Image à la une : Courrier de Fès. Bandeau de la page réservée aux informations sur Fès dans la Courrier du Maroc

Je n’ai pas trouvé les articles initiaux annonçant la création du Courrier du Maroc en 1929, la collection des cinq premières années n’ayant pas été archivée mais lors des anniversaires en 1939, 1949 et 1959 les journalistes Paul Boué ou Michel Kamm évoquent la place du Courrier du Maroc dans l’histoire régionale de la décennie précédente.

Le 1er janvier 1939 : Il y a dix ans. Paul Boué

Il y aura bientôt dix ans … le 9 février 1929 paraissait le premier numéro du Courrier du Maroc, la fondation d’un journal quotidien à Fès avait soulevé le scepticisme de quelques personnes, mais les autres, le plus grand nombre, virent dans ce geste, et ils avaient raison, la foi inébranlable que nous avions tous dans le développement de notre cité et dans l’épanouissement d’une région dont les possibilités dans tous les domaines sont immenses. Et comment pouvait-il en être autrement ?

Par sa position géographique au débouché des grandes routes du Nord et du Sud, véritable plaque tournante orientée dans toutes les directions, Fès était et demeure le centre attractif de vastes territoires qui se soudent à elle, non seulement pour des raisons culturelles et morales, mais encore par la nécessité de débouchés d’un commerce millénaire. Et à côté d’une Médina admirable, a surgi du sol, la ville actuelle, et c’est là, n’est-ce pas, le dernier miracle du Maroc !

Et si nous jetons un coup d’œil derrière nous, nous mesurerons l’importance du chemin parcouru depuis ce 9 février 1929 où les petits arabes criaient pour la première fois dans les rues de la ville étonnée : « Le Courrier du Maroc ». Nous pouvons écrire avec orgueil que, par l’importance que lui ont donné ses lecteurs et ses amis, notre journal a contribué pour une large part à l’essor prodigieux de ce pays que ni les mauvaises années, ni la crise économique n’ont pu arrêter. Des coups de frein brusques ont sans doute par moments ralenti sa croissance si rapide, mais ils étaient nécessaires pour assurer la solidité des fondations. Ne nous en plaignons pas, nous pouvons continuer à bâtir dans de meilleures conditions.

Certes quand fut posée la première pierre de notre hôtel, la place Lyautey était le commencement et la fin du bled et quand il fut construit, sa majestueuse façade s’élevait seule sur ce no man’s land. Quelques chantiers ça et là donnaient l’impression réconfortante qu’après les folies et les années héroïques de la guerre riffaine, une nouvelle ère de prospérité allait commencer pour notre cité.

La place Lyautey avait pourtant son cachet avec ses rangées harmonieuses de mûriers qui couvraient l’avenue et qui pointaient vers le Zalagh en direction du stade. À cette époque, on ne parlait pas encore de tribunes ni de piscine. L’immeuble de l’Urbaine n’existait pas. L’agriculture commençait déjà à se développer et à marquer sa vitalité. Le commerce par la vitesse acquise durant la guerre riffaine, continuait à faire des opérations fructueuses, mais déjà on sentait certains signes avant-coureurs de la lassitude qui précèdent toujours la normalisation.

Les Services Municipaux étaient là-bas au Batha, près de l’hôpital Auvert où les malades souffraient sous la tôle ondulée, mais qui par contre recevaient les soins d’éminents chirurgiens et médecins. La ligne de chemin de fer s’arrêtait à Fès, et si plus tard elle étendit son ruban d’acier vers Oujda, grâce soit rendue aux autorités militaires qui exigèrent une réalisation par trop tardive.
Les autobus ne fonctionnaient pas. La grande banlieue n’avait pas encore sa place dans notre économie. Immouzer n’était qu’un point géographique, relié à notre centre par une piste qui coûta de nombreux ressorts d’automobiles à nos concitoyens.

Notre camp d’aviation était encore à l’état embryonnaire et personne ne pensait à la route du Sud. L’ère des grands cinémas n’était pas commencée, et nul ne pensait encore à l’adduction d’eau à la Médina.

Voilà à quelque chose près quelle était la situation de la ville quand paru notre premier numéro, situation qui paraissait ne devoir se modifier que très lentement.

Mais tous, nous avions confiance, nous savions bien que la ville de Moulay Idriss ne pouvait rester au bout du rail, comme certains l’auraient voulu, et nous soutenions l’immense effort qui allait s’accomplir.
Nous n’ignorions pas les bonnes volontés civiles et militaires qui s’étaient mises au travail, nous traçant la ligne à suivre. C’est alors qu’avec notre journal, le Courrier du Maroc, nous avons collaboré de toutes nos forces à l’appel constructif qui nous était lancé. Nous avons secondé les bonnes volontés. Nous avons lutté souvent âprement, mettant ce journal à la disposition de tous pour le développement économique de cette région.

Et c’est en dix ans, entendez-vous bien, c’était en dix ans, alors que d’autres pays ont mis cinquante et cent ans pour réaliser la même évolution, que notre cité et notre région ont franchi victorieusement toutes les étapes de leur magnifique croissance. C’est donc en dix ans qu’elles sont arrivées à leur épanouissement, qui n’est pas terminé, si l’on considère les promesses de la situation actuelle.

C’est pour rappeler et marquer les différentes étapes de ce formidable et rapide essor, jamais vu ailleurs, que nous avons décidé d’ouvrir dans nos colonnes à partir du 9 février notre nouvelle rubrique : « Il y a dix ans ». Nos concitoyens pourront ainsi suivre au jour le jour le prodigieux développement de notre cité, appelée encore à des destinées plus glorieuses dans l’ordre intellectuel, économique et agricole, grâce à une collaboration de plus en plus intime avec nos amis marocains, collaboration que nous avons toujours préconisée et considérée comme nécessaire pour de nouvelles réalisations, dans tous les domaines, et sans laquelle rien de solide ne peut être construit en ce pays d’Islam.


Plan de Fès de 1933 : La place Lyautey est traversée en diagonale par le boulevard du général Poeymirau qui continue en direction du stade. Le bâtiment du Courrier du Maroc est à l’angle de la rue de Serbie et du bd Poeymirau « avec ses rangées harmonieuses de mûriers … qui pointaient vers le Zalagh en direction du stade ». Sur ce plan l’immeuble de l’Urbaine est construit.

Le 9 février 1939 : Il y a dix ans. Paul Boué

Comme nous l’avons annoncé, nous ouvrons aujourd’hui dans nos colonnes, une nouvelle rubrique « Il y a 10 ans ». Nous avons déjà indiqué quels étaient les motifs d’information qui nous avaient décidé à faire revivre pour nos lecteurs cette époque, tout près de nous encore. Chaque jour, nous rappellerons les faits marquants dans tous les domaines qui ont illustré principalement la vie de notre cité. Nos concitoyens pourront mesurer ainsi le chemin parcouru à une cadence si rapide, dans tous les domaines économique, politique et social, grâce à la foi que nous avions tous aux destinées de cette grande cité.
Je ne rappellerai pas le liminaire de notre premier numéro : 9 février 1929, et cependant qu’il me soit permis d’en citer un passage qui aujourd’hui est d’une actualité indiscutable :
« Soulignons, disions-nous, tout de suite qu’en ce qui concerne la ville nouvelle, nous avons l’impression d’un grand danger auquel il faut parer au plus vite : le manque de logement à bon marché. Sans gîte à prix abordable, peu ou pas d’ouvriers. S’il est bien de dessiner des avenues, il est indispensable d’attirer d’abord, de retenir ensuite une main-d’œuvre spécialisée. C’est aux pouvoirs publics qu’incombe cette tâche. À eux de trouver la formule« .
Aujourd’hui, comme hier, la crise du logement existe. Des familles vivent en ce moment à l’hôtel,. Des appartements chers ou bon marché, il n’en existe pas. Et la même question se pose comme il y a 10 ans. Mais nous pouvons rassurer nos concitoyens et ceux qui, fonctionnaires, ouvriers et employés sont à la recherche d’un gîte. M. le contrôleur Maître a prévu une cité jardin et un quartier de villas. De cette façon M. le chef des Services Municipaux atteindra un triple but : décongestionner la ville en rendant vacants de nombreux logements, créer ensuite de la matière imposable dont nous avons besoin et ouvrir une ère de travaux intéressants pour les ouvriers et les entrepreneurs.

Il y a dix ans, notre optimisme prévoyait le développement rapide de Fès, et nous sommes heureux de voir que nous ne nous étions pas trompés.
Jetons un coup d’œil autour de nous, et nous constaterons les formidables réalisations dans tous les secteurs de notre activité qui ont fait de cette ville, j’ose l’écrire, une des plus belles de tout le Maroc. Chaque jour, dans notre nouvelle rubrique, nos lecteurs pourront suivre l’ascension étonnante, le développement imprévisible pas encore terminé de la cité de Moulay Idriss à laquelle une colonisation prospère apporte chaque jour une nouvelle et combien vivifiante animation.

Nous nous sommes toujours efforcés dans ce journal de pratiquer une politique de collaboration confiante et de rapprochement avec nos amis de la Médina. Je crois que nous sommes parvenus à combler certains fossés que quelques esprits malveillants avaient creusé. Nous avons le droit de nous en montrer satisfaits.
Nous sommes persuadés que nos concitoyens trouveront dans la lecture de notre rubrique « Il y a dix ans », de nouvelles raisons de croire et d’espérer en la grandeur de notre cité. Ils y puiseront également la certitude que son développement n’est pas terminé et que c’est dans l’union de tous que nous pourrons poursuivre la réalisation de l’œuvre commencée.

Le Courrier du Maroc et les immeubles de la Place Lyautey vers 1940

À partir du 10 février, dans la rubrique « Les Échos » le Courrier du Maroc ouvre la rubrique « Il y a dix ans » consacrée à des informations du même jour en 1929. « Chaque jour, nous rappellerons les faits marquants dans tous les domaines qui ont illustré principalement la vie de notre cité » annonçait Paul Boué. Force est de constater que le résultat est peu concluant : je transcris quelques unes de ces notes … finalement de peu d’intérêt – et je n’ai pas choisi les plus insipides – ; d’autre part pour une raison que j’ignore aucun numéro du Courrier du Maroc n’a été archivé entre le 1er août 1939 au 1er avril 1940, la rubrique « Il y a dix ans » s’arrête pour nous le 31 juillet 1939. Les autres journaux de langue française du groupe Mas, publiés durant cette période, sont archivés ; le dépôt légal du Courrier du Maroc semble ne pas avoir été effectué. Voici quatre de ces rubriques :

  • Il y a dix ans … le 10 février 1929, on pouvait lire dans le Courrier du Maroc : Le bal travesti du comité des fêtes. Ce bal a duré une grande partie de la nuit dernière. Le premier prix de valse fut donné au couple Chaulet, le premier prix de fox-trot fut accordé à Mme Truchet. Un discours du Général Pétin au Collège musulman. Le général Pétin a présidé dans l’amphithéâtre du Collège musulman, la remise des récompenses obtenues par les élèves du cours secondaire de Fès au concours ouvert entre tous les établissements d’enseignement du Maroc, à l’occasion du Xème anniversaire de l’Armistice. Les cinq élèves présentés à ce jour furent tous couronnés. L’exposition Pontoy : c’est au Dar ben Daoud que l’excellent artiste exposait une série de ses toiles.
  • Il y a dix ans … le 11 février 1929, on lisait dans le Courrier du Maroc, M.M. Albaret et Bertin sont promus dans le Mérite Agricole. En parcourant la promotion, on pouvait se rendre compte que seuls les agriculteurs y figuraient. Le premier jour du ramadan : Le premier jour du ramadan a commencé ce soir. Un club de natation en formation à Fès : Oui, mais la piscine en projet du stade municipal sera-t-elle terminée ? Il y a dix ans le Pape Pie XI signait le Traité de Latran qui consacrait la restauration du pouvoir temporel des Souverains Pontifes. Et c’est justement à cet anniversaire que l’on apprend la mort de ce grand Pontife.
  • Il y a dix ans…. le 23 mars 1929, on pouvait lire dans le Courrier du Maroc : en France, les anciens combattants, les personnalités officielles françaises et étrangères, tout le peuple de Paris enfin défilaient aujourd’hui devant la dépouille mortelle du Maréchal Foch. Le maréchal Joffre publiait un magnifique éloge de celui qui avait continué son œuvre et remporté la deuxième victoire de la Marne. À la chambre, la discussion sur l’autorisation à donner à neuf congrégations de missionnaires continue. M. Poincaré, en posant la question de confiance, fait voter le passage à la discussion des articles de cette loi d’intérêt national par 384 voix contre 242.
    Au Maroc, à Fès, dans une interview accordée à un de nos rédacteurs, M. Escalier, président de l’Union des fonctionnaires de Fès exposait les doléances de ses mandants. Ceux-ci demandaient une indemnité de vie chère plus forte et un congé supplémentaire de 21 jours par an, accordé aux fonctionnaires des localités à climat pénible. Les fonctionnaires se plaignaient également d’avoir été exclus par les conditions du cahier des charges de l’attribution des lots vivriers de Dar Debibagh.
  • Il y a dix ans … le 30 juillet 1929, on pouvait lire dans le Courrier du Maroc : Le Sultan du Maroc a assisté à un déjeuner offert en son honneur à l’Élysée. L’état de santé de M. Poincaré s’’est sensiblement amélioré. Le cabinet McDonald travaille pour diminuer le chômage en Angleterre. Deux contre-torpilleurs type Guépard sont mis en chantier.

Le 9 février 1949 : vingt ans. Michel Kamm

Ce journal a vingt ans, et je viens de relire avec quelque nostalgie la rituelle dédicace « À nos lecteurs » que j’écrivais le 9 février 1929 et dont je ne résumerai même pas les termes, car il y a quelque chose de pire que de vieillir, c’est de voir qu’au fond toutes les choses sont toujours semblables à elles mêmes, qu’il n’y a jamais de solution définitive à aucun problème, et que jamais demain ne tire parti des leçons d’hier.
Ma foi, je vois que tout cela n’est pas si mal ainsi restons-nous constamment dans l’action, vivons-nous avec notre temps quitte à retisser toujours la toile de Pénélope.

Il y a vingt ans, ce journal de Fès prétendait se faire le protagoniste des intérêts du Nord et en particulier du triptyque Fès-Meknès-Taza, il l’est plus que jamais demeuré et c’est du moins là l’heureuse constatation d’une directive persévérante, et qui, s’étendant désormais au Nord Marocain baigné par le Sebou, nous offre des perspectives illimitées.

Je pourrai apporter ironiquement en regard, l’évocation du problème numéro un qui était déjà dans notre premier article : le manque de logements, mais à quoi bon !
Pas plus l’exaltation du prestige d’une grande cité, et sa primauté dans l’histoire marocaine, que les conditions du présent, ne nous feront oublier que cette ville et ce pays ont couru pendant quatre ou cinq ans, dans les glacis de la guerre d’Occident, les dangers les plus graves et ont subi, quoique atténuées, les rigueurs des rationnements, carences d’importation, voire même une année de demi-famine.

Le Courrier du Maroc a suivi au jour le jour, écho fidèle de l’opinion, française et marocaine, les joies, les tristesses et les deuils ; notre quotidien, loué ou critiqué, est au fond désormais l’organe qualifié de nos villes du Nord, de leurs populations diverses, de leurs intérêts, de leurs tendances. En même temps journal du bled que sillonnent sans cesse ses reporters et collaborateurs, et où il n’y a que des amis, il a acquis l’audience enviée de tous les centres de la vie rurale, et son expérience, sa connaissance des contrées du Nord, le place sur ce point le premier au Maroc.
Par ailleurs, et après les dures restrictions de guerre – mais qui se souvient encore du journal d’un demi feuillet – il reparaît depuis quelques temps dans son copieux format souvent à six pages, grâce à des collaborations régulières qui ont donné une originalité toute personnelle à ses pages des lettres, des sports, des modes, de l’agriculture ; grâce aussi à ses nouvelles machines dans des locaux récemment agrandis.

En regard de ces contingences spirituelles et matérielles et de son service télégraphique absolument équivalent aux plus grands quotidiens, (service qui va être prochainement transformé par la réception directe en radiophonie, au télé-imprimeur) notre journal a développé sans cesse sa clientèle publicitaire et son service d’annonces rayonnant sur les trois villes.
Toute cette activité, sous l’impulsion d’une direction active et grâce à un personnel harmonieusement mélangé d’anciens et de jeunes, ceux-ci particulièrement intéressés par la vie sportive en plein essor au Maroc, nous permettent d’espérer que notre journal aborde désormais l’âge de sa majorité, armé et enrichi pour donner toujours, et de plus en plus satisfaction à ses lecteurs.

Ainsi, au seuil de ses 20 ans et regardant en arrière, la dure côte gravie, les difficultés quotidiennes surmontées l’auteur de ces lignes évoquant à la fois le passé et l’avenir regarde avec confiance les lecteurs du Courrier du Maroc, sachant que les hommes de bonne volonté qui jugent d’abord le travail bien fait, la rectitude de l’esprit et l’honnêteté dans les actes apprécient comme lui leur journal, dont la foi dans la consolidation de l’association des deux peuples cohabitant au Maroc est le principal déterminant.

Publicité pour Studebaker dans la rubrique Chronique Fassie. Courrier du Maroc du 9 février 1949

Le 9 février 1959 : Trente ans après : de l’essor du passé à celui de demain. Michel Kamm

Trente ans, ce journal a trente ans ; qu’est-ce que trente ans pour l’homme vieillissant qui, au sommet de la côte, s’interroge sur un passé, qu’il trouve long, face à un destin dont il sait la fatale et brève pente ; qu’est-ce que trente ans pour un journal ?

C’est certes beaucoup et l’équipe qui a créé le « Courrier du Maroc » et qui a survécu à tant de changements, tant d’évènements ayant transformé le visage de ce pays, et surtout le visage d’un peuple, peut, fière de son passé, contempler son œuvre écrite dans le site et la pierre, les routes et les champs, comme dans les esprits, car elle y a, jour après jour, contribué.

Le « Courrier du Maroc » après trente ans, peut, et très équitablement, rééditer ces textes cités en première page, auxquels il n’a point failli : une ville neuve s’est édifiée dont l’essor a été étroitement lié à son œuvre quotidienne de défense, de soutien d’une région et d’organe de diffusion aussi bien axée vers l’extérieur.

Tout continue

Les buts qu’il s’était assignés, tant en ce qui concerne l’essor de la ville, que la mise en valeur et l’équipement de son hinterland, ont été réalisés et rien n’a pu, même l’évènement qui a transformé la condition politique du royaume, compromettre cet aménagement du territoire dans son élan constant vers son avenir. S.M. le Roi lui-même, fidèle à une sollicitude née des premiers jours de son couronnement (qui précéda de bien peu la naissance du « Courrier ») vient de conditionner pour les proches années, l’accès nouveau de la capitale du Nord vers la Méditerranée en créant la « Route de l’Unité », et c’est hier encore que nous annoncions cette réalisation de notre « aérodrome de Fès-Saïss », qui fut toujours une revendication de notre journal, conscient de son absolue nécessité dans les conditions nouvelles de l’appel touristique et des échanges économiques.

Une autre Ville Nouvelle est née dont ce journal, il y a un mois à peine, célébrait le lancement de lotissements nouveaux dus à l’esprit d’entreprise d’hommes d’affaires marocains ; de nouvelles captations d’eau, ajoutant à cette richesse de notre underflow, suivent et favorisent cette surrection de quartiers neufs ; une édilité active les stimule, un syndicat d’initiative poursuit mois après mois son œuvre de propagande et de défense de nos intérêts, en attendant que les élections aux Chambres de Commerce nous aient rendu l’organe indispensable et le porte-parole autorisé du négoce, de l’industrie, de l’entreprise.

Car rien n’est fini, tout recommence, le « Courrier » créé après la guerre du Rif, à la faveur des grands mouvements qui diffusèrent dans le monde entier la richesse, la beauté, les possibilités de ce pays, c’est encore après des évènements riffains que nous écrivons ces lignes, et l’on ne peut en celer le retour, heureusement effacé, et aux moindres frais, par l’action du prince héritier, chef d’état-major, mais n’est-il pas évident que cette région, axée aussi bien vers le Nord que vers des prolongements traditionnels de la province de Taza, du Moyen-Atlas et du Tafilalet, trouvera bientôt par la Route de l’Unité de nouveaux débouchés et de nouveaux accès dans ce Rif même et si longtemps fermé à son ancienne attraction.

L’essor que nous avons encouragé

Dès l’origine du journal, nous avons milité, appuyant les chambres élues, pour l’accès du Tafilalet, et cette route du Sud de Fès à Midelt, obtenue de haute lutte, a heureusement, et très opportunément substitué tous les hivers, le trick Ajdir enneigé, maintenant la liaison vers le nord, de Midelt et de Ksar el Souk, jadis privés de ravitaillement durant des jours et des semaines.

La route du Sud existe, celle de l’Unité s’achève, mais c’est maintenant vers Taza, vers l’Oriental que le « Courrier » qui a désormais dans sa clientèle la capitale de l’Oriental, Oujda au merveilleux essor minier, doit porter son effort ; Oujda aussi a une route du Sud qui doit favoriser les développements économiques qu’entraînent les réalisations minières (et l’activité moutonnière et alfatière), route du Sud vers Colomb-Béchar ; et plus près de nous, cette route de Guercif à la Haute Moulouya, en projet depuis trop longtemps et plus près encore et tant réclamé par nos voisins Tazis l’admirable circuit du Tazzeka, dont l’achèvement est trop longtemps reporté.

Un vaste programme

On peut ajouter beaucoup à ce programme, et le colonel Verlet, conseiller technique à la province, parlant samedi à une centaine de jeunes enseignants français, récemment arrivés dans ce pays, et leur exposant les données géographiques, historiques et économiques de Fès et de sa région, en donnait une véritable somme de connaissances dont il faudrait tout citer car c’est le programme même de tout ce qu’il convient de réaliser dans cette province dont les limites géographiques sont remarquablement inscrites entre le Gharb et la trouée de Taza d’une part et comprenant les deux chaines de montagne la couronnant au Nord et au Sud, Rif et le Tizirine, Moyen-Atlas avec son dôme du Bou Iblane.

Cette évolution, cette reconversion, dont parlait le colonel Verlet, sont les deux termes exprimant le mieux l’actuelle nécessité. À une certaine stagnation économique ayant suivi l’évènement historique de l’indépendance, correspond une mutation d’objectif, le Maroc nouveau refusant en somme, le rôle d’économie complémentaire, il faut donc trouver à ce pays des débouchés nouveaux, une valorisation nouvelle de sa production, et surtout une reconversion de son artisanat agonisant.

Dans ce sens l’orateur préconisait la revalorisation de nos productions d’élevage, par la restauration des pâturages, la résurrection de nos forêts, la défense des sols, la production accrue de nos vergers, de nos olivettes, et en contexte la création à Fès des industries de transformation déjà organisées par le frigorifique, les usines de conditionnement, les abattoirs, les minoteries, les tanneries, les huileries modernes, la Grande Brasserie, mais auxquelles manque encore une centrale laitière.

Tout ce programme remarquablement tracé nous démontre qu’il y a encore pour nous, pour le « Courrier du Maroc » et pour ses lecteurs, beaucoup à faire et que l’esprit d’entreprise doit plus que jamais nous animer.

Le thermalisme pour lequel la Province soutient à Moulay Yacoub et Sidi Harazem (puissamment aidé par la volonté de S.M. le Roi), comme le tourisme, attendent encore beaucoup d’un équipement nécessaire, mais il est agréable de constater que l’œuvre n’en a jamais été interrompue.

Dans un autre domaine, il n’a pas tenu qu’à nous que le barrage du Haut Sebou, au M’dez, qui doit régulariser le cours du Sebou, fournir 400 millions de kilowatts et irriguer 40 000 hectares entre Sefrou et le Saïs, ait été réalisé.

Le sport lui-même, si intimement lié au progrès humain, à la vie sociale, au développement intellectuel, suit de près, avec l’Université (dont nous citions hier les nouvelles réalisations au Lycée Moulay Slimane) et plus notamment avec les 52 nouvelles écoles rurales dénombrées dans le plan très bien établi et déjà préfacé des communes rurales, le sport, dis-je, n’a cessé sa progression, les stades, les piscines sont envahis par les foules de la jeunesse et bientôt – dans quelques jours – le Service de la Jeunesse et des Sports occupera son nouvel immeuble du boulevard Chefchaouni, où son activité multiple trouvera des locaux adéquats.

La Karaouyine elle-même, cette Alma mater du Maroc verra naître enfin cette cité universitaire qui en modernisera l’habitat, et pour laquelle le journal avec M. Zeghari a, de longtemps, milité.

Le « Courrier du Maroc » après trente ans, peut certes se prévaloir d’avoir été pour beaucoup dans cette avance quotidienne, patiente, vers un avenir marocain, avenir de la cité, avenir de la région, dont il demeure, inch’Allah, le fidèle et indispensable défenseur.

Bandeau de la page sports du Courrier du Maroc à la fin des années 1950

Le 30 avril 1962 : Le dernier numéro du Courrier du Maroc

Il n’y a pas eu de quarantième anniversaire car le « Courrier du Maroc » a fermé définitivement le 30 avril 1962 après 33 ans d’existence. La fermeture a été relativement discrète : trois articles d’adieux dans le dernier numéro sans aucune rétrospective, ni dans le dernier numéro ni dans les précédents, sur ce que fut l’histoire de ce quotidien.

Dans le précédent article « Le Courrier du Maroc 1929-1962« , Le Courrier du Maroc 1929-1962, j’ai cité un des articles « À nos lecteurs« . Voici les deux autres :

  • Adieux au Courrier du Maroc

Hier – 29 avril 1962 – en fin de matinée, pour une dernière fois, le « marbre » de l’atelier du « Courrier du Maroc » était le cadre d’un rassemblement de tout le personnel du journal : direction, rédaction, administration, atelier et publicité.

C’étaient de sympathiques retrouvailles pour un adieu un peu nostalgique puisque que pour un certain nombre de collaborateurs du journal c’était la fin d’une époque qui dura trente trois ans passés, le temps de la vie du journal tandis que pour tous, c’était le début d’une nouvelle époque professionnelle au Maroc ou sous d’autres cieux.

M. Amédée Bertin président directeur général du journal présidait cette manifestation qui fut marquée du sceau de la plus grande cordialité et d’une parfaite amitié professionnelle. Prenant la parole devant l’ensemble du personnel rassemblé autour d’un « marbre » bien garni non pas de plomb comme à l’accoutumée mais d’abondantes kémia et de nombreuses bouteilles dont les nectars étaient propres à dissiper la nostalgie des séparations, M. Bertin évoquait, sur un ton empreint d’émotion, les dernières années de la vie du journal et les conditions dans lesquelles les impératifs financiers dominants avaient imposé une fermeture déplorée de diverses parts.

Il remerciait tous les collaborateurs du journal de la conscience professionnelle avec laquelle ils avaient, jusqu’à l’instant de la fermeture, poursuivi leur activité et souhaitait que tous puissent dans les meilleurs délais retrouver sinon à Fès du moins dans d’autres villes du Maroc ou à l’étranger des emplois correspondant à leur capacité professionnelle.

Doyen du « Courrier du Maroc » dont il berça les balbutiements il y a trente-trois ans, Michel Kamm au nom du personnel remercia M. Bertin de ses propos et de la sollicitude que la direction du journal a toujours témoignée à l’égard de son personnel. Mettant un terme à la série des allocutions, Christian Houillon remercia enfin simultanément ses collaborateurs de la rédaction depuis de nombreuses années : Paul Pobanz, secrétaire de rédaction et animateur de la rubrique sportive qui fut longtemps le défenseur assidu du sport fassi, Michel Kamm père et fils, responsables d’importantes rubriques et tous les employés de l’atelier, de l’administration et de la publicité qui dans une ambiance de camaraderie et de parfaite solidarité ont mené à bien, jour après jour, la tâche souvent difficile de réalisation d’un quotidien.

La réunion se poursuivit au-delà de 13 heures, mi-nostalgique mi-joyeuse, des vœux et congratulations réciproques étant formulés pour ceux qui bientôt quitteront le Maroc et pour ceux qui poursuivront ici leur activité professionnelle en d’autres localités sous le signe de la presse ou de l’imprimerie marocaines.

  • Avant de fermer la dernière page de notre journal par Jean Lecomte

Il n’est de si bons amis qui ne se quittent, et un journaliste est toujours l’ami de ses lecteurs, malgré les inévitables petits heurts qui opposent, parfois, inévitablement le rédacteur et le public. Le romancier Jacques Croisé qui séjourna longtemps à Meknès, publiant « Sortie de secours » (ce n’est pas celle dont nous parlerons ici) disait qu’un homme qui écrit un livre (et un article aussi, bien entendu, la somme de nos « papiers » constituant d’ailleurs certainement de quoi concurrencer le poids des plus gros dictionnaires) trouve des amis. C’est exact et on comprendra que ce n’est point sans une certaine mélancolie, disons même carrément de la tristesse, que nous faisons nos adieux à ceux qui, depuis douze ans, ont pu lire une prose forcément hâtive car le temps est toujours pour nous « le bourreau sans merci » dont parle Baudelaire mais où nous avons essayé de garder une constante bonne humeur qui ne fut jamais feinte, l’amour du métier et un optimisme naturel étant aptes à faire oublier très vite les difficultés rencontrées.

C’est donc en songeant à cette note enjouée et en nous souvenant que, justement des « Propos de bonne humeur » constituèrent, des années durant, une part importante de cette rédaction, que nous nous abstiendrons de marquer de gravité la disparition d’un journal avec lequel nous faisions en somme corps pour ne pas dire âme. Et puis, tout le monde sait que l’humour est le masque de la sensibilité et ce ne fut jamais aussi vrai qu’en ce jour …

Faisons donc une sorte d’examen de conscience, avant de tirer notre chapeau à nos amis (ce qui est une façon de parler, compte tenu que, depuis des lustres, le signataire de ces lignes s’est absolument refusé à recouvrir d’un ornement quelconque, que ce soit le gibus de M. Albert Lebrun ou la casquette du regretté Francis Carco, une tête où la neige des hivers a, peu à peu, gagné du terrain sur le châtain des seize ans printaniers, envolés depuis près d’un demi-siècle) hormis le couvre-chef du marcheur et pour éviter l’insolation.

Nous avons tâché de vous informer objectivement ; de garder intacte, à travers des heures parfois sombres cette amitié franco-marocaine qui semble plus que jamais étroite et victorieuse de malentendus passagers ; de vous amuser dans la mesure de nos moyens. Parfois nous avons abandonné « la locale » et les billets aigres-doux pour vous promener de Strasbourg à Paris derrière les « géants de la route » sélectionnés par Émile Antoine ; dans les villes d’Espagne et du Portugal ; dans quelques endroits de la « douce France » ; aux « Fêtes de la Neige » dans le Moyen-Atlas et lors d’autres manifestations présidées par le Roi que pleura tout le Maroc ; parmi – honni soit …- les « quartiers réservés » et les « filles de la douceur » ; dans les ruines d’Agadir et en tâchant de vous relater de la manière la plus exacte les visions horrifiantes de la cité martyre secouée par le séisme effroyable encore présent à toutes les mémoires. Tout ceci est lié à notre bonne entente, amis lecteurs, comme il constitua une partie de notre tâche.

Peut-être avez-vous pu penser parfois que nous étions « vieille tige » et non « nouvelle vague », en dépit d’une certaine jeunesse de caractère que trahissait l’expression de nos sentiments et la peinture des figures ou des événements. Vous nous pardonnerez de n’avoir pas, notamment, marqué un fol enthousiasme pour la littérature et la peinture hermétiques, le fait d’aligner des mots jurant entre eux et formant un amalgame ténébreux nous ayant paru ressembler à l’œuvre du poète qui pique au hasard une fourchette dans un dictionnaire, pour trouver des rimes et celui de peindre une vamp avec le nombril entre les jambes une abstraction propre à ceux qui, comme disait Pierre Dac, ont « des chauves-souris dans le clocheton » ou comme l’assurait Georges Courteline « une punaise dans le bois de lit et un rat dans la contrebasse ».

Nous n’avons pas la prétention d’avoir suscité une affection débordante, mais au moins avons-nous tâché d’en acquérir un peu et en tout état de cause, nous avons bien aimé les lecteurs qui nous restaient fidèles et nous marquaient quelque compréhension et parfois une sympathie qui, ne pouvant être intéressée, comportait une évidente sincérité. Cela aussi nous pouvons le dire sans sentimentalité excessive.

Avec « Le Courrier du Maroc » c’est une période de notre vie qui s’achève, celle qui est la plus précieuse dans les souvenirs d’un homme, parce qu’elle comporta la fin de l’âge mûr et le début de la vieillesse, soit les dix et quelques années pendant lesquelles se taisent les rancunes, naissent les indulgences et s’effacent les blessures d’amour-propre.

Ne serait-ce que parce que notre métier fit naître des amitiés nouvelles, nous ne pouvons regretter de l’avoir choisi et au contraire, c’est encore la meilleure raison de nous féliciter d’avoir vécu en contact direct et permanent avec ce qu’il est convenu d’appeler l’opinion publique.

On a épilogué à l’infini sur le rôle du journaliste, les uns disant qu’il épouse les goûts du public, les autres qu’il tâche de proposer les siens. Disons plutôt que c’est une libre confrontation des idées. C’est sans doute chose fausse de croire que de la discussion nait la lumière. Il en découle plutôt une affligeante obscurité – mais il ne s’agissait pas de discuter, seulement d’émettre des arguments et de formuler des opinions en vous laissant le soin d’en extraire ce que vous en vouliez et en vous donnant le droit de faire toutes les réserves qui répondraient à vos propres sentiments.

Dans nos rapports, qui furent toujours cordiaux, avec les autorités marocaines, un souci dominant nous guida toujours : en ménageant les susceptibilités, en nous efforçant de trouver les raisons de chacun, essayer de concilier les points de vue parfois opposés, tout en conservant notre dignité et nos convictions de Français. Comme le disait, lors de ses premiers contacts avec la presse à Meknès, le commandant Driss ben Aomar, nommé gouverneur de cette province à la suite des douloureux événements de fin 1956 : «  Nous sommes ici pour travailler en bonne harmonie et en franche collaboration. Dîtes-nous ce qui ne va pas et ce qui semble « accrocher » et nous tâcherons d’y remédier ». Allant en ce sens, sans doute, avons-nous acquis plus d’estime et de confiance que des flatteurs intéressés, car on respecte davantage et on préfère toujours, dans n’importe quel pays du monde, un ami parfois rude, mais franc et soucieux de garder une entière loyauté dans ses rapports avec les notabilités responsables, que des hommes vous approuvant systématiquement, mais dénués de toute sincérité parce que c’est leur intérêt personnel qui leur clôt la bouche et leur paralyse la plume. Or, à notre sens, ce silence et cet égoïsme ne peuvent qu’aggraver les malentendus au lieu de les aplanir. On ne gagne jamais rien, en définitive, en se montrant servile : ni dans l’esprit des autres, ni dans sa propre conscience.

Mon vieux papa, au temps de ses vingt ans et de la « belle époque » (celle de Jean Lorrain, de Maupassant et de Verlaine) avait (comme il arrive de le faire à son fils) et sans doute de manière beaucoup plus probante chanté la mélancolie des adieux et écrit, dans un refrain du genre Delmet, si prisé en 1900 : « l’heure vient qui devait venir, quittons-nous doucement, ma mie ». Il avait baptisé cette mélodie « Douce rupture ». Au moment où nous quittons le journal qui nous fut si cher, parce que, plus exactement, c’est, « contraint et forcé », le journal qui nous quitte aussi, c’est à pas feutrés que nous disparaissons derrière le rideau à jamais tiré. Et, comme disait Maurice Chevalier dans son « Paris je t’aime » ce Paris qu’il faudra bien retrouver un jour, et ne nous en plaignons pas tellement, ingrats que nous serions alors ! achevons en disant : «  Adieu ! Non pas « adieu », mais « au revoir ! ».

Après 1962

Après 1962 il n’existe plus à Fès de presse quotidienne locale. Le Petit Marocain, quotidien casablancais du groupe Mas, est alors distribué à Fès ; il assure, outre l’information générale, la couverture restreinte de la vie locale, les faits divers, les manifestations culturelles, les programmes des cinémas, etc. En 1971, Le Petit Marocain ferme définitivement remplacé par Le Matin, quotidien généraliste marocain de langue française.

OHÉ ! FERDINAND Bande dessinée muette humoristique publiée plusieurs fois par semaine dans le Courrier du Maroc. Créée en 1937 par le dessinateur danois Henning Dahl Mikkelsen (dit Mik, voir la signature) elle a fait les beaux jours de la presse régionale française et étrangère pendant des dizaines d’années. Ferdinand est un homme rondouillard, tranquille, caractérisé par son éternel chapeau conique jaune. Les gags tournent autour de sa vie de famille avec sa femme et son fils de 10 ans (copie conforme en miniature).