Image à la une : Vue extérieure de Fès vers 1920

Texte de Charles Sallefranque. 1936 Professeur au Collège musulman Moulay Idriss.

Si j’essaye de me rappeler ma première visite à Fès, j’y trouve emmêlé, le souvenir du petit train qui me véhicula par la plaine du Sais où les moissons verdoyantes mais rares étaient encore cernées à l’infini par les touffes plus sombres du doum. Les pages de Loti que feuilletait parfois, au long de l’interminable parcours, ma rêverie nonchalante, me revinrent à l’esprit aussi fraîches et aussi délicates que dans la brûlante après-midi de Mai où elles m’accompagnèrent jusqu’à la cité de Moulay-Idriss.


Quelques maisons européennes, mélancoliques et solitaires, éparses dans les olivettes argentées et les prairies à demi jaunissantes, m’accueillirent d’abord ; puis, par la laide trouée des remparts, j’accédais au Mellah. La traversée de Fès-Djedid me déçut : c’était Rabat et sa rue Souika moins animée, plus pouilleuse peut-être, rien du charme placide et fin de Salé, rien de l’ardeur exaltante de Marrakech. Loti et Chevrillon avaient-ils cédé à un vain mirage de poésie et d’histoire ; la postérité de Chateaubriand et de Taine avait-elle abusé de moi ? Il me souvenait des paroles enthousiastes du Maréchal : « Quand vous aurez goûté au philtre de Fès, vous ne voudrez plus qu’on vous maintienne à Rabat. Soyez heureux comme l’adolescent qui s’en va au premier rendez-vous de la bien-aimée ».

Non. en vérité, je me sentais étrangement loin d’une félicité de cet ordre et Si Abd er Rhaman B … qui m’attendait à Bou-Jeloud dut subir, avec sa merveilleuse courtoisie angevine et musulmane, les importunes jérémiades d’un voyageur lassé, dolent et de la plus noire humeur. Ne prétendait-il point me mener, par les jardins qui longent les remparts, jusqu’aux tombeaux des Beni-Me­rin pour entendre la prière du crépuscule et admirer le coucher du soleil. II insista tant et tant que je cédais, tout en pestant contre sa passion surannée pour un tableau dont on avait rebattu mes oreilles à Rabat et qui, sans doute, ne devait rien apporter de bien neuf à qui tant de fois avait été regarder mourir, dans une succession trop douce, trop fondue de gris et de rose, les ultimes rayons du Père du jour sur les terrasses de Sla.


« Laissons là ce fat d’Apollon, chions dedans son violon »… me surpris-je à murmurer avec une irrévérente verdeur après le vieux St-Amant, au délicieux guide que le sort m’avait donné.


Ils me ravirent pourtant, ces simples jardins où l’olivier de Grèce marie son pâle feuillage à celui des bruissants peupliers atlantiques. Le bordj d’Ahmed el Mansour découpait dans l’azur du crépuscule d’un bleu de plus en plus violacé ses arêtes crénelées tandis que glissait jusqu’à nous, la plainte cristalline d’un ruisseau. Nous nous rangions, au long des cactus du chemin pour laisser se précipiter la galopade éperdue de quelques ânes brinquebalant. Une rhaïta soupirait une cantilène andalouse. Des formes graves devisaient avec des gestes lents sous les figuiers ombreux. Des voiles blancs surgissaient timidement des grottes à notre passage car, ici déjà, la Vénus berbère tendait ses filets aux beaux tirailleurs du Sénégal en quête de faciles et longs plaisirs sous les arbres de barbarie.

Le bordj d’Ahmed el Mansour ou bordj nord. Élevé en 1582 par le sultan Ahmed el Mansour, il abrite aujourd’hui le musée des armes. Cliché vers 1925

Vers les koubbas qui abritent le dernier sommeil des princes Beni-Mérin, les fumeurs de kif, enveloppés de vapeurs odorantes, écoutaient chanter dans leurs naïves cages de roseaux, les serins dont raffolent les bourgeois de Fès. Nous nous hissions par d’impossibles sentes ravinées, vers le fort Chardonnet mais je savais déjà que tant de verdures était un généreux loyer de mes peines…

Offensives douceurs de ce crépuscule de Mai, meurtriers délices à qui il nous fallut succomber. La Vega de Fès s’étalait là, dans la conque que lui a amoureusement sculptée l’oued jusqu’aux sinueux rubans du Sebou dont on pressentait, dans les brumes du soir, à on ne sait quel éclat mystérieux, l’humide présence. Les remparts vétustes de l’antique ville dressaient leurs créneaux au-dessus des vergers et des vols de ramiers allaient mollement s’y percher. La médina aussi était là, si proche qu’on en entendait jusqu’au tintement des clochettes des porteurs d’eau ; là, avec ses terrasses peuplées de femmes vêtues de couleurs si tendres qu’elles semblaient les figurantes d’un voluptueux opéra oriental ; là, avec ses continuels minarets d’où allaient s’envoler les murmurations rituelles du soir à la voix grave des muezzins.


Majesté d’un Islam millénairement pareil à lui-même, ombrageux et pur comme au temps des Idrissides, subtil et raffiné comme aux jours d’Ibn Tofaïl ou du Sultan Noir, vierge encore de l’inquiétude de l’Occident qui déjà le ronge au Caire ou à Damas ; la Ville, quasi inviolée derrière ses âpres murailles, en tirait une beauté tout ensemble si pathétique et si sereine.


Nous avons depuis, de toutes les collines qui étreignent Fès, du Zalagh dont tant de fois les aubépines et les jonquilles nous accueillirent au déclin du jour, des térébinthes sacrés de Sidi Ahmed Bernoussi, dans la rocaille d’un paysage d’une élégance et d’une netteté tout helléniques, contemplé sur Fès bien des crépuscules aux multiples et diverses beautés sous les cieux mouillés et les gris jade de l’Automne, dans la clarté accablante de Juillet ou la grâce d’un jeune Printemps, mais ce premier crépuscule demeure étrangement vif dans notre mémoire.


Hélas ! Que ne sommes-nous un Renoir,.. pour, religieusement, en fixer sur la toile les évanescentes splendeurs ! Petit cimetière de Sidi Ali Mzali qui abrita notre première méditation, on ne peut plus aujourd’hui t’atteindre par le pittoresque chemin qui montait vers toi de la mosquée de Bab Guissa ; une affreuse fontaine s’adosse à celle-ci et voici que s’ouvrent, dans les murailles délabrées des séculaires demeures, des fenêtres. La vie sans doute l’exige ; l’animal humain, même musulman, éprouve comme l’ophidien le besoin de changer de peau. Trois ou quatre fois vain et d’une bien courte sagesse, qui prétend s’y opposer. Petit cimetière de Sidi Ali Mzali où, en dépit du conseil de Toulet « Parles tout bas, si c’est d’amour aux bords des tombes » je récitais à mon indulgent compagnon un ghazel de Hafiz, je regrette néanmoins la sente qui me mena à tes tertres funèbres, car c’est de toi que, le cœur me battant comme aux corybantes, je partis pour dégringoler dans la nuit d’une douceur de miel et de lait, vers Zenkat er Roumane et la place Nejjarine dont le noble fondouk n’était point alors assiégé des viles boutiques d’aujourd’hui et faisait tant songer à la patricienne Venise…

Vue de Fès depuis Sidi Ali Mzali et le rempart mérinide. Vers 1925

Les ténèbres régnaient dans la Ville, amenant avec elles je ne sais quelle animation joyeuse, quelle irrésistible allégresse orientale. Les boutiques lilliputiennes débordaient de discussions sonores, les ânes vous heurtaient avec une merveilleuse candeur, la course d’un esclave haletait derrière la mule replète d’un notable qui gravissait le Tala, et partout cette étonnante odeur de cèdre qui désignerait Fès à un aveugle. Parfois à un carrefour moins éclairé, une lune mythologiquement voluptueuse découpait à vos pieds les treillages et les feuilles des vignes qui les tapissent. Tout paraissait irréel, d’une irréalité fabuleuse et fantomatique, ma promenade me semblait interminable, merveilleuse et impossible. C’était cela une nuit de Fès. C’était cela !

Lentement, paresseusement, amoureusement il m’a été depuis donné d’apprendre à épeler cet in-folio, mi-andalou, mi-coufique qu’est Fès ; je sais que, sous ces gracieux caractères arabes dont l’élégance me séduisit de primesaut, il y en a de persans et de latins, peut-être de puniques et sans doute de berbères mais je regrette mon ignorance d’antan, ma maladresse d’adolescent qui ne savait comment aborder la neuve bien-aimée. Je regrette d’y voir autre chose qu’une ville miraculeusement conservée du moyen-âge oriental dans l’un des plus beaux paysages de l’univers.


Chers amis musulmans à l’hospitalité trop généreuse, qui guidâtes mes premiers pas, qui m’avez enseigné la poésie et les musiques de Fès, qui m’avez révélé ses sortilèges, mystiques et sensuels et qui m’avez persuadé qu’après dix ans de séjour parmi vous, je ne sais quasi rien ni d’elle, ni de vous, pardonnez-moi de revenir avec complaisance sur la première apparition de votre ville au voyageur. Étrangement et subtilement, il eut dès lors le cœur à jamais capté, quelque part entre les peupliers du sentier de Bab Mahrouk et les koubbas des Beni-Merin vers l’heure de la prière du soir.

Charles Sallefranque (1896-1973) fut enseignant à Fès au Collège musulman Moulay Idriss, puis, en 1937 à Marrakech au Collège musulman Sidi Mohamed et au Collège musulman Moulay Youssef à Rabat. Il aurait été le précepteur du prince héritier Hassan (d’après Babelio).
Avec Henri Bosco et Christian Funck Brentano, il crée la revue Aguedal (1936 -1944) et donne des chroniques dans les Cahiers du sud. Il signe certains de ses articles dans les revues ou dans la presse quotidienne fassie (Revue musicale du Maroc, Progrès de Fès, Courrier du Maroc) du nom de Charles Tristan Pehau.

Vestiges des tombeaux mérinides et Fort Chardonnet. Photo aérienne vers 1950