Ce fut un grand jour pour Fès que le 22 mars 1287.

Depuis une semaine avaient afflué les cavaliers des tribus en grand arroi, sur leurs montures fringantes avec leur selles de soie brochée d’or. Les tentes des chefs avaient fait pousser de terre une véritable ville de toile aux abords de la capitale mérinide. La foule des visiteurs se pressait dans les rues de la ville somptueusement décorée de tapis. Une foule curieuse, tendue dans l’attente de l’émerveillement, pour la grande fête que l’on préparait.

Rien de pareil ne s’était vu depuis la solennité de la fondation de Fès-Jdid – en 1276 – dont on célébrait le onzième anniversaire. Tout entière repeinte à la chaux, la Ville Blanche –  el-Madina el Baïda,  nom donné à Fès Jdid au moment de sa construction, par opposition à l’autre ville de Fès dont le temps avait déjà patiné les constructions. Très vite elle fut nommée Fès el-Jdid (Fès la nouvelle) par opposition à Fès el-Bali (Fès l’ancienne) fondée par Idriss II – étincelait sous le soleil du premier jour de printemps. Digne capitale d’un jeune mais vigoureux empire.

Pour la première fois, son fondateur, le Sultan Abou Youssef n’était pas là : depuis un an ses restes, transportés d’Algésiras , reposaient à Chella. Mais il avait trouvé en son fils Abou Yacoub Youssef, un successeur à sa taille, en pleine vigueur physique avec ses 46 ans ; il gouvernait avec fermeté et son pouvoir était respecté dans tout le Maghreb.

Pour célébrer noblement l’anniversaire de son ascension au trône mérinide, il avait voulu qu’une cérémonie magnifique marquât les deux événements : on allait inaugurer le jardin royal du Mozara ainsi que la grande noria. Désireux de frapper l’imagination de ses sujets, il avait convié tous ses peuples à assister au grand jour. Et par longues théories les visiteurs s’étaient empressés. Des légendes circulaient déjà sur le nouvel engin d’un genre inconnu, au mouvement mystérieux. La rue ne bavardait que de la merveilleuse noria.

Elle était cachée pour l’instant derrière d’immenses panneaux de roseaux et de joncs ; excités par le secret, les regards cherchaient à traverser ces écrans ajourés. Dans un brouhaha de marée humaine, la foule piétinait d’impatience, difficilement contenue par les archers Ghouz – ville syrienne – et les soldats de la milice chrétienne.

Un tonnerre de roulements éclata soudain : les cent tambours de la saca se déchaînaient à la fois ; derrière eux frissonnait dans un chatoiement d’or la soie de cent drapeaux multicolores, frayant la voie au souverain immobile dans sa blancheur de neige sur son cheval bai d’Arabie, à l’ombre du parasol incarnadin.

Lorsque sa silhouette hiératique s’encadra dans l’ogive de la porte d’entrée de la ville, une immense acclamation accueillit le souverain ; elle traduisait la fierté de ses sujets mais aussi leur affection pour un chef généreux et plein de sollicitude. Il avait déjà pris sa place au centre de l’estrade dressée sur le pont que les you-yous des femmes vibraient encore.

Déchirant l’air, la sonnerie brève des cinquante trompettes annoncèrent le début de la cérémonie.

Dans le silence, le secrétaire Abou Mohamed Abdallah el Othmani proclama, d’ordre du souverain, que les prisonniers étaient libérés et que la perception de la dîme zakat el fitr était suspendue en signe de réjouissances. Ses paroles déchaînèrent de nouvelles acclamations.

Quand le silence fut rétabli, le poète officiel Aboul Hakam Malek ben el Morhil Sebti s’avança et récita un long poème, dans lequel il célébrait les fiançailles de la noria venue des bords lointains du Tage avec l’oued Fès, ruisseau des Perles, Oued el Jawahir.

Sans prétendre à restituer toute sa poésie orientale à cette longue qacida d’inauguration, nous avons choisi dans ce déploiement d’images quelques unes des plus belles, pour tenter de les acclimater dans notre langue :

Le Ruisseau des Perles, son nom méritera :
De son eau fine divisée,
Vous parant comme une fiancée,
En perles scintillantes il vous vêtira.

Tournez en élevant les eaux, tournez, norias !

Chaque matin, à son lever sur Zingifor,
Le jeune soleil mérinide,
Pour votre chevelure humide
Vous tissera, de ses rayons, un réseau d’or.

Tournez en élevant les eaux, tournez, norias !

Quand à midi, accablée de feux déprimants
Vous peinerez à votre tâche,
Sur votre tempe, sans relâche,
Des gouttes de sueur il fera des diamants.

Tournez en élevant les eaux, tournez, norias !

Obliques, ses rais nourriciers des fruits de miel,
Illuminant dans leur partance
Votre front porteur d’espérance
Y suspendront, comme auréole, un arc-en-ciel.

Tournez en élevant les eaux, tournez, norias !

Quand au ciel clair, la nuit fixera son croissant
On verra les yeux des étoiles
S’ouvrir et déchirant leurs voiles,
En silence admirer votre orbe éblouissant.

Tournez en élevant les eaux, tournez, norias !

 Puis le poète parla de la plainte langoureuse des norias, pareille à celle de l’amant qui se dessèche dans l’attente, il décrivit leur longue postérité, source de richesse pour l’empire.

De longs applaudissements saluèrent la fin de ce poème.

Mohamed Ibn el Hagg, l’ingénieur sévillan qui avait construit la noria, fit alors un signe et un coup de canon ébranla l’air, les panneaux de roseaux s’abattirent ; brusquement lâchées, les eaux du canal retentirent en se jetant avec furie sur les palettes de la roue. Quelques minutes d’attente anxieuse … puis la stupéfaction fit place à l’émerveillement quand l’énorme roue de 26 mètres commença à se mouvoir lentement, très lentement sans qu’aucune force apparente lui imprimât d’impulsion en une longue plainte, puissante, régulière.

La foule regardait, béate d’admiration, attendant de voir apparaître à ses déversoirs les premières gouttes d’eau. Rien ne sortait encore, depuis un quart d’heure que l’engin était en mouvement. Allait-il vraiment fonctionner ? Cette monstrueuse machine réussirait-elle à élever un peu d’eau ? Où n’était-ce qu’une dépense somptuaire sans aucune utilité pratique ? Avec ses fluctuations habituelles, la foule passait déjà de l’émerveillement au scepticisme et glissait vers le dénigrement, quand à peine visible d’abord, un mince filet d’eau s’échappa du premier déversoir dès qu’il eut dépassé le diamètre horizontal ; progressivement il grossit et se déversa à plein dans l’auge collectrice, tandis que s’amorçait un autre filet, puis un autre…

Une heure après, la grande noria en pleine action déversait de tous ses godets en une averse innombrable en un jaillissement continu sous une tempête d’acclamations.

C’est ainsi que le 22 mars 1287 fut inaugurée la grande noria pour célébrer le onzième anniversaire de la fondation de Fès-Jdid et l’anniversaire de l’accession au trône du Sultan Abou Yacoub Youssef Ennacer, fils de Yacoub ben Abdelhaq.

Ce texte, d’Henri Bressolette, a été publié la première fois le 1er janvier 1951 dans le Courrier du Maroc, quotidien du Nord du Maroc.
On peut le retrouver dans le livre d’Henri Bressolette « À la découverte de Fès », publié, à l’initiative de ses enfants, en mars 2016. Éditions l’Harmattan. Ce livre rassemble, comme l’auteur l’écrit (ses) souvenirs, conférences, articles et études sur Fès au cours de (sa) découverte qui s’est échelonnée sur 34 ans de séjour (1932-1966).

Cette noria et les autres « roues hydrauliques » de Fès sont d’importation hispanique (Bressolette nous dit que l’ingénieur-constructeur est originaire de Séville) mais le problème de leur origine en Espagne demeure entier, avec de fortes présomptions pour qu’il s’agisse là, comme dans beaucoup d’autres techniques, d’une importation orientale, les plus anciennes roues hydrauliques mues par le courant étant celles de l’Euphrate.

Le terme même de noria viendrait de« naoura », mot araméen qui signifie « appareil qui fait jaillir de l’eau en gémissant ». Un autre nom de cette roue « dulab » vient du persan, langue dans laquelle il signifie « roue à godets ».

La construction de la roue inaugurée en mars 1287 a été commencée en août 1286 et avait un diamètre de 26 mètres. À la suite de cette construction, d’autres roues furent installées à Fès et dans les environs.

Photographie : la Noria, vers 1920, de Jnan Sbil (aussi appelé Jardin de Boujeloud). Cette noria en bois a été remplacée il y a quelques années par une noria en métal