d’Aristote et de Plotin est presque aussi indispensable que celle du Coran et des Hadiths, le cas est le même pour les théologies chrétiennes et juives. Tant il est vrai que l’orientaliste espagnol Don Juan Ribera a raison d’écrire : « Si l’on renoue maille à maille la chaîne qui unit nos traditions, toutes conduisent au peuple qui, par sa hauteur de pensée et la force de sa raison, a conquis par un vote libre et unanime l’admiration des hommes des langues les plus diverses. Les théologiens de toutes les religions professées par la partie la plus civilisée du globe ont eu besoin de recouvrir, pour expliquer leurs dogmes, au fond éternel et inépuisable de la philosophie grecque »

Un exposé complet des doctrines philosophiques d’Avicenne, non seulement serait très long et très technique, mais serait impossible. Une importante partie de ses œuvres est perdue ; quand les turcs se sont substitués à Bagdad aux Persans, dans la tutelle des califes abbassides, les fqih se sont acharnés contre la mémoire d’Avicenne et ont fait disparaître beaucoup de ses traités. Deux siècles après sa mort, un lettré comme l’historien Ibn El Athir, s’étonne que l’on ait pu confier les fonctions de vizir à un disciple des Grecs qui a osé chercher aux grands problèmes métaphysiques, des solutions personnelles. Avicenne lui-même n’a jamais terminé sa « philosophie illuminative », la dernière de ses œuvres, où il prétendait construire une synthèse originale et livrer le fond de sa pensée. Sur bien des points de celle-ci, nous sommes réduits à des conjectures tirées d’autres philosophes qui se réclament de lui, comme Ibn Tofaïl et Ibn Badja, qui ont connu des textes que nous ignorons. Avicenne, d’ailleurs, fort peu démocrate de tempérament, comme ses maîtres grecs ou musulmans, pensait que l’étude de certaines hautes questions ne convenait qu’à une élite très restreinte et il exhorte souvent les destinataires de ses traités à ne les communiquer à d’autres que très difficilement. Cette réserve en a favorisé la disparition.

Dans la partie subsistante de son œuvre, Avicenne ne prétend d’habitude être qu’un interprète méthodique et fidèle du cheikh des Grecs, Aristote et de ceux qui ont expliqué en arabe ses doctrines : Al Kindi et surtout Al-Fârâbî. Il semblerait donc qu’il ne faille chercher dans les vingt volumes de sa « Sifa » ou « Guérison », les trois volumes de son « Salut » et le résumé en persan qu’il en a fait pour le prince Bouyide al Alaï, qu’un commentaire pénétrant des idées du maître d’Alexandre. Seulement Avicenne est Avicenne, c’est-à-dire à la fois un penseur profond et un érudit et un curieux qui a lu et médité tous les livres philosophiques traduits du grec en arabe, qui s’est entretenu avec tous les étrangers de distinction parfois bouddhistes, chrétiens, juifs ou mazdéens, qui s’intéressaient à la philosophie, que l’on pouvait alors rencontrer en Perse.

Musulman fervent, Avicenne s’assigne la même tâche que deux siècles plus tard un Saint Albert ou un Saint Thomas : concilier la philosophie d’Aristote et la Révélation Divine. Quelle que soit son estime pour Aristote, c’est avant tout à des solutions conformes au Coran qu’il prétend aboutir. Le Dieu d’Avicenne n’est pas le Dieu lointain d’Aristote mais le Dieu du Coran plus proche de nous-mêmes que notre artère carotide.

Annonçant Descartes et son « cogito ergo sum », Avicenne établit que l’essence de l’âme consiste en la pensée par exemple et, sur ce point, il s’écarte d’Aristote. L’âme, pense Avicenne, peut se connaître à part du corps et affirmer son existence, avant de savoir si son corps existe. Un homme voilé qui ne verrait rien du monde extérieur, et qui placé dans le vide, n’éprouverait pas la résistance de l’air et dont les membres seraient disjoints de telle sorte qu’ils ne se toucheraient pas et qu’ils ne lui offriraient aucune sensation, affirmerait cependant avec certitude qu’il existe, bien qu’il ne pût pourtant affirmer l’existence de ses membres, de ses organes internes, de son cerveau ou des esprits vitaux qui sont en lui. Une fois revenu à lui, il aurait le droit d’affirmer que son âme est différente de son corps et même qu’il n’a pas besoin d’un corps pour percevoir son âme et savoir qu’elle existe. L’âme, affirme nettement Avicenne, est une substance spirituelle et, lorsqu’elle se sépare du corps, celui-ci cesse d’ être un corps animal pour devenir un cadavre inanimé. Il est certain pour Avicenne, par contre , qu’à la mort du corps l’âme ne cesse pas d’exister. L’incorruptibilité de l’âme est démontrée pour Avicenne parce qu’elle a en elle-même, et non dans le corps, le principe de son existence. Toutes ces thèses d’ Avicenne, si opposées à Aristote, seront reprises par Saint Albert le Grand.

Presque un siècle avant Saint Anselme, mais s’appuyant, comme l’a très bien montré M. Gilson, sur la conception de Dieu qui est celle du Coran après avoir été celle de l’Exode de Moïse, il a donné une preuve purement métaphysique de l’existence de Dieu. Dieu est l’être en tant qu’être et comme tel son essence implique nécessairement son existence. Il n’y a aucune trace de cet argument dans Aristote, qui s’en tient à la preuve physique de l’existence de Dieu par la recherche d’une cause au mouvement comme le préférera plus tard Saint Thomas, plus aristotélicien qu’Avicenne sur ce point.

D’autre part, et comme tous les philosophes arabes, Avicenne a cru que figuraient parmi les œuvres d’Aristote deux traités néo-platoniciens, la prétendue « théologie » qui est faite d’extraits du grand philosophe d’Alexandrie, Plotin, et « Le livre des causes » qui est l’œuvre d’un autre néo-platonicien Proclus. En s’inspirant de ces traités, Avicenne a sans le vouloir, platonisé Aristote dans une large mesure. Or, Platon comme Plotin et Proclus sont des esprits profondément religieux, pour qui la philosophie est avant tout une voie d’accès à Dieu, comme l’ont pensé avec Avicenne, les premiers philosophes musulmans.

Cependant, et la chose est curieuse, c’est l’influence de Plotin à travers le pseudo-Aristote qui a fait qu’Avicenne s’est écarté de la doctrine à la fois coranique et biblique de la création du monde dans le temps par un libre décret de Dieu. Avec Plotin, Avicenne tient que l’Un Suprême et Ineffable, que Dieu crée par une nécessité de sa nature généreuse, Dieu est le Bien et le Bien ne peut que se répandre irrésistiblement ; l’Univers jaillit de Dieu plutôt que Dieu ne le crée.

Certes, tout d’abord Avicenne semble parler comme le Coran, qui insiste sur la qualité de créateur de Dieu ; le texte du Coran rappelle étroitement celui de la Genèse, « C’est Dieu qui créé les cieux et la terre en vérité, le jour où Il dit « Sois » et « il fut », assure par exemple la Sourate VI.

Avicenne a donné un fort beau commentaire métaphysique de la Sourate CXIII qui commence ainsi : « Dieu, Je me réfugie auprès du Maître de l’Aurore ». L’Aurore, c’est la naissance de la création, c’est l’aube des êtres qui doivent tout à la bonté et à la munificence divine.

« Louanges à Dieu, écrit magnifiquement Avicenne, qui fendit l’obscurité du non-être et répandit sur les existences possibles et les moules des futurs, les opérations du Bien par pure générosité et par pure libéralité ! » Il a dit Celui dont la secrète pensée est sainte. Il a dit excellemment : « Dis, je me réfugie auprès du Maître de l’Aurore ». « Celui qui fend les ténèbres du non-être par la lumière de l’Être, c’est le Principe Premier, l’Être Nécessaire par Soi. » Rien qui soit plus dans l’esprit du Coran que cette exaltation de la lumière de l’Être que le Créateur fait lever par pure libéralité sur les ténèbres et l’impuissance du néant.

Voici maintenant, comme l’observe la Doctoresse Goichon, qui a écrit sur Avicenne une thèse définitive, voici maintenant des pensées moins coraniques « L’Être Premier s’ouvre, dit Avicenne, pour que les êtres débordent de lui » C’est que Dieu, étant l’Être nécessaire, est nécessaire sous tous ses aspects, même sous celui de Créateur. Dieu crée indispensablement parce qu’il est le Bien Absolu. À chaque instant reviennent dans Avicenne comme dans Plotin les termes émanatistes, le débordement des êtres : « ifada », la création qui coule : « yafidu », le flux créateur : « fayd », qui se répand, l’Être dont le rayonnement : « tajali » est la cause de toute existence, la source de l’expansion de la lumière sur ce qui n’est pas. Mlle Goichon a admirablement établi, dans ses deux grands livres sur Avicenne que, pour lui, dire que Dieu est créateur c’est seulement affirmer sa qualité hiérarchique d’être premier et son antériorité principielle, non sa liberté de créer ou ne pas créer. Al Ghazali critiquera plus tard Avicenne vigoureusement sur ce point.

À ce mouvement qui « déborde » éternellement de Dieu vers les êtres créés répond, selon l’admirable épître sur l’Amour : « Isq » publiée par l’orientaliste finlandais Mehren, un attrait de sens inverse qui incite tous les êtres à chercher leur bien et les conduit, au terme d’une ascension infinie, au Souverain Bien lui-même ; d’une manière inconsciente, matérielle et grossière chez les créatures non vivantes, instinctive, mais encore extrêmement lointaine et obscure, chez les vivants inférieurs, consciente chez les humains et de plus en plus claire chez les Saints, les Prophètes, les Intelligences séparées, c’est-à-dire les Anges et celles qui animent les Astres. L’Amour remonte ainsi vers la Source d’où le flux de l’être a coulé. Tel est le double mouvement qui anime les mondes.

Nous nous éloignons de plus en plus d’Aristote ; on entend ici comme un écho des élévations de Plotin, il ne faut sans doute point penser comme M. Djemil Saliba dans sa belle étude de la Métaphysique d’Avicenne à une influence plus ou moins directe de Saint Augustin mais à leur source commune Plotin.

Le Second Maître c’est le nom que les Arabes donnent à Avicenne – le Premier Maître étant Aristote – s’est, par contre, parfaitement rendu compte de la parenté de sa doctrine avec celle des soufis. Il l’indique ainsi dans son Épître sur l’Amour : « Chacun des êtres aime le bien Absolu d’un amour inné et le Bien Absolu se manifeste : « Yatajalli » à qui l’aime … « L’extrême rapprochement en Lui, c’est la réception de son rayonnement le plus parfaitement qu’il soit possible, c’est l’idée que les Soufis rendent par le terme d’union « Ittihad ».

Ce rayonnement, Avicenne l’explique en termes qui auraient plu à Platon autant qu’aux Soufis. Dieu est le Suprême Intelligible et l’Intelligible est d’autant plus connaissable qu’il est plus séparé de la matière dont Avicenne pense que c’est le plus obscur des concepts « Le bien de Soi est apparent : « Gahir » rayonnant pour tous les êtres. L’Essence Divine est rayonnante par elle-même, mais, à cause de l’incapacité de certaines essences à recevoir son rayonnement, elle est dérobée à leurs regards. En réalité, il n’y a de voile que dans les êtres voilés. Le voile est l’impuissance, l’imperfection, la faiblesse. »

Avec les Soufis Avicenne pense qu’il est certains humains chez qui le voile disparaît presque complètement. Une tradition célèbre rapporte qu’Avicenne disait du grand mystique Abu Saïd : « Il voit ce que je sais » et qu’Abu Saïd disait de lui : « Il sait ce que je vois ». Dans certaines conditions, l’intelligence humaine peut, assure Avicenne, être élevée à une union intime avec Dieu. Parmi les moyens d’y parvenir, Avicenne compte la musique et le chant. Délivré peu du poids du corps par une rude ascèse, dont il décrit les onze stations de plus en plus illuminatives, l’initié reçoit des rayons de plus en plus fréquents de la Lumière Divine et Avicenne se réfère au célèbre Hadith dans lequel Mahomet déclare : « Il m’arrive quelquefois un temps d’intimité avec Dieu où personne ni ange, ni chérubin, ni Prophète envoyé d’en haut, ne l’emporte sur moi. » Le mystique, selon lui, en arrive jusqu’à perdre la conscience de son propre être et atteint l’unification complète avec Dieu. « Dans sa contemplation de Dieu, écrit-il, le Soufi devient Dieu lui-même. L’unification dont je parle dépasse toute description. Que celui qui en souhaite la naissance se joigne aux initiés qui ont atteint ce but suprême et qu’il ne se confie pas aux traditions orales. »

Averroès ne s’est point penché avec cette attention passionnée sur les mystiques et parmi les grands philosophes, on ne rencontrera pas pour ceux-ci la même sympathie que chez un Spinoza ou un Bergson. Ici encore – et c’est ce que reprochera à Avicenne, Averroès – nous sommes aux antipodes d’Aristote. Médecin, Avicenne ne tient point pour absurde qu’un Soufi, gardant un total repos, puisse très longtemps jeûner, de même que la joie enivre sans que l’on ait bu, l’extase mystique peut communiquer une extraordinaire lucidité, faire dominer la matière, reculer la maladie et la mort, donner le contact direct avec Dieu et les Esprits Célestes, faire voir plus ou moins clairement dans l’imagination des pans d’avenir. La véritable force de l’âme peut même exister dans des âmes qui ne sont point pures. En face du merveilleux, divin ou démoniaque, Avicenne pense qu’il ne faut ni le nier a priori comme beaucoup de théologiens de son temps, ni l’accepter aveuglément avec la foule sans l’examiner ; tant qu’on n’a pas de démonstration solide à présenter pour ou contre, il convient de le ranger dans la catégorie du possible. Avicenne ne croit d’ailleurs point qu’il s’agisse à proprement parler de miracles, trop de lois de la nature nous échapperont toujours pour que l’on puisse parler avec certitude d’une dérogation et au reste l’Univers d’Avicenne, sur ce point beaucoup plus fidèle à la philosophie grecque qu’aux affirmations du Coran, l’Univers dans tous ses phénomènes est rigoureusement nécessaire, bien qu’à nos yeux infirmes cette nécessité n’apparaisse pas souvent. La mort, en nous délivrant des liens du corps, nous restituera la noblesse de notre nature et la lucidité du regard. C’est le thème du poétique traité d’Avicenne : L’oiseau : « Uttaïr »

La partie la plus compliquée, la plus caduque et aussi la moins originale – il ne fait guère que commenter Al-Fârâdî – est sa description de l’émanation des êtres. Dieu, pense Avicenne, ne peut créer qu’un seul être pour ne pas déroger à son unité ; de ce premier caudé jaillissent les intelligences séparées au nombre de neuf qui président à chacune des sphères célestes : « La dernière, celle de la Lune, préside, dit Avicenne, au gouvernement du monde terrestre ». Elle est l’intellect actif qui illumine les intelligences humaines.

On peut se demander, ici encore, si nous avons bien le dernier mot d’Avicenne qui, pour ne pas effaroucher les théologiens dahirites qui firent supplicier des mystiques affirmant leur union avec Dieu, a voulu peut-être ne laisser prévoir aux lecteurs de ses grands traités que l’union avec l’Intelligence de la Lune et non avec Dieu, au terme de l’illumination intellectuelle. Peut-être enseignait-il une toute autre doctrine à quelques rares disciples plus avancés.

Avicenne est avant tout préoccupé de ne point compromettre l’unité souveraine et la transcendance divine affirmées si nettement par le Coran. La création est, à la fois, nécessaire et multiple, mais aussi extérieure à Dieu que possible, elle ne déroge en rien à sa perfection solitaire. Avicenne, avant Saint Thomas, a bien vu que le terme être ne se dit qu’analogiquement des possibles, c’est-à-dire des êtres créés, et de l’Unique nécessaire par soi. C’est une façon nouvelle, et dont la découverte fait grand honneur à Avicenne, d’échapper au panthéisme, on sait que Plotin l’avait évité par une autre méthode en tentant de montrer que l’Un suprême est au-delà de l’être, ce qui était découvrir, ou retrouver, la solution hindoue des philosophes du Védanta. Malheureusement Avicenne n’est pas allé, du moins dans la partie qui subsiste de son œuvre, jusqu’au bout de sa profonde intuition ; c’est ainsi qu’il lui arrive de baser la distinction entre l’Être Premier et les êtres créés sur une différence non dans l’être, mais dans le degré d’être. Par le « Fayd », l’Être Premier s’écoule dans les êtres inférieurs.

S’il en est ainsi, le monde créé ne peut être, au sens fort du mot, qu’un monde éternel. Avicenne a abandonné, sans le vouloir le Coran et par-delà le Coran la Bible. La doctrine de l’éternité du monde sera reprise avec plus de vigueur encore par Averroès et ses disciples latins comme Siger de Brabant. La pensée d’Avicenne est d’ailleurs hésitante, parfois il incline à croire que la nature n’est que non-être et au fond il se demande presque si, comme le disait deux siècles avant lui le grand philosophe hindou San Kara, les mondes créés ont une existence autre que du mode illusoire. Avicenne a certainement connu à Balkh, à Kochgar ou à Nichapour des philosophes hindous bouddhistes pour qui le monde est une réalité évanescente et sans substance.

La pensée d’Avicenne jusque dans ses flottements se montre ainsi singulièrement riche. Il n’a jamais voulu être, comme Averroès, un simple commentateur d’ Aristote avec qui il n’hésite pas à marquer souvent son désaccord ; que ce soit parce qu’il respecte les enseignements du Livre Révélé ou parce que sa pensée propre lui fait retrouver Plotin et Platon ou encore parce qu’il écoute avec révérence les témoignages des mystiques. C’est ce que n’ont pas compris ses adversaires ; ni du côté des philosophes un Averroès, ni du côté de l’orthodoxie stricte un Ibn Tamiya, qui allait jusqu’à écrire et professer un traité contre la logique, ni du côté des soufis un Sahrawardi d’Alep.

Quoi qu’il en soit, et bien que de son temps il n’exista sans doute nulle part un esprit unissant à une science aussi vaste une pensée aussi profonde, Avicenne était probablement plus mécontent encore de lui-même que ses adversaires. Le mélancolique quatrain persan de sa maturité est fort éloigné de l’orgueilleuse assurance d’un Averroès :

Quoique mon esprit ait parcouru de vastes étendues.
Quoique j’ai fendu bien des cheveux en quatre, je n’ai pas appris un seul cheveu de Science.
Mille soleils, Avicenne, ont illuminé ton âme.
Et au terme, peut-être, ne connais-tu point un atome ?

Sans faire d’Avicenne un sceptique, malgré quelques vers très problématiques qu’on lui attribue en commun avec Omar Khayyam il conviendrait plutôt ici de se souvenir de quelques lignes d’un de ses plus authentiques continuateurs, Maïmonide, sur l’unanimité des sages à affirmer que les connaissances humaines « ne peuvent atteindre le Créateur et que Lui seul saisit sa propre nature. Notre saisie à nous équivaut à l’absence de toute approche au prix de sa propre approche. »

L’œuvre d’Avicenne fut aussi féconde que philosophiquement admirable. Si le triomphe des Turcs Seldjoukides, intolérants comme des néophytes, arrêta, dans l’Orient musulman, l’essor de la philosophie, Avicenne trouva dans l’Occident espagnol trois disciples fervents tout d’abord Ibn Badja de Saragosse, à qui Asin Palacios a consacré une si belle étude, puis Ibn Tofaïl l’andalou, tous deux enseigneront au XIIème siècle l’Avicennisme à Fès. Maïmonide répandit la pensée d’Avicenne dans le judaïsme espagnol à la même époque.

À l’Espagne était réservé de sauver l’avenir des idées d’Avicenne. Quand, pour complaire aux rigides fqih malékites, l’Almohade Yacoub El Mansour, fit brûler solennellement dans tout son empire les œuvres philosophiques écrites en arabe, les principaux traités d’Avicenne étaient déjà, heureusement, traduits en latin. Ce fut le travail du collège des traducteurs espagnols de Tolède, étudié par le regretté Gonzalez Palencia, et qu’institua un moine cistercien français Raymond de Sauvetat, devenu archevêque de Tolède. Extirpée de l’Islam, la pensée d’Avicenne allait pousser dans l’Occident chrétien de vigoureux rejets. Dès Philippe-Auguste, le fondateur de l’Université de Paris, l’évêque Guillaume d’Auvergne, développait dans ses leçons aux étudiants comme dans son traité de l’Âme, les thèses d’Avicenne. Saint Albert le Grand, Saint Thomas, Duns Scot, Nicolas de Cues, à Cologne, à Paris, à Oxford et à Rome, reprennent ou à tout le moins étudient les solutions d’Avicenne. Le XVIIème siècle lui-même derrière Descartes, comme derrière Spinoza ou Leibniz, retrouve plusieurs de ses positions les plus chères.

Qu’en conclure, sinon qu’Avicenne fait partie intégrante de la tradition philosophique de notre société, et souhaiter que l’on recherche ses manuscrits, que l’on en procure des éditions accessibles à d’autres qu’à des spécialistes. Sa pensée mérite d’être étudiée, aujourd’hui encore, avec la même attention que lui prêtaient, il y a sept siècles, les jeunes étudiants de notre Occident. Avicenne est l’un des grands métaphysiciens de l’histoire de la philosophie et en ce moment où renait en Occident la recherche métaphysique, il peut contribuer encore à l’éclairer sur bien des points.

J’ai publié cette double conférence en 2019, dans le Tome 3 des Conférences des Amis de Fès Iggybook ISBN 978-2379790652

La chaine Arte a diffusé récemment un documentaire réalisé par Mathieu Schwartz et Anaïs Van Ditzhuyzen intitulé Les trésors oubliés de la médecine arabe.
« Et si, face au phénomène de résistance aux antibiotiques, les remèdes d’Al-Razi ou Avicenne pouvaient inspirer les médicaments de demain ? De Fès à Istanbul en passant par Strasbourg, ce documentaire accompagne des chercheurs qui explorent les manuscrits oubliés de la médecine arabe médiévale et testent les traitements qu’ils renferment. »
https://www.arte.tv/fr/videos/118234-000-A/les-tresors-oublies-de-la-medecine-arabe/