Image à la une : l’Oued Fez, cliché Bouhsira vers 1920. « Vous vous trouvez soudain sur le bord d’un oued calme, silencieux, plus ou moins large suivant les terrains ; vous longez ce canal imprévu et vous êtes attentif pendant quelques minutes à distinguer le sens du courant jusqu’au moment où une légère dépression du lit de la rivière vient vous tirer d’embarras. » Mammeri dans Oued-Fez 1917
J’ai trouvé dans la revue France-Maroc de Juillet 1919, ce texte intitulé « Oued-Fez » écrit le 24 mars 1917 par Mammeri, instituteur à Fès-Jdid, qui nous raconte l’oued Fez dans sa traversée de la ville de Fès, de sa naissance à Ras el Ma jusqu’à son éloignement vers le Sebou et l’Océan.
Quand vous suivez la campagne de Fez, du côté de l’Aguedal, à l’ouest de la ville, et que vous vous plaisez à parcourir lentement ces larges espaces couverts de gazon qui s’offrent à vous, vous vous trouvez tout à coup dans une verdure plus abondante, sillonnée dans tous les sens de petits sentiers envahis en majeure partie par une herbe douce semée de pâquerettes ; quelques touffes plus fortes forment des monticules à mesure que vous vous enfoncez dans les champs. Vos regards sont attirés par un horizon vague et lointain de lignes indécises où se détache la silhouette de quelque cheval en pâture, et vous cherchez vainement les limites de ce paysage qui vous séduit. Vous vous trouvez soudain sur le bord d’un oued calme, silencieux, plus ou moins large suivant les terrains ; vous longez ce canal imprévu et vous êtes attentif pendant quelques minutes à distinguer le sens du courant jusqu’au moment où une légère dépression du lit de la rivière vient vous tirer d’embarras. C’est l’oued Djouaher qui se déroule devant vous avant de faire son entrée dans la ville de Fez. Il se divise alors en deux branches : la première va directement vers la Makina, passe près de Bab Dekaken, sous la Grande Cour, descend vers Bou Djeloud et s’infiltre dans la médina par différentes canalisations. La deuxième après avoir contourné le mellah sous le nom d’oued Zitoun, – rivière des oliviers – traverse le quartier sud de la ville, s’appelant encore oued Bou Khrareb – rivière des détritus – et oued Masmouda – du nom du quartier traversé, habité par des gens de la tribu des Masmoudas – et va rejoindre la première branche, devenue oued Zhoun – la rivière lente – pour former en aval de la ville l’oued Fez, qui écoule ses eaux vers le Sebou.

L’oued Fez à Bab Dekaken, vers 1920

L’oued Zitoun, vers 1920

L’oued Fez
Le touriste ne s’occupe guère de suivre le cours de l’oued à travers les différents quartiers. Ce qui le surprend tout d’abord, c’est la grande quantité d’eau qui arrose la cité. Fontaines où l’eau coule nuit et jour par des bouches de cuivre en faisant danser sous le jet mille légères bulles d’air couleur d’azur, pendant qu’un cheval allonge ses lèvres écumeuses, reflétant dans l’onde qu’il boit, deux petites oreilles droites, immobiles ; bassins de toutes formes, aux décorations de mosaïques polychromes avec inscriptions et riches arabesques ; vasques de marbre taillées en fleurs épanouies avec pétales largement ouverts ; égouts mugissant sous vos pas comme des torrents déchaînés ; vannes, prises d’eau s’ouvrant aux coins des rues par des portes revêtues de plaques de fer-blanc rouillé ; conduites diverses menant l’eau dans chaque habitation comme les artères dans les différentes parties de notre corps ; chutes d’eau écumantes sortant de troncs d’arbres creusés : tels sont les différents aspects sous lesquels se présente l’oued Fez, les différentes formes qu’il prend pour se rendre utile dans la grande cité de Moulay Idriss.
Fontaines et vasque, vers 1920
Quand vous descendez le Douh (le berceau), vous dirigeant vers l’Aïoun, votre attention est attirée par un tic-tac que vous reconnaissez facilement pour celui du moulin. Vous franchissez une vieille porte moisie, formée de planches mal jointes ; vous descendez deux ou trois marches et vous vous trouvez devant le moulin. Rien de bien perfectionné : une grosse meule de pierre tournant autour d’un axe, une caisse de bois en tronc de pyramide carrée, renversée sur sa petite base et suspendue par quatre fortes cordes attachées au mur, d’une part, à un pilier en maçonnerie de l’autre. Cette caisse contient le grain. À côté une meule de rechange, un petit tabouret que vous prendriez pour un jouet d’enfant, de large coussins en palmier, contenant tour à tour des grains dorés et de la farine argentée, des sacs appuyés, se soutenant mutuellement, des peaux de moutons levant leurs pattes enflées, des tamis accrochés au mur, tout ce petit matériel épars dans la pénombre, pendant qu’un rayon de soleil traverse la pièce en faisant tournoyer mille petits grains lumineux. Dans un coin, vous apercevez un petit âne gris, mangeant paisiblement de la paille que l’on a étendue par terre. Il a l’air de se trouver à son aise et ne se plaint pas trop du travail que l’on lui fait faire. Il voit le sac s’emplir de farine ; il attend en levant de temps en temps la tête, le moment de le porter à travers les petites ruelles de la ville. Le trajet ne sera pas long et il pense déjà au retour. Le fils du meunier montera bien sur la croupe en croisant ses deux jambes lestes sous son ventre blanc, mais il est si léger !

Dessin de Mammeri illustrant l’article.
Le moulin chante sa chanson monotone, une suite de notes sourdes, régulières, scandées par le tic-tac du mécanisme. La meule tourne et jette de la farine blanche. Elle décrit une longue série de cercles concentriques de couleur rose pâle. Le meunier est là, qui la surveille, un tamis entre les mains, blutant la farine. Pendant que son œil suit ce petit mouvement familier, une oreille perçoit simultanément la cadence produite qui semble l’inviter à l’accompagnement. Et alors, vous entendez quand vous passez devant la porte du moulin une voix douce, parfois deux, moduler avec sentiment de petites notes fines, presque féminines, chercher dans de légères variations quelques accords qui se plaisent à toucher l’octave pour retomber mollement sur la note finale qui traîne avec émotion, guidée par la sourdine du moulin.

Meunier blutant la farine. Cliché 1930 (peut-être cliché Belin)
À l’extérieur, c’est le mouvement. De grosses mules à croupe arrondie font résonner sous leurs sabots les pierres glissantes de la rue pendant que le cavalier relève nonchalamment le pan d’un burnous bleu outremer ; des domestiques vigilants suivent le petit trot des montures, s’accrochant d’une main aux sangles de la selle et traînant à leurs pieds violets de neuves babouches toutes jaunes.
Les jours de mauvais temps les rues de Fez sont pleines de boue, la circulation y devient difficile pour le Marocain avec ses vêtements larges et traînants, avec ses longs haïk de soie et ses burnous pendants. La babouche n’est d’ailleurs pas une chaussure d’hiver. À la première éclaircie s’ouvrent des prises d’eau et une forte onde envahit la chaussée. De nombreux ouvriers, le pantalon retroussé, les jambes nues, rougies par le froid, s’arment de balais et procèdent activement au nettoyage des voies. Des seaux d’eau sont adroitement jetés quand la pente n’est pas suffisante. Bientôt tout reluit et la foule reprend ses aises pendant que l’eau, retourne dans l’oued, le grand chariot de la cité. L’été cette même eau sera là pour fixer la poussière des rues et répandre une fraîcheur bienfaisante sous la chaleur ardente du soleil.

Une rue … avant la boue, vers 1920
Il est à Fez, une personne que l’on pourrait nommer l’ami de l’oued : c’est le porteur d’eau, le « guerrab » comme on l’appelle. C’est le type de l’homme solide, ne craignant point l’humidité. De bon matin, alors que la rosée brille encore sous l’herbe de la berge, que les moineaux et les merles se ressentent encore de leur engourdissement nocturne, le guerrab est debout, sa grande outre en travers du dos, retenue par une forte lanière de cuir serrant la poitrine ; il se dirige vers l’oued, trempe son outre dans l’eau glacée, la charge sur son dos toute ruisselante et suit tranquillement son chemin, faisant tinter une petite clochette de cuivre pour révéler son passage. Le Fasi n’est pas délicat pour son eau, celle de l’oued de l’incommode nullement. Il semble que par cette confiance, ils veulent témoigner toute sa gratitude au canal bienfaiteur, ce vieil ami qui vous alimente et vous soigne dès vos premiers jours.

Le « guerrab », avec sa clochette et son outre
Vers le bas de la Médina, l’oued se ramasse, les conduites et les égouts déversent leur flux par tous les murs, le courant prend de la force et nécessite la construction de fortes murailles sur les bords. Des ponts en maçonnerie lourde, solide, sont établis de distance en distance pour réunir les grandes artères de la ville.
La petite onde de l’oued Fez s’éclaircit à mesure qu’elle s’éloigne de la cité et continue sa route vers l’Océan en chantant dans les verts pâturages.
Si Mammeri, Instituteur à Fès-Jdid. À Fès le 24 mars 1917

Arrivée de l’oued Fez dans le répartiteur de Bou Djeloud. Cliché 2016

Répartiteur de Bou Djeloud, sorties vers les différents quartiers de la Médina. Cliché 2016
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