Image à la une : Le Courrier du Maroc daté du lundi 22 janvier 1934. En janvier 1934 Le Courrier du Maroc paraît depuis 1929, mais les numéros précédents n’ont pas été archivés. La Bibliothèque de France (BNF) et La Bibliothèque Nationale du Royaume du Maroc (BNRM) n’ont aucune archive du journal avant le 22 Janvier 1934. Bien que le dahir du 7 octobre 1932 (B.0. n° 1046 du 11 novembre 1932) instaure pour la première fois l’obligation de déposer les imprimés et les périodiques auprès des autorités de l’époque afin de conserver la production intellectuelle et d’alimenter les archives, il semble que les dépôts des journaux marocains d’expression française n’aient pas été effectués avant 1934 (sauf de très rares exceptions) ; c’est ce que m’a dit, il y a une quinzaine d’années, une bibliothécaire de la BNF avec qui j’avais consulté le classement par aiguille des fiches perforées concernant les journaux marocains. Les archives de la Vigie Marocaine et du Petit Marocain datent elles aussi de janvier 1934, mais on trouve quelques numéros de La Dépêche de Fez de 1933.

La presse marocaine d’expression française se développe dès le début 1900 lorsque la question marocaine retient l’attention des milieux coloniaux qui considèrent que la presse peut être un instrument efficace de pénétration pacifique. Tanger, capitale diplomatique et siège des ambassades, d’un accès facile par la mer, ville cosmopolite, joue un rôle primordial dans l’histoire de la presse marocaine avant le début du Protectorat. Sur la vingtaine de journaux d’expression française édités au Maroc avant 1912, tous le sont à Tanger sauf trois qui sont édités à Casablanca.

Dans la liste de ces journaux tangérois on remarque le bi-hebdomadaire Le Courrier du Maroc fondé en 1907 par Daniel Saurin, avocat, homme d’affaires et journaliste au quotidien La Dépêche Marocaine (1905), ancien rédacteur du journal algérois Al-Akhbar et fondateur à Tanger en 1903, de l’hebdomadaire Le Journal du Maroc.
Le Courrier du Maroc de 1907 a eu une existence éphémère mais je n’ai pas trouvé la date exacte de sa disparition (avant 1912 probablement).

Un journal homonyme est fondé en 1919 dans des circonstances particulières.

La Résidence décide en janvier 1919 d’alléger – sans le supprimer – son contrôle sur l’information mis en place en août 1914 avec le déclenchement de la « Grande Guerre » et l’instauration de l’état de siège ; certains journaux adoptent alors un ton plus critique vis à vis de l’administration du Protectorat. C’est le cas de L’Écho du Maroc fondé par Antoine de Peretti ; les articles de Raymond Colrat et d’Eugène Carette-Bouvet irritent rapidement la Résidence et un article de Colrat du 30 mars 1919 entraine la suspension de L’Écho du Maroc pour quinze jours et la traduction du journaliste devant le Conseil de Guerre pour diffamation. Le journaliste sera acquitté.
Fin mai 1919 un différend avec de Peretti amène Colrat à quitter L’Écho du Maroc qui avait repris sa parution après sa suspension temporaire. Il semble d’ailleurs que la Résidence ait contribué à alimenter la dissension entre les deux hommes.

La Résidence permet alors à Colrat de créer un journal du matin à Casablanca : Le Courrier du Maroc qui paraît à partir de la mi-juin 1919. La Résidence veut-elle acheter ainsi le silence du journaliste ? C’est aussi une façon d’affaiblir L’Écho du Maroc qui perd alors un de ses plus talentueux polémistes. La stratégie de la Résidence est rapidement gagnante : L’Écho du Maroc perd des lecteurs et confronté à des problèmes financiers de Peretti est obligé de vendre le journal. C’est Pierre Mas * qui avec la bénédiction des services de la Résidence rachète L’Écho du Maroc (les deux éditions de Casablanca et Rabat et les deux imprimeries), propriété de de Peretti. Lyautey s’empresse d’ailleurs d’adresser au ministre des Affaires étrangères un télégramme le 7 juillet 1919 : « L’Écho du Maroc vient d’être acheté par Mas de Lyon. Son personnel va être entièrement renouvelé et il suivra une politique de collaboration avec le Résident. » (cité par Jamaâ Baïda dans son livre La presse marocaine d’expression française des origines à 1956). * Pierre Mas est le fils du banquier lyonnais Antoine Mas qui depuis 1907 a accumulé au Maroc une immense fortune dans les domaines de la banque, de l’agriculture, de l’immobilier et de la presse.

Colrat ne reste pas très longtemps docile et il publie à nouveau des articles critiques sur la politique du Protectorat. La Résidence va alors se montrer plus efficace pour acheter le silence de Colrat : avec une somme de 20 000 francs, elle le convainc de quitter le Maroc et le Quai d’Orsay lui confie en août 1919 une mission en Syrie.
Le Courrier du Maroc, laissé à Morisson, ex-chef de cabinet de la Résidence défend maintenant la politique officielle du Protectorat jusqu’à son dernier numéro … le 13 décembre 1919.

Fin 1919 le titre Le Courrier du Maroc est de nouveau disponible !

En janvier 1920, Pierre Mas transforme l’édition casablancaise de L’Écho du Maroc et lui donne le titre de Petit Marocain qui va bientôt absorber Le Progrès Marocain fondé en 1912. La création du Petit Marocain a pour but de contrer l’influence de La Vigie Marocaine et de La Presse Marocaine, journaux peu favorables à la Résidence. Le soutien de la Résidence et du Quai d’Orsay favorise l’expansion du groupe Mas et en 1921 La Vigie Marocaine passe sous le contrôle des Mas, père et fils. En 1921 le groupe Mas est propriétaire à Casablanca du Petit Marocain, quotidien du matin, de La Vigie Marocaine, quotidien du soir et à Rabat de L’Écho du Maroc, quotidien du matin ce qui permet à Antoine de Peretti d’écrire en juillet 1921 dans son nouveau journal Le Nord Marocain (fondé en 1920) : « Ainsi donc, Petit Marocain, Vigie Marocaine et Écho du Maroc, sortent de la même boîte, ont le même administrateur-délégué et bourreront le crâne du pauvre populo au nom de la même firme » (cité par Jamaâ Baîda).

Après la fondation du Petit Marocain, Mas crée en avril 1920, la Société des Grands Régionaux du Maroc (S.G.R.M.) qui a pour objectif initial la publication de ses deux quotidiens (L’Écho du Maroc et Petit Marocain) ainsi que l’exploitation de leurs deux imprimeries. Après l’acquisition de la Vigie Marocaine, le groupe Mas décide fin 1923 de créer l’Agence Marocaine de Publicité et d’Information (A.M.P.I.) et pour répondre au besoin en papier des trois quotidiens du groupe et des autres publications éditées par leurs imprimeries, il crée la Société Anonyme Marocaine d’Importation des Papiers (S.A.M.I.P.).

En 1925, trois centres urbains ont, avec des degrés variables, le monopole de la presse française au Maroc : Tanger, Rabat et Casablanca. Les villes de l’intérieur n’ont pas de quotidien spécifique. La situation conflictuelle du début du Protectorat (guerre de 1914-18, guerre du Rif, et les opérations d’occupation du Maroc) s’est révélée peu compatible avec la liberté d’expression et de la presse. En effet, nous avons vu qu’en août 1914 la Résidence instaure l’état de siège du fait du déclenchement de la « Grande Guerre » et transfère à l’autorité militaire des pouvoirs détenus par les civils ; elle lui octroie en particulier le droit de réprimer les délits de presse, le colportage, par voie de la presse ou par tout autre moyen, de fausses nouvelles susceptibles de jeter l’alarme dans la population. Cet état d’exception qui aurait dû cesser à la fin de la guerre a été en partie prolongé à la demande du Résident général Lyautey qui considère que la presse doit se cantonner aux limites tracées par le pouvoir politique ; les journaux et les journalistes qui ont tenté de s’écarter de ces limites et de contester la ligne officielle ont été sanctionnés d’une manière ou d’une autre, mais la presse courtisane a prospéré, le meilleur exemple en est le groupe Mas. Enfin si la presse française a pu tirer profit de la situation, la presse en langue arabe n’a pas pu réellement exister.

Le Courrier du Maroc – Journal quotidien du Nord marocain – 1929-1962

Pierre Mas consolide son emprise sur la presse marocaine avec la fondation à Fès le 9 février 1929 du Courrier du Maroc, quotidien du matin : c’est le « Journal quotidien du Nord marocain ». L’aire de diffusion du Courrier du Maroc couvre Fès, Meknès, Taza et même Oujda où il est en concurrence avec L’Écho d’Oran.
Il est important pour le groupe Mas de s’implanter à Fès, capitale du Maroc avant le Protectorat, et ville dont le développement s’accélère avec la fin de la guerre du Rif. Les autorités résidentielles encouragent les colons à s’installer dans cette région réputée jusque-là inhospitalière à la pénétration européenne dans les suites des « événements » de Fès en avril 1912 au moment ce la signature du Traité de Protectorat.

Immeuble du Courrier du Maroc, place Lyautey vers 1930. (Boyer et Balois architectes)

Il n’existe à cette date aucun quotidien fassi (et il restera le seul quotidien d’expression française jusqu’à sa disparition en 1962). Fès a, en 1929, trois hebdomadaires : Le Progrès de Fez (1922),La Bougie de Fez (1926),et L’Avenir de Fez (1928) dont l’objet est la défense des colons. En 1932, un autre hebdomadaire fassi est fondé : La Dépêche de Fès. Le 4 août 1933 parait le premier numéro de L’action du Peuple, « organe hebdomadaire de défense des intérêts marocains« . Le journal est publié en français pour espérer bénéficier de la législation française sur la presse plus libérale que pour la presse en langue arabe plus facilement censurée. (J’ignore si la date du 4 août a été choisie pour commémorer la nuit du 4 août 1789 et le vote par l’Assemblée nationale constituante de l’abolition des privilèges … son directeur-fondateur Mohammed Hassan El-Ouazzani y a peut-être pensé !).

La direction du Courrier du Maroc est confiée à Joseph Brun (colonel en retraite) et Pierre Antona, ancien journaliste de La Presse Marocaine est le premier rédacteur en chef. Dès 1931, le quotidien tire à 7 000 exemplaires, chiffre doublé trois ans plus tard.

Le Courrier du Maroc est un quotidien d’information générale et politique et comme les autres journaux du groupe Mas la rédaction aligne sa tendance sur celle de la Résidence et observe scrupuleusement les instructions des autorités du Protectorat.

Cette acceptation sans critique de la ligne politique de la Résidence conduit la presse Mas dans son ensemble (et pas seulement le Courrier du Maroc) à soutenir les thèses du gouvernement de Vichy et à épouser clairement la cause pétainiste. C’est ce comportement de la presse Mas qui fit écrire au vice-consul américain à Casablanca, que les deux quotidiens de la ville, la Vigie Marocaine, et le Petit Marocain étaient probablement commandités par les Allemands ! sans qu’il ait été démontré que le III ème Reich ait eu une quelconque emprise sur le groupe Mas.

Le 24 mars 1941 le Courrier du Maroc  publie en 1ère page (mais il faut dire qu’en 1941 le Courrier du Maroc n’a que 2 pages !) un article intitulé : UNE SPLENDIDE MANIFESTATION civile et militaire a encadré la pose de la plaque de l’AVENUE du MARÉCHAL PÉTAIN. « Innovant parmi les grandes cités marocaines, la ville de Fès vient de donner le nom du Maréchal Pétain à sa plus belle artère, l’impériale Avenue de France de près de 90 m de large, qui coupe la ville nouvelle, dans le cadre de ses immeubles modernes de noble architecture, et qui, à son extrémité constitue un admirable balcon sur la vallée du Sebou et le Rif ».
La suite de l’article donne la liste des différentes personnalités, des groupements associatifs – non dissous – et des sociétés patriotiques ayant participé à la cérémonie. Une mention particulière est réservée à la Légion française des Combattants, organisation mise en place par Vichy et issue de la fusion forcée des associations d’Anciens Combattants. Une « vibrante harangue » est prononcée par M. Kiénast (qui était me semble-t-il professeur au Lycée Mixte) qui rappelle les grandes consignes du Maréchal, dit le sens de la Révolution nationale, et célèbre la Légion qui les fera observer…
L’article, non signé, se termine en valorisant la qualité et la grandeur de la cérémonie : « Cette manifestation suivie par une foule imposante, a été la plus belle que nous ayons vue à Fès depuis plusieurs années, elle a été digne de Fès. »

(Je n’ai jamais rencontré un fasi qui se souvienne – ou qui veuille bien se souvenir – de ce changement de nom, même parmi ceux qui habitaient autour de la place et dans les immeubles de l’avenue, mais des adresses de commerces attestent cette nouvelle dénomination apparemment peu utilisée par la population. Des cartes postales de l’époque, les mêmes qu’avant 1941 ! confirment au verso la nouvelle dénomination).

Avenue de France (avant 1941) ou avenue Pétain (après le 24 mars 1941). La photo date de 1940

Le 7 avril 1943 , dans la chronique locale du Courrier du Maroc, un journaliste pose la question du bien-fondé de ce changement de nom : «  L’avenue de France n’a jamais été débaptisée dans l’esprit de nos concitoyens, ni même par le fait, dans la coutume, car ce nom prestigieux correspondant si bien au caractère imposant de ce site urbain, venait toujours le premier à la bouche. Ne pourrait-on rendre à cette artère son nom, le nom du maréchal Pétain pouvant parfaitement être donné à telle autre artère de notre ville ? ». L’avenue maréchal Pétain a « duré », au moins, un peu plus de 2 ans – de mars 1941 où elle est inaugurée à avril 1943, où l’on pose la question du changement de nom – et je n’ai jamais trouvé la date où l’avenue du maréchal Pétain est redevenue l’avenue de France ; je pense que le retour à l’avenue de France a dû se faire sans tambour ni trompette, la discrétion étant une façon de faire comme si l’avenue Pétain n’avait jamais existé … ce qui est vrai puisque personne ne s’en souvient !!

La conduite collaborationniste de la presse Mas a persisté jusqu’au débarquement américain au Maroc en novembre 1942. Le 9 novembre Le Courrier du Maroc titre « L’attaque anglo-américaine sur l’Afrique du Nord. Le Maroc tient et tiendra jusqu’au bout affirme le général Noguès qui a pris le commandement de la défense. Une tentative de dissidence a été rapidement réduite ». Le 10 novembre le journal titre sur « Contre l’agression anglo-américaine, la résistance s’affirme partout en Afrique du Nord ». Les 11 et 12 novembre le journal ne paraît pas et le 13 novembre Le Courrier du Maroc annonce les entretiens du général Noguès avec les autorités militaires américaines : « Le général Noguès a eu dans le courant de l’après-midi du 11 novembre un premier long entretien avec les autorités militaires américaines. Les bases d’un arrangement préliminaire ont été jetées. Les troupes françaises regagnent leur garnison. … ».
Après avoir tenté de résister, le général Noguès accepte de coopérer avec le major-général Patton, commandant en chef du corps expéditionnaire américain au Maroc. Il minimise d’ailleurs sa résistance et justifie sa position lors du débarquement en disant qu’il avait reçu des ordres plus stricts de Vichy mais qu’il ne les avait pas suivis. « Je ne fis donc qu’une opposition de surface au débarquement américain qui fut ainsi grandement facilité » !

Cette relative prise de distance de la Résidence par rapport à Vichy va amener la presse du groupe Mas à se montrer elle-aussi moins zélée dans sa défense du pétainisme.
Le 20 novembre 1942, Le Rekkas (Michel Kamm père) dans la rubrique « Mon Courrier » du Courrier du Maroc mentionne une lettre reçue – opportunément ? – d’un colonial débarquant en France. « Ses impressions sur notre pays, coupé en deux par la ligne de démarcation sont exposées simplement ; elles donnent une idée d’ensemble assez nette et objective pour que je pense bon d’en faire part à nos lecteurs » … « En présence des occupants les Français de la zone occupée conservent un cran et une dignité qui sont un encouragement ; la jeunesse et en particulier la jeunesse estudiantine fait preuve de beaucoup d’allant, tous sont assez peu collaborationnistes sinon par nécessité … et ont tendance à reprocher à la zone libre une trop grande facilité à s’installer dans la défaite et à trop s’apitoyer sur les malheurs de l’estomac »

Le passage du Maroc dans le camp des Alliés à partir de novembre 1942 se traduit par une conversion progressive de la presse collaborationniste … qui en août 1943 devient gaulliste ! Nous avons vu qu’en avril 1943 un journaliste du Courrier du Maroc proposait de débaptiser l’avenue Pétain en rendant son nom à l’avenue de France. Le 8 août 1943 le Courrier du Maroc fait sa une sur le général de Gaulle « Rabat salue avec enthousiasme le général de Gaulle » et en page 2 différentes associations invitent camarades et compatriotes à venir acclamer le lundi 9 août le général de Gaulle, « le chef prestigieux, qui leur a permis de n’avoir jamais douté des destinées de la Patrie ».

Le 9 août Paul Boué, signe en une un article intitulé « Voici le général de Gaulle » : « Le général de Gaulle est aujourd’hui l’hôte d’honneur de Fès. Dans quelques heures, nous pourrons enfin crier notre joie, lui clamer notre reconnaissance avec toute l’ardeur dont nous sommes capables car, il est pour nous aujourd’hui, comme hier, l’homme qui synthétise en lui l’âme immortelle de la patrie.
C’est parce que la voix du général de Gaulle s’est faite entendre au jour de son plus immérité destin, écrit M. Pernet, que la France a surgi d’entre les morts. C’est parce qu’il a prononcé les mots de la résurrection qu’elle a rejeté le linceul tissé de lâchetés dans lequel l’avaient roulé les mains d’un gouvernement collaborateur de l’ennemi. c’est parce que le général de Gaulle a dit sa volonté de lutter, affirmé son espoir de vaincre que la France a retrouvé le courage de se battre et qu’elle a acquis la certitude de la victoire ».
Oui, tous les soirs, après les informations de Londres, à l’heure où la trahison rôdait autour de nous, à l’heure où les collaborateurs étaient à l’affût pour dénoncer les patriotes qui écoutaient la grande voix venue des bruits de la Tamise, nous attendions avec impatience les mots fatidiques, « Honneur et Patrie. » Voici le général de Gaulle.
Et dans notre détresse cette voix ne cessait de nous dire courage, la France ne peut pas mourir, la France de Clovis, de Jehanne la bonne Lorraine et de Napoléon se relèvera. Elle bondira en avant. Elle reprendra sa place dans le concert des Nations. On ne peut pas concevoir le monde sans la France.
Cette voix, dont les accents émus, vibrants et vengeurs balayaient le tissu de mensonges dont Vichy nous abreuvait tant par sa propagande radiophonique, que par la complaisance éhontée de ses thuriféraires, grassement payés, nous fortifiait dans notre résolution de servir quand même, et toujours « la Patrie, haut les cœurs, mes amis,! » L’espoir renaissait en nos âmes, nous reprenions la tâche quotidienne, en attendant le jour de la délivrance.

Et le dégoût montait à nos lèvres, quand on voyait autour de nous les reniements, les renoncements, la collaboration voisine de la trahison affichée par quelques malheureux qui ne voulaient pas comprendre l’appel de celui qui personnifiait la Patrie torturée, la Patrie qui attend le jour de la revanche, le jour de la justice.
Car, il y a là-bas en France, nos amis, nos parents, nos frères qui nous jugeront un jour prochain. Nous leur devons des comptes, et ils ont le droit de nous en demander. Comme nous, ils ont entendu les messages du général de Gaulle, ils ont communié au même calice, et ils ne comprendront pas le geste de ceux qui se sont laissés tenter par les trente deniers de Judas.

Je revois là-bas ma petite Patrie qui est chère à mon cœur. Il y a une vieille église à l’ombre de laquelle se trouve une petite maison comme tant d’autres. Là se réunissaient la nuit venue, les bonnes vieilles femmes de chez nous. Elles sont seules, les hommes sont partis, vous savez où ! Elles ne l’ignorent pas.
« Ferme la porte, dit la maîtresse de maison à sa servante. Fais bien attention ». Je sais qu’elles aussi écoutent la voix du général de Gaulle. C’est grâce à lui qu’elles veulent vivre, c’est grâce à lui qu’elles espèrent, c’est grâce à lui qu’elles luttent. Vous leur avez donné un peu de joie et de bonheur. Elles ne peuvent faire en ce moment qu’une chose : Prier pour vous. Puisse le souvenir de ses humbles être sensible à votre grand cœur, mon général ? Elles ne vous oublieront jamais.

Et ce soir, place Lyautey, où se déroulèrent tant de parades amusantes qui alternaient avec de grandiloquentes harangues, nous entendrons la voix de la France « la vôtre » et comme le déclarait hier notre camarade Parent : « Nous vous suivrons, nous sommes avec vous ».
Puis après la prestigieuse journée, à l’heure où la paix des gens et des choses descendra sur la ville, à l’heure où plaquée derrière ses murs millénaires l’impériale cité de Moulay Idriss, s’endormira lentement, doucement, alors, dans le calme reposant du Palais de Boujeloud, vous entendrez monter de la terre moghrébine, un hymne d’espérance, un acte de foi et de reconnaissance pour vous, mon général, qui nous avait montré avec tout votre cœur, la route qui conduit à la victoire.

9 août 1943 : Le général de Gaulle, en compagnie du Pacha Si Mohamed Tazi visite la Médina en suivant le trajet classique de Bab Boujeloud à Bab Ftouh par les Attarine, la Kissaria et Seffarine et les Andalous. Devant le Horm de Moulay Idriss de Gaulle est reçu par le mokkadem des Chorfas Idrissites, Si Ahmed Rahmi auquel il fait un don, selon la coutume, d’une bourse pleine d’or.

J’ignore quel était le positionnement politique de Paul Boué : il a fait partie de l’équipe de rédaction de La Presse Marocaine lorsque Jean-Renaud en 1925 en prend la direction ; ce quotidien du matin est censé faire contrepoids à la presse Mas, tout en restant proche de la Résidence et de Théodore Steeg qui venait de succéder à Lyautey.
Paul Boué est aussi le premier gérant (1926 à 1930) de L’Avenir Illustré – Revue juive marocaine et nord-africaine –.
Mais Paul Boué rejoint le Courrier du Maroc dès sa création en 1929 et, avec les journalistes Kamm et Kobel, il représente le Courrier du Maroc au bureau de l’Association Professionnelle des Journalistes Français du Maroc, créée en 1933 et noyautée par le groupe Mas (19 journalistes sur les 25 du bureau appartiennent à la presse Mas). On peut penser que Paul Boué n’était pas trop mal à l’aise avec le positionnement de la presse Mas depuis son arrivée en 1929.
Cet éditorial panégyrique à l’occasion de la visite à Fès du général de Gaulle confirme la conversion de la presse Mas … et de ses journalistes, l’essentiel étant de ne pas déplaire au pouvoir qu’il soit vichyssois ou non.

Cette volte-face d’une partie de la presse marocaine qui après avoir soutenu le régime de Vichy encense maintenant de Gaulle paraît aussi être une façon de se protéger des conséquences éventuelles du changement du pouvoir politique.

Sous la pression du Comité français de libération nationale (C.F.L.N.) – gouvernement français en exil créé en juin 1943 – une Commission d’Épuration est créée en novembre 1943 et tous les journaux nord-africains ayant paru avant le 8 novembre 1942 sont mis sous séquestres pour les besoins d’enquête. Le groupe Mas est dans le viseur des « épurateurs » (forces de gauche et associations gaullistes) qui exigent sa dislocation. Pierre Mas est envoyé en résidence surveillée à Midelt en septembre 1944, puis à Ben Ahmed dans le courant de l’année 1945, et ses journaux sont mis sous séquestres. La mainlevée des séquestres est ordonnée en octobre 1945 après la prononciation, par le tribunal de première instance de Rabat, d’une ordonnance de non-lieu en faveur de Pierre Mas.
Un dahir de février 1945 stipule que, dans le domaine de la presse, il n’est plus admis qu’une seule personne exerce son monopole sur plus d’un titre. Par conséquent, Mas doit réaménager « son empire ». La Société des Grands Régionaux du Maroc, qui coiffe les quotidiens de Mas, manœuvre habilement, en cédant ses publications à de nouvelles sociétés spécialement formées pour contribuer à tourner la page vichyste trop embarrassante pour cette presse mais le groupe Mas n’est disloqué qu’en apparence.
Le Courrier du Maroc, devenu la propriété de la « Société Anonyme du Courrier du Maroc » affirme son caractère de « journal d’information, indépendant, foncièrement républicain » !

Le Courrier du Maroc du 1er novembre 1945 annonce à ses lecteurs que la « Société Anonyme du Courrier du Maroc » assume désormais la publication du journal ; il précise son orientation générale future « en dehors des partis politiques, des idéologies, respectant toutes les religions » et affirme sa vocation de quotidien du Nord-Marocain.

Sur ce même numéro du 1er novembre 1945, le Courrier du Maroc change son bandeau de une en affichant la liste des membres du Conseil d’administration. avec leur profession et leur nationalité : il y a 8 français – dont 4 colons – et 2 marocains – un musulman et un israélite –

Le lendemain 2 novembre, le Courrier du Maroc modifie à nouveau son bandeau de une et fait apparaître le nom du directeur de la publication X. Richert et du directeur-délégué L. Brunet ; tous deux figuraient déjà dans la liste des administrateurs affichée le 1er novembre.

Le 25 mars 1946, Le Courrier du Maroc modifie légèrement son bandeau de une en supprimant dans l’encadré du Conseil d’administration la nationalité des 10 membres – les mêmes que le 1er novembre 1945 –

Xavier Richert, président du Conseil d’administration et directeur du Courrier du Maroc est général de brigade en retraite. Ce n’est pas un inconnu des Fassis, il a été en 1936, Commandant de la Région de Fès. En mauvais termes avec le Résident général Noguès, il est remplacé en 1937 comme Commandant de Région et ne conserve que le commandement des troupes stationnées à Fès. Il est affecté en Tunisie en 1939, et il est de retour au Maroc après l’armistice qu’il n’accepte pas. Noguès le fait mettre en retraite. Richert envisage alors de rejoindre de Gaulle mais il s’installe à Fès où il organise la résistance : il est en contact avec des officiers français, des agents consulaires américains qui lui conseillent de rester au Maroc où il va préparer le débarquement américain.
Noguès le fait arrêter pendant quelques jours au moment du débarquement des troupes alliées.

En 1945 Richert s’installe à Fès ; il entre au conseil d’administration du Courrier du Maroc dont il est nommé directeur.
Est-ce son expérience journalistique en Allemagne en 1919 qui a été prise en compte pour lui confier la direction du Courrier du Maroc ou son rôle dans la résistance au régime de Vichy ? Après la guerre, de 1914-18 Richert avait été affecté en tant qu’officier à l’administration supérieure de la Sarre (Affaires politiques et administratives) et chargé de la direction d’un quotidien français de langue allemande Le nouveau Courrier de la Sarre.

Le 12 mai 1948 est la dernière fois où l’on peut lire sur le bandeau du Courrier du Maroc Directeur : X. Richert. Le lendemain 13 mai 1948 c’est le nom du nouveau directeur qui apparaît Directeur : A. Bertin.

Je n’ai pas trouvé la mention du départ de Richert, ni les raisons de son départ … ou de sa mise à l’écart. RIchert n’a jamais approuvé totalement la politique du Protectorat et une partie des colons l’apprécient peu. Il signera la Lettre des 75 remise au Président de la République Française le 8 mai 1954. Ces 75 « Français Libéraux » réclament un changement de la politique du Protectorat et dénoncent l’intimidation érigée en politique depuis plusieurs années qui non seulement s’est révélée inefficace mais qui risque de compromettre tout rapprochement des Français et des Marocains. Cette lettre a également été signée par Michel Kamm, journaliste au Courrier du Maroc. (Je ne sais pas si c’est Michel Kamm père ou Michel Kamm fils, tous les deux journalistes au Courrier du Maroc en 1954)

De manière plus anecdotique le général Richert est à l’origine du képi blanc porté par les légionnaires : le 30 avril 1931, il est invité, avec son régiment, le deuxième Étranger, alors en garnison à Meknès, à participer à Sidi-Bel-Abbès, à la traditionnelle célébration de Camerone et aux fêtes du centenaire de la Légion et de la conquête de l’Algérie. Au cours du défilé, qui marque ces évènements, les premier et quatrième régiments Étrangers sont en képi rouge. C’est alors que Richert a l’idée, pour le défilé, afin de mieux démarquer son régiment des autres, de demander à tous ses hommes, de porter, par dessus le képi, une housse blanche immaculée. Le deuxième Étranger est particulièrement remarqué et très applaudi. À la réception qui suit, Richert est félicité par le général Franchet d’Espèrey et depuis ce jour le képi blanc a été officiellement adopté par l’ensemble des régiments de la Légion.

Xavier Richert quitte définitivement Fès en 1964 pour retourner vivre à Saint Ulrich dans son Alsace natale.

Amédée Bertin qui succède à Xavier Richert conservera la direction du Courrier du Maroc jusqu’à la fermeture définitive le 30 avril 1962.

Pendant plus de 33 ans Le Courrier du Maroc a été le quotidien du Nord-Marocain. C’est le seul quotidien marocain qui propose une chronique locale de 2 à 4 pages en général (mais entre 1939 et 1945 le journal est réduit à 2 pages) sur Fès et sa région : Meknès, Taza, Oujda, Sefrou et de façon plus irrégulière d’autres villes, Immouzer, Ifrane, etc. On trouve ce qui constitue le quotidien d’une ville : les faits divers, les annonces et les comptes rendus des diverses manifestations, des conseils municipaux, des réunions d’associations ou de groupements, en Ville-Nouvelle ou en Médina, la mercuriale avec les tarifs des produits vendus au marché, la programmation des cinémas, les avis de décès et s’il s’agit d’une « personnalité » locale, un compte rendu des obsèques avec les noms des personnes qui ont tenu à rendre hommage au défunt. À la fin de l’année scolaire, le journal publie, pendant plusieurs jours et parfois pendant 2 ou 3 semaines, les résultats des distributions des prix de toutes les écoles primaires, collèges et lycées français ou marocains de Fès et des principales villes de la région. Et quand l’actualité le permet, le journal publie in-extenso le discours prononcé par un des professeurs du lycée lors de la distribution des prix.

Le Courrier du Maroc traite tous les jours, en première page, l’actualité française (dans les domaines de la politique, de l’économie, des sciences et de la culture) et la situation internationale. Les évènements concernant l’Afrique du Nord et les colonies françaises sont abordés régulièrement.
La politique et les informations marocaines sont traitées quotidiennement … avec plus ou moins d’objectivité : activité des autorités françaises et marocaines, relations entre la Résidence et le Palais, déplacements et discours officiels, publications des principaux dahirs, etc.

Le Courrier sportif est une rubrique quotidienne qui couvre l’actualité locale, française et internationale : matchs de football avec en particulier les résultats du M.A.S., l’équipe phare de Fès, cyclisme – pendant le Tour de France, le Courrier du Maroc affichait en fin d’après-midi, sur la porte du bâtiment, les résultats de l’étape du jour et on allait les consulter pour connaître vainqueur et classement sans attendre le lendemain matin leur publication dans le journal – courses automobiles ou hippiques, athlétisme, natation, escrime, matchs de boxe avec entre autres un suivi régulier des combats de Marcel Cerdan. L’U.S. Fès est souvent à l’honneur pour ses résultats en natation et en basket-ball. Les sports scolaires ne sont pas oubliés et les performances des jeunes sportifs fassis sont régulièrement annoncées.

Le Courrier du Maroc consacre chaque semaine, à jour fixe, une rubrique thématique : le Courrier de la femme, le Courrier des lettres, des sciences et des arts, le Coin du colon.

Enfin, il ne faut pas oublier les annonces légales (ventes aux enchères, avis de faillites, offres d’emploi), les encarts publicitaires utiles pour l’équilibre économique du journal … et aujourd’hui qui nous fournissent de précieuses indications sur le tissu économique de Fès pendant la période de Protectorat ; et tous les jours, en bas de page « Le feuilleton du Courrier du Maroc » qui tient le lecteur en haleine souvent pendant une cinquantaine de jours !

Annonce du feuilleton Six Crimes sans Assassin qui débute le 12 avril 1947. Ce feuilleton en 48 épisodes se terminera le 10 juin 1947. Tous les feuilletons ne sont pas des romans policiers. Ci-dessous l’annonce du feuilleton suivant

Le 30 avril 1962 le Courrier du Maroc ferme définitivement essentiellement pour des impératifs financiers. Dans le dernier numéro le journal annonce la fermeture à ses lecteurs dans un article signé Le Courrier :

À NOS LECTEURS

À l’heure où nous vous quittons, avec tant de regrets, laissez-nous vous dire adieu … en quelques mots. « Le Courrier du Maroc » sera inscrit demain, parmi les feuilles mortes. Nous étions les derniers d’un genre disparu : celui des journaux de l’intérieur. Et ç’avait été pour nous une raison parmi beaucoup d’autres de rester des vôtres à Fès et dans le Nord marocain, le plus longtemps possible. Dans la mesure de nos moyens qui peu à peu s’amenuisèrent nous avons tenu à rester, jusqu’à présent, le porte-parole de ce Nord si riche de promesses mais qui se sent souvent un peu loin des grands rouages administratifs et économiques des capitales côtières.

À l’heure où disparaît donc notre journal qui fut le vôtre, nous n’irons pas, derrière nous, dresser le bilan de ce qui fut la vie d’un quotidien de trente-trois ans car ce fut la vie de ce qui fut évoquée ici, tous ce temps-là, nouvelles gaies et dramatiques du Maroc et du monde entier, et surtout celles de Fès et de ses voisines : la toute proche Meknès, Oujda la lointaine en passant par Taza. Nous dirons simplement merci à tous ceux qui nous ont permis de poursuivre cette tâche d’information et nous ont aidé à la mener à bien de quelque côté qu’ait soufflé le vent capricieux de l’histoire.

Nous disons adieu en les remerciant de leur amitié et de leur confiance, à nos lecteurs et à nos annonceurs. Vous permettrez amis lecteurs, que nous remercions aussi ceux qui ont fait ce journal depuis prés de 34 ans : des plus anciens collaborateurs du « Courrier du Maroc » dont il en est encore des nôtres, à ceux de la dernière équipe qui va se disloquer déjà.

À tous ceux qui nous lisent aujourd’hui pour la dernière fois, souhaitons sincèrement qu’ils conservent ce que nous n’avions plus, la prospérité, et ce que nous possédons toujours en dedans de nous-mêmes : de grandes espérances pour l’avenir heureux du Maroc dont nous fûmes, quelques décennies trop vite passées, « Le Courrier ».

Publicité pour l’huile Cristal. Courrier du Maroc du 16 mars 1955

À consulter :

Concernant ces archives, il y aurait (eu ?) une collection complète depuis le 1er numéro du Courrier du Maroc dans les archives de la Municipalité de Fès, mais je n’ai pu en avoir confirmation. Par ailleurs au début des années 2000, j’avais rencontré à Fès, Michel Kamm (fils) qui m’a dit que lors de la fermeture du Courrier du Maroc, son père et lui avaient remis au Consulat de France à Rabat, la collection complète du Courrier du Maroc et leurs archives personnelles, mais que ces archives étaient depuis introuvables ! À la même époque, le Dr Leblond qui était encore dentiste à Fès, m’a dit qu’il avait demandé au Consulat à consulter les archives du Courrier du Maroc : il a pu voir qu’il existait un bordereau d’entrée des archives, aucun bordereau de sortie … et aucune archive !!

  • Jamaâ Baïda : La presse marocaine d’expression française des origines à 1956. Université Mohammed V. Publications de la Faculté des Lettres et des Sciences humaines Rabat. Série Thèses et Mémoires N° 31 1996