Image à la une : Le « mari-cigogne » dans le ciel de Fès

J’ai trouvé cette histoire contée par Mohamed ben Abdelaziz dans l’hebdomadaire Maroc-Monde (ex Casa cité) daté du 29 décembre 1951.

Ne vous apprêtez pas déjà à rire car il ne s’agit, cher lecteur, que de fixer, par ce modeste article, une partie du folklore concernant l’asile d’aliénés de la ville de Fès, que les Habous viennent de passer au Service de la Santé, comme l’ont annoncé les quotidiens, tout en calomniant notre vieille institution, et en faisant, comme il se doit, l’éloge de l’Hôpital Neuro-psychiatrique qui le remplace. Cette antithèse traduit une vérité indéniable et digne des honneurs de la première page, mais j’en fais tout de même un prétexte pour exprimer mes regrets de voir que certaines rubriques ou « certain billet » de nos journaux de langue française, dont les sujets étaient quelquefois utiles, et souvent, sinon toujours, spirituels ne traitent plus que de ce qui n’existait pas et de ce qui existe dans notre pays. Est-ce bien utile d’écrire (et avec cette insistance qui rappelle ce que les pédagogues nomment « le système du clou »), que le soleil chauffe la terre, que le ciel est au-dessus de vous et que le Maroc ne connaissait point il y a quarante ans d’immeubles à 17 étages ? Est-ce bien français autrement dit, est-ce bien élégant et bien conforme à la courtoisie et à la délicatesse de crier sans cesse à votre ami qui danse, alors que le bal bat son plein : Hé ! Hé ! c’est mon smoking que tu portes ! » ? Mais revenons vite à notre asile. Nous y serons par les temps qui courent, encore mieux que partout ailleurs !

Ce ne serait peut-être pas l’avis de certains de mes coreligionnaires qui verraient dans la cession par les Habous d’une institution nationale à un service du Protectorat une nouvelle extension de l’administration directe. Je leur dirais alors que de nos jours, une telle institution devrait être mondiale et que les Habous n’ont pas abandonné complètement nos fous, car ils ont gardé jalousement une folle, une folle aussi laide que furieuse, mais qui vaut son pesant de billets à mihrab (billet de 1000 fr. représentant la niche de prières ou mihrab). Elle s’appelle, vous l’avez sans doute deviné, la folle augmentation des loyers !

Origine. – Sidi Freje, dont je vais vous parler, peut-être un peu trop longuement à votre gré, n’existe pas et n’a jamais existé. Il n’y a en effet pas plus de Saint Freje que de Saint Mou-ed-Dariba (Saint Percepteur). C’est un simple euphémisme. Freje, en arabe régulier, faraje, veut dire fin de malheurs : rétablissement pour un malade, liberté pour un incarcéré, émancipation pour un pupille. Et les Marocains qui, pour des raisons diverses, n’aiment pas appeler les choses par leurs noms ont dû appeler cet asile d’abord Dar Freje, puis sans doute Dar Sidi Freje et finalement Sidi Freje.

Légende. – Sidi Freje était autrefois une simple maison attenante à une mosquée dûment dotée d’un minaret. Un bourgeois fasi en était le propriétaire (de la maison et non de la mosquée, qui n’a disparu que depuis huit ans) et y habitait. Devant se rendre à La Mecque et s’absenter en conséquence au moins six mois durant, car, comme dirait M. J.S ou M. C.P. le Maroc ne connaissait pas alors ni les « Athos II » ni les B.36, notre bourgeois qui n’avait qu’une confiance limitée en sa jeune et belle épouse ne pouvait se décider à la laisser avec ses seuls anges gardiens. À qui donc la confier ? Aux parents ? Il n’en avait pas. Aux amis ? Non, ce sont des hommes et conserve-t-on de la paille dans une fournaise. N’ayant trouvé aucune solution satisfaisante, il leva les yeux vers le Ciel pour confier sa très chère moitié au Très Haut, quand il vit, plus bas, au faîte du minaret qui donne sur sa demeure, le mari Cigogne qui le regardait et lui dit : « Voisin, pour l’amour de Dieu surveille ma femme. Tu me rendras compte de sa conduite si jamais je reviens de mon long voyage ». L’oiseau fit un signe de contentement et le futur Hadj partit assez assuré sur l’avenir de son honneur. Rien d’étonnant à tout cela, puisque la cigogne fut un homme et même un fkih, comme l’indique le burnous noir jeté sur ses épaules par dessus sa djellaba blanche et que ce fut, comme chacun sait, à cause de ses péchés charnels que le Tout-Puissant le métamorphosa en oiseau. La cigogne, n’étant plus homme, ne pouvait plus pardonner ses malheurs au sexe satanique et était donc le meilleur gardien dont l’absent pu rêver.

Notre homme parti, son épouse dépêcha sans tarder la bonne nouvelle à l’élu de son cœur. Vite celui-ci fit les emplettes nécessaires : sucre, thé, menthe, friandises, bougies de couleur, eau de rose, bois de Comores, henné et mesqa (ou gomme à mâcher dont nos belles raffolaient jusqu’à l’apparition du chewing-gum, au mois de novembre 1942) et s’envola vers la gazelle. Il la trouva plus belle que jamais, non comme une femme dont le mari est absent, mais parée et fardée telle une nouvelle mariée : les yeux passés au khôl, les joues discrètement peintes en rouge, les lèvres et les gencives teintes au smak (écorces des racines de noyer), un tatouage au front, juste au-dessus du nez, les bouts de doigt rougis au henné ; elle portait le plus beau caftan que son mari ait acheté et tenait sa chevelure en « queue de poule » dans le foulard en soie que son ami lui avait offert à l’occasion de leur première rencontre et qu’elle ne pouvait porter tant que son homme était là. Aussitôt arrivé il fut conduit par la maîtresse de céans elle-même, au salon où ils entrèrent tous les deux en laissant, comme de coutume et pour ne pas salir les beaux tapis qui recouvrent le parquet, leurs babouches hors de la pièce. Or, le mari-cigogne veillait et pendant que les pécheurs convolaient en noces illicites la cigogne s’empara des chaussures de l’homme et les cacha dans son nid.

Au retour du Hadj et dès que ses amis, connaissances et voisins qui étaient venus lui manifester leur joie de le voir revenir sauf, sain et lavé dessous les péchés, ainsi que pour participer un peu à sa baraka, furent partis, l’oiseau vint vers lui et lâcha de son bec les babouches révélatrices de la conduite de son épouse. Celle-ci furieuse jeta sur l’informateur silencieux un bougeoir qui se trouvait à sa portée et lui cassa ainsi une patte. Et ce qui devait arriver arriva, le mari malheureux répudia l’infidèle, soigna la cigogne et constitua en biens Habous tous ses biens dont l’usufruit devait servir à soigner les cigognes malades et désigna sa propre demeure pour leur servir de résidence jusqu’à leur complet rétablissement. C’est pourquoi on pense qu’elle fut d’abord nommée Dar Bellareje. Ajoutons pour être complet, que la volonté de cet homme a été respectée jusqu’à ces toutes dernières années. Qu’adviendra-t-il de ces sympathiques et utiles oiseaux maintenant que leur maison a fait place à un hôpital ultra-moderne ? Et qu’en pense cette bonne dame que les Fassis appellent Oum Lahmir parce qu’elle donne du chocolat aux ânes et des coups de bâton aux âniers.

Usage. – Mais puisque cette maison était ainsi destinée aux cigognes, pourquoi et depuis quand y enferme-t—on des aliénés ? Je ne sais pas si on peut historiquement parlant, répondre à cette question ? Néanmoins la « gent des je-sais-tout » prétend que le mari malheureux, qui était le propriétaire de cette immense maison aimait tellement sa conjointe qu’il devint fou de ne plus vivre après d’elle. Il est d’ailleurs remarquable que les femmes infidèles (n’allez pas, cher lecteur, le raconter à votre femme) sont toujours l’objet d’un grand amour du légitime ou de l’autre, quand ce n’est pas des deux à la fois ! Devenu donc fou, on l’enferma dans sa maison et on y amena d’autres aliénés pour lui tenir compagnie, et ce fut là l’origine de la seconde destination, devenue prépondérante, de cette maison, asile d’aliénés.

On n’y enfermait que des fous furieux dont la liberté constituait un danger public certain et dont les familles n’étaient assez aisées pour les garder chez elles. Les demi-fous se promenaient librement même quand ils étaient misérablement habillés ou pas habillés du tout, ou quand le public ne pouvait en recevoir que des critiques ou des insultes. Ému cependant de cette situation, contraire aux principes élémentaires de l’Islam, de l’hygiène et de la pudeur, un des tous derniers pachas de la ville envoya à Sidi Freje tous les déséquilibrés que les familles ne pouvaient retenir à la maison.

Les usagers de cette méchante résidence étaient logés, nourris, soignés et enterrés (ainsi que tous les sans-famille qui meurent à Fès) aux frais de l’institution. Un concert de musique y était donné une fois par semaine dans l’espoir que cet art, comme l’affirmait un grand médecin arabe, rendrait la raison à quelques aliénés. Sidi Abdelaziz el Meghraoui, un de nos plus grands poètes populaires, était tellement persuadé de l’excellence de cette belle thérapeutique qu’il installa son bureau de travail dans une maison attenante à Sidi Freje

Mot de la fin. – Étant allé, un jour, visiter le rez-de-chaussée de Sidi Freje – car le premier étage était réservé aux femmes folles, mais aux seules folles furieuses, (heureusement, sans quoi, la mienne et sans doute la vôtre aussi, n’auraient pas manqué la visite), un fou me déclara être un prophète incompris. Je le laissai et me dirigeai vers la cellule qui lui faisait face. L’homme qui s’y trouvait me dit : « Que te disait ce fou là-bas ? » « Bali » répondis-je, « il prétend qu’il est un envoyé de Dieu ». « Quel imposteur ! s’exclama-t-il, je ne l’ai jamais envoyé aux hommes ! D’ailleurs, ne vous l’ai-je pas dit dans le Coran, que Mohamed était le plus grand et le dernier de mes envoyés ? ».

Une des pensionnaires du premier étage dans les années 1940

Cette histoire de fous complète les deux articles que j’ai publiés dans mon blog : Le Maristane de Sidi Frej et Interdit aux touristes

J’avais annoncé dans Interdit aux touristes que dans le cadre d’un vaste programme de réhabilitation de la Médina de Fès, la rénovation du Maristane de Sidi Frej était envisagée depuis 2017. Fouad Serghini, directeur de l’Agence de développement et de réhabilitation (Ader-Fès), avait déclaré que « la restauration du Maristane de Sidi Frej est conçue de manière à ce que le site puisse retrouver une fonction sanitaire comme dans le passé. »

Cet espace devait être réhabilité pour permettre, entre autre, sa réutilisation en tant qu’espace de médecine douce. Le projet prévoyait la restauration de la structure existante, l’aménagement de l’environnement immédiat, et le transfert des activités actuelles de bazar vers un nouveau fondouk à proximité. La réhabilitation du Maristane de Sidi Frej ambitionnait la création d’une unité de soins comprenant des salles de consultation, de préparation de médicaments, des blocs administratifs et sanitaires ainsi qu’un musée de médecine traditionnelle, un point de vente de plantes médicinales, une bibliothèque et une salle de conférences. La sauvegarde de ce site a pour objectif de donner aux générations futures la possibilité de revisiter l’histoire de cet important patrimoine, qui au fil du temps, a perdu ses fonctions authentiques.

Mais le 31 août 2023 l’Ader-Fès a annulé l’appel d’offres ouvert le 7 août 2023, relatif à la restauration, la réhabilitation et la reconstruction de l’Hôpital Maristane de Sidi Frej … sans donner d’explication sur cette annulation.

Le retour des cigognes n’est pas envisagé à l’heure actuelle !

À propos de Maroc-Monde

Maroc-Monde est issu de l’hebdomadaire Casa-Cité fondé en octobre 1945. Casa-Cité se définissait comme un hebdomadaire casablancais d’information religieuse et sociale.

Le changement de nom en avril 1947 n’a d’autre raison que la demande d’un certain nombre de lecteurs désireux de voir le seul hebdomadaire catholique existant au Maroc élargir son horizon de journal local à celui du pays tout entier, voir davantage. Maroc-Monde se présente alors comme un hebdomadaire catholique d’information marocaine et mondiale. Il dépend de l’évêché de Rabat et est dirigé pendant quelques années par Ignace Lepp (auteur de « Midi sonne au Maroc » 1954. Éditions Montaigne), Maroc-Monde sert de tribune aux voix libérales et en particulier au groupement « Les Amitiés Marocaines ». Ignace Lepp est un homme au parcours atypique : estonien d’origine, il est athée et marxiste, avant de se convertir au catholicisme et de devenir prêtre en 1941. Il était également psychologue et psychanalyste !

Je n’ai par contre aucune information sur Mohamed ben Abdelaziz